Édition du 12 mai 2026

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Le mouvement des femmes dans le monde

« Les femmes qui osent s’exprimer doivent être éliminées » : la vague croissante de violence en ligne à laquelle sont confrontées les militantes éthiopiennes

Les féministes et les défenseures des droits affirment que les menaces en ligne se sont rapidement intensifiées, contraignant certaines d’entre elles à quitter le pays pour assurer leur sécurité

Tiré de Entre les lignes et les mots

Yordanos Bezabih, une militante éthiopienne des droits des femmes, faisait l’objet de menaces en ligne depuis des années : menaces d’attaques à l’acide, de viol collectif et de mort. Elle a fait de son mieux pour ignorer ces abus tout en poursuivant son travail de défense des droits. Mais en 2025, les menaces sont devenues plus graves. En avril, un groupe Telegram anonyme comptant 6 000 abonnés a organisé une campagne pour localiser ses déplacements.

Ils ont diffusé des deepfakes d’elle – des images et des vidéos la montrant nue. Le mois suivant, un inconnu a commencé à la filmer dans la rue, l’interpellant par son pseudonyme sur les réseaux sociaux.

En été, des cambrioleurs se sont introduits chez elle et ont volé son ordinateur portable. Peu après, son compte Telegram a été piraté et ses photos et messages privés ont été diffusés sur les réseaux sociaux. Les auteurs ont ensuite diffusé son adresse, raconte-t-elle, exigeant qu’on la retrouve et qu’on l’« exécute ».

En août, elle a quitté l’Éthiopie dans le cadre d’une bourse destinée aux défenseur·es des droits humains. Elle n’y est pas retournée depuis ; c’est trop dangereux. «  J’ai été contrainte de rester à l’étranger pour assurer ma sécurité et poursuivre mon travail », explique-t-elle.

Bezabih fait partie d’un groupe restreint mais croissant de féministes et de défenseures des droits des femmes qui ont quitté l’Éthiopie au cours des deux dernières années, alors que la violence en ligne est devenue omniprésente et incontrôlable.

Trois ans après que Facebook a été accusé d’avoir laissé les discours de haine se propager sans contrôle en Éthiopie, dans un contexte de violences génocidaires contre l’ethnie tigréenne[ethnic Tigrayans] pendant la guerre civile – accusations rejetées par Meta –, les incitateurs sur les réseaux sociaux en Éthiopie ont trouvé une nouvelle cible : les femmes en ligne.

Maya Misikir, la sœur de Lella Misikir, une autre militante qui a fui le pays, déclare : «  Si vous vous qualifiez de féministe, vous devenez une cible, car ce mot est aujourd’hui associé à des valeurs et traditions anti-éthiopiennes, contraires à la cellule familiale fondamentale.  »

Les féministes sont « déshumanisées. Leurs vies ne valent rien », explique une militante éthiopienne des droits des femmes qui a demandé à rester anonyme, craignant de devenir la cible d’insultes en ligne. Pour un écosystème informel d’influenceurs conservateurs – et une « manosphère  » [sphère masculiniste – NdT] en pleine expansion –, les femmes qui dénoncent la violence sexiste sont « contre l’identité éthiopienne, et doivent donc être éliminées », affirme la militante.

The Guardian s’est entretenu avec Bezabih et Maya Misikir, ainsi qu’avec des défenseures des droits humains en Éthiopie et à l’étranger. Plusieurs d’entre elles ont demandé à rester anonymes, craignant que le fait d’attirer l’attention sur elles ne leur vaut des menaces.

Elles ont décrit un monde où les abus extrêmes en ligne sont devenus monnaie courante – et se sont normalisés. La guerre au Tigré, au cours de laquelle des viols de masse, de l’esclavage sexuel et des tortures sexuelles de femmes et d’enfants par des soldats éthiopiens et érythréens ont eu lieu, a façonné un environnement en ligne où appeler au meurtre des féministes n’a rien d’exceptionnel.

« La violence sexuelle a été utilisée comme une arme de domination », explique cette militante anonyme. « Cela a créé un sentiment de normalisation, même dans d’autres régions du pays où la guerre n’a pas eu lieu. »

Tiré de Entre lesl ignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/06/les-femmes-qui-osent-sexprimer-doivent-etre-eliminees-la-vague-croissante-de-violence-en-ligne-a-laquelle-sont-confrontees-les-militantes-ethiopiennes/?jetpack_skip_subscription_popup

Une étude menée par le Centre for Information Resilience (CIR)confirme l’ampleur des abus sexistes en ligne en Éthiopie. Son rapport de 2024, intitulé « Silence, honte et menaces  », révèle que la violence sexiste facilitée par la technologie (TFGBV) s’est « normalisée au point de devenir invisible » et constitue un phénomène quotidien ayant de graves répercussions hors ligne, notamment des dommages psychologiques, des agressions physiques et des arrestations. Dans le cadre d’un projet de quatre ans, le CIR a mené des entretiens approfondis avec 14 femmes éthiopiennes actives en ligne et occupant des fonctions publiques. Elles ont décrit comment le fait d’être humiliées, humiliées et sexualisées en ligne les a fait se sentir réduites au silence ou les a contraintes de se retirer des réseaux sociaux. Aucune plateforme ne leur semblait sûre, ont déclaré ces femmes au CIR.

Dans une autre étude de 2024, le CIR a analysé les discours de haine sexistes en quatre langues (amharique, afaan oromo, tigrigna et anglais) afin de mieux comprendre la nature de la violence de genre en ligne en Éthiopie, où le manque de données constitue l’un des principaux obstacles à la résolution du problème. Ses conclusions visent à sensibiliser à la violence sexiste en ligne, en particulier au sein des institutions gouvernementales qui, selon les militantes, ne parviennent pas à protéger les femmes et les filles contre les agressions en ligne ni à traduire les auteurs en justice.

« Je ne pense pas que le gouvernement se préoccupe beaucoup du harcèlement en ligne. Ce n’est pratiquement pas une priorité pour le gouvernement », déclare Befekadu Hailu, lresponsable de la société civile éthiopienne et ancien directeur du Centre pour la promotion des droits et de la démocratie en Éthiopie.

« Je n’ai jamais constaté aucune mesure prise par les pouvoirs publics à la suite d’un cas de [violence sexiste facilitée par les technologies]. »

Bezabih affirme que les plateformes en ligne qui favorisent cette violence ne font pas grand-chose pour y remédier. « Même si elles prétendent disposer de toutes ces directives communautaires, les plateformes technologiques ne donnent jamais suite aux signalements, aux plaintes ni même aux recours.  »

En 2023, Lella Misikir, en collaboration avec un collectif féministe appelé Setaset Power, a lancé une campagne intitulée « My Whistle, My Voice  » (Mon sifflet, ma voix), encourageant les femmes à se dresser contre le harcèlement de rue. Dans le cadre de cette campagne, elles ont exhorté leurs abonnées à porter des sifflets rouges et à les utiliser si elles étaient victimes de sifflements de rue.

Maya Misikir explique qu’il s’agissait «  de briser cette honte, ce tabou d’une part face à ce qu’une autre personne me fait subir, mais aussi, en même temps, d’impliquer d’autres personnes en tant que témoins et en tant que responsables de la sécurité des femmes ».

Une vidéo TikTok qu’elles ont réalisée a fait le buzz, avec près de 400 000 vues. Peu après, les haines en ligne ont commencé. Des internautes ont posté des têtes de mort. Certains ont traité Misikir et ses co-créatrices de «  ânes » ou ont dit qu’elles ressemblaient à des hommes. Sur d’autres vidéos, les commentateurs ont traité Misikir de lesbienne, de féministe et l’ont qualifiée d’un terme argotique désignant une esclave.

Pendant un certain temps, raconte Maya Misikir, sa sœur ne s’en est pas souciée. En tant que membre de Setaset, Lella avait travaillé pendant des années à la sensibilisation à la violence sexuelle. «  Elle est devenue très habile à gérer toutes ces réponses haineuses.  »

Mais le ton du harcèlement en ligne a alors changé. Un influenceur TikTok très en vue a commencé à publier des vidéos sur Lella, affirmant qu’elle était lesbienne – et partageant des captures d’écran montrant qu’elle suivait des comptes queer. En Éthiopie, où l’homosexualité est illégale, des membres de la communauté LGBTQ+ ont été agressé·es en public après avoir été dénoncé·es ; certain·es ont été battu·es et tué·es. Être qualifié·e d’homosexuel·le s’accompagne d’une menace de peine de prison.

« La situation a vraiment dégénéré très vite », raconte Maya Misikir. « Beaucoup d’hommes ont réalisé des vidéos à son sujet. Et sur YouTube, c’était complètement la folie. »

La foule en ligne a commencé à rechercher l’adresse de Lella. Pendant un certain temps, elle a cessé de sortir de chez elle. Lorsqu’elle sortait, les gens la reconnaissaient dans les cafés ou lorsqu’elle était bloquée dans les embouteillages.

Elle a envisagé d’attendre que la tempête s’apaise. Puis, en novembre 2024, elle a quitté le pays. Elle vit à l’étranger depuis lors et on ne sait pas si elle pourra revenir.

Maya Misikir explique qu’une vague de campagnes en ligne visant les féministes a commencé en 2023. Celles-ci ont été suivies de harcèlement ciblé contre des militantes individuelles, ce qui a poussé un certain nombre de personnes à quitter le pays. Toutes ces personnes n’étaient pas des personnalités publiques, mais cette militante éthiopienne, qui a souhaité rester anonyme, se souvient d’au moins trois grandes campagnes contre les féministes ces dernières années.

Certaines sont devenues si menaçantes que leurs cibles ont dû quitter le pays « immédiatement, en moins d’une semaine, voire en moins de deux jours », explique-t-elle.

La directrice d’une organisation dédiée à la jeunesse éthiopienne affirme que la violence a conduit à une exclusion croissante des femmes des espaces publics.

« Au lieu de demander des comptes aux auteurs de ces actes, on demande souvent aux femmes de se retirer des espaces en ligne, ce qui revient à les réduire au silence et à les écarter », explique-t-elle.

Mais, ajoute-t-elle, au lendemain d’une guerre génocidaire, la société ne prend pas au sérieux les conséquences des abus en ligne. « Les personnes ne pensent pas que ce soit un problème. Elles considèrent cela comme un luxe. Elles ne pensent pas que des personnes soient réellement agressées, traumatisées socialement ou affectées sur le plan psychosocial par ce problème. »

Cette militante anonyme explique avoir quitté l’Éthiopie pendant un certain temps pour étudier, bien qu’aucune campagne ne visait directement à la nuire.

« Je me sentais complètement épuisée et je voulais quitter le pays pendant un moment, après avoir passé beaucoup de temps en ligne, confrontée à tant de discours haineux, tant de violence, une violence ciblée, dirigée contre moi et mes proches. »

Aisha Down, 31 mars 2026
Aisha Down est journaliste spécialisée dans l’intelligence artificielle pour le Guardian, avec le soutien du Tarbell Center for AI Journalism. Bluesky @aishadown.bsky.social
https://www.theguardian.com/global-development/2026/mar/31/digital-violence-facing-ethiopian-women-activists-online
Traduction DE

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