Édition du 14 avril 2026

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Histoire

50 ans après l’« incident de Tiananmen », Xi a-t-il étouffé la société chinoise ?

Qui pourrait imaginer aujourd’hui que cent mille personnes manifestent sur la place Tiananmen, en plein cœur de Pékin ? Que des poèmes affichés sur le monument aux héros réclament la démission de Xi Jinping et dénoncent sa pensée ?

Tiré du blogue de l’auteur.

C’est pourtant ce qui s’est produit il y a tout juste cinquante ans, alors que Mao Zedong, le Grand Timonier objet d’un culte sans précédent, régnait sur l’Empire du Milieu.

« A bas le faux marxisme-léninisme ! », « L’époque de Qin Shihuang est révolue ! » : Le 5 avril 1976, jour de la Fête des morts, près de 100 000 personnes, selon les chiffres officiels, se sont rendues sur la place Tiananmen, en plein cœur de Pékin, pour rendre hommage au Premier ministre Zhou Enlai, le pragmatiste décédé trois mois plus tôt. Sa mort avait sonné le retour de la politique gauchiste de Mao. Dénoncer Qin Shihuang, le premier empereur qui unifia la Chine en 221 avant Jésus Christ, revenait à s’attaquer au Grand Timonier qui s’était toujours identifié à ce personnage historique.

Pendant la manifestation qui dura une journée entière, un poste de la police avait été attaqué par la foule. Le soir tombé, des milliers de miliciens mirent un terme au « désordre » à coups de matraque, contrairement à ce qui allait se passer treize ans plus tard[1]. Toutefois, dans les jours qui suivirent, des centaines de manifestants furent arrêtés et envoyés au laogai ou en prison.

Rendue possible par l’exaspération des jeunes revenus clandestinement des villages où ils avaient été envoyés se faire rééduquer, par l’inquiétude des cadres à peine réhabilités sentant que le regain de gauchisme risquait à nouveau de les menacer, et par le dégoût des ouvriers face à la dégradation de leur niveau de vie, cet « incident » marque un tournant dans l’histoire de la Chine contemporaine

Trois jours après la manifestation, le Quotidien du peuple dénonçait « l’incident politique contre-révolutionnaire de Tiananmen » et annonçait que Deng Xiaoping[2], l’hééritier de Zhou, était démis de toutes ses fonctions au sein du Parti et de l’Etat.

Mais la répression fut de courte durée : le 9 septembre, le Grand Timonier disparaissait ; le 6 octobre, la « Bande des Quatre » dirigée par son épouse était arrêtée ; en juillet 1977, le contre-révolutionnaire Deng Xiaoping était rétabli dans ses fonctions.

En novembre 1978, la direction du Parti fait volte-face et l’« incident contre-révolutionnaire de Tiananmen » est qualifié de manifestation révolutionnaire. L’un des héros de cet événement, Wang Juntao[3], à l’époque lycéen incarcéré pour avoir déclamé des poèmes à la gloire du Premier ministre décédé, est réhabilité avant d’entrer au comité central de la Ligue de la Jeunesse communiste.

Un tournant historique

Pour la première fois de son histoire, le Parti reconnaît la légitimité d’une manifestation populaire, ouvrant la voie au « mur de la démocratie » sur lequel en 1978-79, de simples citoyens raconteront les souffrances subies sous le règne de Mao et demanderont la démocratisation du régime.

La manifestation de Tiananmen représente un événement majeur dans l’histoire de la Chine contemporaine : elle a montré que le Parti ne pouvait pas gouverner contre une société urbaine qui, du vivant même du tyran, a bravé la répression pour exprimer sa détestation d’une politique plongeant le pays dans la pauvreté et le chaos, et a manifesté ouvertement son soutien aux « quatre modernisations »[4] prônées par Deng Xiaoping. Elle a ouvert la voie à la politique de réforme et d’ouverture et à une forme d’émancipation de la société chinoise.

Cinquante ans après cet événement, le Parti semble revenu à la glaciation. Après trois décennies marquées par la réforme, Xi Jinping a éliminé les embryons de société civile qui avaient timidement refait leur apparition après le massacre de Tiananmen du 4 juin 1989[5]. Le mouvement de défense des droits civiques, qui protégeait les citoyens des abus des cadres du Parti, a été pratiquement anéanti. Le système capillaire de contrôle, déjà bien présent en 1976, a été renforcé par la généralisation des caméras de surveillance et de la reconnaissance faciale, dans le but d’étouffer dans l’œuf toute tentative de protestation.

Notons que, bien que le « mouvement du 5 avril » ait été réhabilité en 1978, cette date n’est pas devenue un jour férié, et les médias officiels préfèrent l’oublier. Pas question en effet, de faire l’éloge d’un mouvement spontané de la société contre le Grand dirigeant du Parti.

Aujourd’hui, de lourdes condamnations attendent ceux qui osent remettre en cause la parole du nouveau timonier ; les membres des minorités ethniques doivent renoncer à leur culture, à leur religion, sous peine d’être envoyés dans des camps de rééducation qui ont repris de la vigueur ; l’enseignement doit se faire exclusivement en mandarin, et pour toute la population, les espaces d’expression critique se réduisent comme peau de chagrin[6].

L’incident de Tiananmen a été oublié et il n’est pas certain que les jeunes Chinois aient conscience de son importance.

Toutefois, malgré le renforcement du contrôle social, des mouvements de protestation sont apparus à la suite de la mise en œuvre brutale de la politique de zéro Covid : en novembre 2022, dans de nombreuses villes de Chine, des jeunes sont descendus dans les rues, arborant des feuilles blanches pour dénoncer la répression de la liberté d’expression, et exiger la démission de Xi Jinping. Ce mouvement a fait long feu, et il est loin d’avoir atteint l’ampleur de la manifestation qui, il y a cinquante ans, avait ébranlé la Chine, provoquant un revirement de la politique du Parti. Il nous rappelle cependant que, même dans les moments les plus sombres de l’histoire, la société trouve les moyens d’exprimer ses revendications.

Notes

[1] Le 4 juin 1989, l’Armée commettait un massacre dans le centre de Pékin occupé par des manifestants qui réclamaient la démocratie.

[2] « L’incident politique contre-révolutionnaire de la place Tiananmen (Tiananmen guangchang de fangeming zhengzhi shijian),et « Décision du Comité central du PCC sur l’exclusion de toutes les fonctions de Deng Xiaoping au sein et en dehors du Parti (Zhonggong zhongyang guanyu sanxiao Deng Xiaoping dangnei wai yiqie zhiwude jueyi),Quotidien du peuple, 8 avril 1976, https://cn.govopendata.com/renminribao/1976/4/8/1/#474800

[3] Voir Jean-Philippe Béja, Surveiller et punir en Chine, Paris, La Découverte, 2026 pp.124-129

[4] En 1975, Zhou Enlai avait réaffirmé la nécessité des modernisations de l’agriculture, de l’industrie, de la défense nationale, des sciences et des techniques. Deng Xiaoping a repris cette ligne.

[5] Voir Note 1

[6] Le 24 mars, l’avocat défenseur des droits Xie Yang a été condamné à cinq ans de prison pour incitation à la subversion. Human Rights Watch, « Chine : un éminent avocat défenseur des droits humains condamné à cinq ans de prison », https://www.hrw.org/fr/news/2026/03/24/chine-un-eminent-avocat-defenseur-des-droits-humains-condamne-a-5-ans-de-prison

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