Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Opinion

Réplique à Nathalie Elgrably

À escroc, escroc et demi

Dans le Journal de Québec du 9 juin, l’économiste Nathalie Elgrably défend les vertus du capitalisme en affirmant que les fraudes et scandales comme ceux d’Enron et de Norbourg ne sont que des exceptions, efficacement sanctionnées par le système judiciaire et par les lois du marché.

Elle affirme aussi que l’intervention de l’État dans l’économie n’est pas exempte de tout soupçon et de toute inefficacité (ce qu’on peut lui accorder), et que son rôle devrait se limiter à « assurer le respect des droits de propriété et des ententes contractuelles afin d’aider le marché à mieux fonctionner et promouvoir la concurrence. »

C’est précisément ce qu’il fait. Au risque de me répéter, l’intérêt de l’État et celui des capitalistes ne sont pas si opposés. Les règles du capitalisme ne tombent pas du ciel et n’ont pas pour base une quelconque rationalité universelle qui serait naturellement conforme à l’intérêt général. Quant à lui, l’État n’est pas non plus un concentré de la volonté générale. Il est un instrument de justification et de définition de l’exercice du pouvoir par et pour la classe dominante, celle des capitalistes. Les démocraties modernes, surtout grâce aux luttes syndicales et populaires, lui ont ajouté l’entérinement populaire du suffrage universel et quelques normes socio-économiques comme l’éducation secondaire obligatoire, un système de santé relativement universel, un salaire minimum, etc.

Mais ce sont surtout des éléments de la classe dominante, la bourgeoisie, qui sont les ingénieurs de l’État moderne (à la suite de la noblesse), et non le peuple dans son ensemble. Même les représentants du peuple sont en général issus de la classe dominante et de la classe moyenne supérieure.

Dans ces conditions, comment croire que cet État représente réellement l’intérêt général ? Comment Mme Elgrably peut-elle affirmer que le système capitaliste « fonctionne relativement bien,(...) parce que l’État s’assure que les droits de propriété sont clairement définis et respectés grâce à un appareil légal et législatif qui a su mériter notre confiance » ? Quelle confiance peut-on avoir en cet appareil légal et législatif ? Comme tous les autres systèmes socio-économiques dominés par une minorité, le capitalisme a recours au sacrifice de boucs émissaires qui débordent le cadre réglementaire convenu par cette minorité dominante.

Ce qui ne signifie en rien que ce cadre corresponde réellement à l’intérêt général, même si la classe dominante a intérêt à le faire croire. Loin de moi l’idée de défendre les escrocs. Mon propos est de faire comprendre que le cadre légal, (les règles du jeu), en dehors duquel on tombe dans l’illégalité, est défini par la classe au pouvoir. Bien sûr, une partie des critères déterminant ce qui est moralement et éthiquement inacceptable dans une société donnée vient de ses racines culturelles et anthropologiques, antérieures au cadre légal ; par exemple, le vol au sens large, certaines formes de sexualité, le meurtre, etc.

Mais ces critères culturels, bien que partagés plus largement dans la population, ne sont pas nécessairement fidèlement transférés dans le cadre légal de telle ou telle époque d’une société. Il y a presque toujours un décalage. Certaines lois officielles peuvent être plus ou moins progressistes par rapport aux critères culturels plus anciens. Par exemple, la légalisation de l’union de conjoints homosexuels ne fait pas l’unanimité, ce qui ne remet pas forcément en question sa validité du point de vue des libertés démocratiques dites fondamentales. En ce qui concerne la fraude, sa définition officielle par la classe dominante, à tel moment, dans telle société, est relative, non absolue et n’englobe pas forcément toutes les définitions que l’on peut lui donner.

Pour l’anticapitaliste que je suis, la fraude d’un Vincent Lacroix en est une, mais le système capitaliste en lui-même est une fraude. Le revenu d’un capitaliste vient de l’achat à rabais de la force de travail de ses concitoyens, force de travail dont il dispose et à laquelle il peut joindre toute la technologie disponible, afin d’en tirer un profit maximal.

De plus, ce système a une structure pyramidale, presque militaire, à l’intérieur de laquelle une minorité seulement de la population peut avoir accès à un niveau de vie décent et une minorité encore plus faible au niveau dominant. La mobilité réelle est très inférieure à la mobilité légalement permise et le contrôle de la minorité dominante sur les institutions sociales, politiques et économiques lui permet évidemment de maintenir cette mobilité au niveau le plus bas possible.

Comment un tel système pourrait-il nous convaincre de son efficacité et de son « bon fonctionnement » dans l’intérêt général ? Comment pourrait-il nous convaincre que le détournement de fonds est un crime plus grave que de faire fabriquer des chaussures par des enfants dans des conditions inhumaines, plus grave que de s’opposer par la force à la syndicalisation de ses employés, plus grave que de tolérer la dilapidation et la pollution irrémédiable des ressources naturelles pour ne pas affecter la création de richesse, une richesse beaucoup moins bien répartie que l’exploitation, la guerre et la maladie... trois phénomènes très rentables.

Mots-clés : Opinion
Franz Bisaillon

Membre du comité de rédaction de Presse-toi à gauche !

Militant de Québec Solidaire, étudiant en histoire à l’Université Laval, il a participé à la construction de l’UFP-U-Laval et millité durant la grève étudiante de 2004. Il travail présentement en entretien ménager.

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