Tiré de Entre les lignes et les mots
Haïti se rappelle à nous. Un nouveau massacre a été commis dans la nuit du 23 au 24 août à Kenscoff, quartier périphérique de la capitale, Port-au-Prince. Une quarantaine de personnes tuées, une vingtaine d’autres enlevées. Comme après chaque carnage, le gouvernement haïtien a communiqué, fait des annonces et rappelé platoniquement sa détermination à combattre les gangs armés. Les acteurs internationaux ont dénoncé, condamné, témoigné de leur compassion et réaffirmé leur engagement intact aux côtés du pays. La population, elle, meurtrie et exaspérée par cette politique spectacle, s’organise, se bat et résiste en exigeant encore et toujours des comptes, la fin de l’impunité et des actes concrets et durables. En vain jusqu’à présent.
Cette nouvelle nuit de terreur questionne la stratégie poursuivie par le pouvoir en place et la communauté internationale. En raison de son positionnement – elle ouvre la voie aux quartiers huppés du haut de la capitale –, Kenscoff est sous pression depuis janvier 2025 et a connu de nombreuses attaques des gangs. La dernière, début juillet, avait fait une soixantaine de morts. Le survol de drônes, ces derniers jours, annonçait une offensive imminente. Pourtant rien n’a été fait.
Au cours de ces huit dernières années, depuis le massacre de La Saline, un quartier populaire de Port-au-Prince, qui marque leur montée en puissance, parallèlement à leur instrumentalisation pour mater le soulèvement populaire qui faisait alors trembler le pouvoir, les bandes armées se sont renforcées et structurées. Elles n’ont cessé d’accroître leurs ressources et leur pouvoir sur les quartiers et les territoires, au point de contrôler aujourd’hui l’essentiel de la capitale et du département de l’Artibonite. Et elles continuent de s’étendre. Et avec elles, la faim, les déplacés (12% de la population), la terreur qui se manifeste entre autres par les viols collectifs.
Pourtant, ces derniers mois, la police haïtienne s’était davantage manifestée dans les rues et avait engrangé quelques succès. Circonscrits et ponctuels. Elle est ainsi arrivée à prendre l’initiative, à repousser des attaques et à reprendre l’un ou l’autre quartier aux gangs. Sans réussir à s’y maintenir. Les bandes armées se replient, se déplacent, attendent, puis attaquent à nouveau. Lorsque les exactions et enlèvements diminuent dans un quartier, ils augmentent ailleurs. En réalité, Haïti est en situation de guerre : selon l’ONU, plus de trois mille personnes ont été tuées depuis le début de l’année, près de 20 000 depuis 2023.
Prédation du pays
La police haïtienne est censée être appuyée, voire guidée, dans son action par Vectus Global, une entreprise internationale de sécurité privée, dirigée par l’ancien fondateur de Blackwater, Erik Prince, et la Force de répression des gangs (FRG), une mission multinationale armée, soutenue par les Nations unies. On ne sait rien du contrat qui lie le gouvernement à Vectus Global, dont l’usage de drônes kamikazes faisant de nombreuses victimes civiles pose question, et la FRG s’inscrit dans la longue liste de missions internationales en Haïti dont l’échec est patent.
Poussée à bout de bras par la Maison blanche et sous-traitée à des forces du Sud (tchadiennes, mongoles, sri lankaises, etc.), la FRG devrait à terme avoir un effectif de 5 500 militaires. Son déploiement a cependant pris du retard – ils ne sont qu’un peu plus de 1 000 sur place à l’heure actuelle –, soulevant de sérieux doutes (accentués par l’opacité qui l’entoure et les expériences passées) sur sa mise en œuvre et son efficacité. Faute d’honnêteté et de courage, par habitus colonial et incapacité de se confronter à Washington, l’envoi d’une mission armée est devenu en tous les cas un réflexe international en Haïti.
Le mirage des élections
Cela fait dix ans que les Haïtiennes et Haïtiens n’ont pas voté et cinq ans que des élections sont annoncées puis reportées. Étape obligatoire à toute sortie de crise, elles servent surtout de prétexte aux gouvernements transitoires pour se maintenir au pouvoir, aux acteurs internationaux pour justifier leur stratégie et aux deux pour écarter toute « transition de rupture » réclamée par le mouvement social. Quant à la population, elle espère tout autant qu’elle craint les élections. D’un côté, cela mettrait fin à un Premier ministre impopulaire, Alix Didier Fils-Aimé, consacré par Washington, qui profite de l’absence de tout contrôle pour signer des contrats pharamineux, accentuant la prédation du pays et hypothéquant davantage encore sa souveraineté. De l’autre, cela risque de cristalliser les liens entre les gangs et la classe politique, accélérant de la sorte la gangstérisation de l’État.
En réalité, le combat contre l’insécurité et l’organisation d’élections reposent sur les mêmes présupposés et déploient des dispositifs similaires : ceux d’une privatisation et d’une externalisation de la puissance publique, qui prennent la forme d’une gouvernance internationalisée. En ce sens, le gouvernement haïtien échoue au même titre et pour les mêmes raisons que les acteurs internationaux, consacrant de la sorte la faillite stratégique et l’impunité. Par défiance envers la population et refus de reconnaître en elle la source de sa légitimité, on sanctionne une politique impériale. Par là même, le pays est pris au piège d’un cercle vicieux de crises, de catastrophes et d’ingérences dont il est douteux que des élections puissent l’arracher.
[1] Nous reproduisons ici la tribune originale que le Monde accepta de publier. Mais le journal, sans notre autorisation et sans nous en informer, publia l’article avec des retouches pour apporter des « nuances ». Ainsi, « platoniquement » devint « froidement », le plus sobre « Poussée par la Maison Blanche » remplaça « Poussée à bout de bras par la Maison Blanche », « classe politique » céda la place à l’expression neutre « sphère politique » et le « il est douteux » final fut changé par le très précieux et délicat « Il est loisible de douter ». Jeux de mots, enjeux des mots.
Frédéric Thomas, 7 septembre 2036
« À Port-au-Prince, en Haïti, lorsque les exactions diminuent dans un quartier, elles augmentent ailleurs »
https://cetri.be/A-Port-au-Prince-en-Haiti-lorsque
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