Édition du 3 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

Absence de Front commun du secteur public : Un mal pour un bien ?

L’année 2020 sera une année de mobilisation pour le demi-million de travailleuses et de travailleurs des services publics. Leurs syndicats devront renouveler les conventions collectives dans un contexte où le gouvernement offre très peu d’ouverture, malgré ses surplus budgétaires historiques. Ces négociations sont d’une importance capitale pour la santé du mouvement syndical et l’avenir des services publics.

Publié le 14 novembre 2019
tiré de : Infolettre décembre 2019 De Alternative Socialiste

Dans un monde idéal, le mouvement syndical irait au front de façon unitaire et combative. Mais, cette fois-ci, les syndicats du secteur public ont choisi de présenter leurs demandes chacun de leur côté. Comment faire de cette faiblesse une force ?

Crier d’une même voix est indéniablement une force. Entendre des syndicats représentant des dizaines de milliers de personnes clamer tour à tour différentes revendications au gouvernement peut l’être également. Cela peut devenir un casse-tête pour le gouvernement. Donner à l’un, c’est devoir le donner à l’autre. Et si le gouvernement ne donne rien à personne, ça peut créer une unité très forte dans l’action. Nous devons profiter de cette situation.

Il faut fortement nous mobiliser. À la fois pour réparer tout ce que les libéraux et l’ancien ministre de la Santé Gaétan Barrette ont détruit, pour réaffirmer l’importance des services publics de qualité et combattre l’appauvrissement et la précarisation de ses travailleurs et travailleuses.

Le secteur public est le milieu de travail avec le plus fort taux de syndicalisation. Ce secteur devrait être celui qui offre les meilleures conditions de travail.

Or, ce n’est plus le cas. Il y a énormément d’attentes chez les membres dans TOUTES les organisations syndicales. Nous ne sommes pas en colère pour les mêmes raisons. Mais TOUT LE MONDE est en colère.

Construisons notre lutte à partir de là.

La CSN : 5$/h sur 3 ans

La Confédération des syndicats nationaux (CSN) est la plus importante organisation en nombre dans le secteur public (150 000 membres). Elle organise des travailleuses et des travailleurs dans presque tous les secteurs de travail. La CSN met de l’avant une revendication d’augmentation salariale en montant fixe, une hausse de 5$/h sur 3 ans, ainsi qu’une indexation automatique minimale des salaires à la hausse de l’indice de prix à la consommation (IPC). Elle renoue ainsi avec les traditions égalitaires du mouvement syndical québécois des années 1970. La CSN va également défendre de nombreuses revendications sectorielles pouvant faciliter la rétention et l’attraction de la main d’oeuvre pour les différents secteurs.

L’APTS-FIQ : 21,6% sur 3 ans

Non loin derrière, l’entente entre l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) et la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) regroupe la quasi-totalité des travailleuses et des travailleurs de la catégorie 1 et 4 en santé (131 000 membres). Ces catégories comprennent essentiellement des professionnel·les en soins et le personnel infirmier. La demande salariale de l’APTS-FIQ est une hausse de 21,6% sur 3 ans.

Elle réclame également une amélioration du « régime de retraite, pour en améliorer la souplesse et favoriser la rétention des personnes actives sur le marché du travail ». L’alliance APTS-FIQ a certainement étudié la question, mais négocier « l’assouplissement » de notre retraite avec un gouvernement intransigeant comme celui de la CAQ est très dangereux. Le Front commun a déjà reculé sur le sujet en 2015 avec les libéraux, nous ne devons pas reculer davantage.

CSQ : 2$/h la première année puis 3% sur 2 ans

La Centrale des syndicats du Québec (CSQ) regroupe pour sa part une majorité dans le corps enseignant et professionnel du milieu de l’éducation (121 700 membres). Elle représente également un nombre important d’employé·es de soutien. Il est curieux de voir ses positions salariales s’enligner sur celles de la CSN : augmentation fixe de 2$/h la première année (l’équivalent en pourcentage pour les deux autres années, soit 3%) et l’ajout d’une clause IPC dans les conventions. Qu’est-ce qui a bien pu achopper dans les discussions entre la direction de la CSN et de la CSQ pour ne pas faire d’alliance ? Mystère et boule de gomme.

Division à la CSQ ?

Cela s’explique peut-être par l’opposition farouche de la plus importante fédération de la CSQ au montant fixe. La Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ) (70 000 membres) a fait une sortie médiatique quelques jours AVANT le dépôt officiel des demandes par la CSQ. La FSE-CSQ réclame 8% de rattrapage salarial dès l’an prochain. Elle demande cela en plus « des augmentations qui seront négociées dans le renouvellement des conventions collectives de la fonction publique », soit une clause remorque.

Autrement dit, elle veut le beurre et l’argent du beurre. Obtenir l’augmentation de la table centrale sans avoir lutté pour. Habituellement, les fédérations ont le dernier mot sur les offres du gouvernement. Or, ce sont les centrales qui font les alliances et déposent les revendications au départ. La situation inverse est inusitée. Cela peut nous laisser croire à une division importante dans les rangs de la CSQ.

La FTQ et la FAE priorisent également la clause remorque pour les salaires
La stratégie de la clause remorque concernant les demandes salariales semble également être celle de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ). Cette centrale compte 3 syndicats qui regroupent 52 000 membres dans le secteur public. La FTQ affirme attendre les données de l’Institut de la statistique du Québec concernant la rémunération des salarié·es de l’État avant de faire ses demandes salariales. Comme si cette organisation était incapable de chiffrer elle-même les besoins de ses propres membres…

Dans tous les cas, il n’est pas trop tard pour s’allier avec l’organisation syndicale ayant la revendication salariale la plus conséquente pour les bas salarié·es – la CSN – avec son montant fixe.

De son côté, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) (31 000 membres) se lance dans une guerre d’échelons pour favoriser ses bas salarié·es dans l’enseignement. Elle vise un rattrapage avec la moyenne salariale canadienne par l’élimination des bas échelons salariaux.

Gouvernement caquiste : inflation et division

Le discours du gouvernement caquiste est traversé de contradictions. D’une part, le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, ne prévoit pas allouer davantage que l’inflation aux employé·es du secteur public. Il affirme toutefois vouloir augmenter les préposé·es aux bénéficiaires et les enseignant·es. D’autre part, le premier ministre Legault estime depuis les élections de 2018 que « la plus grande pénurie qu’on a au Québec, c’est des emplois payants, à 25 ou 30$ par heure ».

La CSN a pris le premier ministre au mot avec ses revendications salariales. D’autant plus qu’obtenir uniquement l’inflation dans le secteur public serait déjà un gain par rapport aux 2 dernières rondes de négociations. C’est un excellent point de départ pour une mobilisation unitaire intersectorielle.

La stratégie gouvernementale d’augmenter les salaires de certains titres d’emploi – préposé·es aux bénéficiaires et enseignant·es – est un couteau à double tranchant. Ces hausses seront un gain appréciable pour de nombreux employé·es. Toutefois, peu importe qui le gouvernement décidera de favoriser, la situation risque d’entraîner une dynamique de luttes dans les autres titres d’emploi. Si tout le monde « tient son boute » et organise une stratégie de mobilisation et de pression, le rapport de force peut vite s’inverser.

Même employeur, même cible

La stratégie gouvernementale du « diviser pour mieux régner » peut vite se transformer en casse-tête. L’absence d’unité syndicale dans le secteur public ne change rien au fait que l’État du Québec est le seul employeur pour tout le monde. Nous sommes en front commun, d’une manière ou d’une autre. La désunion actuelle force d’ailleurs les fédérations et les syndicats locaux à redoubler d’efforts pour se démarquer et mobiliser leurs membres.

Le gouvernement a déjà fait plusieurs erreurs, profitons-en ! Notre colère doit clairement s’exprimer. Il nous faut nous unir à la base, entre syndicats locaux, et élaborer des plans d’actions communs.

Pour un front commun des syndicats locaux !
L’absence d’union entre les directions des centrales syndicales n’empêche pas les syndicats locaux d’en faire. Lors de l’instance des 4 fédérations de la CSN, une travailleuse a déclaré que son syndicat allait fonctionner en intersyndicale avec la CSQ. Les présidences de la FIQ et de la CSN de la région de la Mauricie et du Centre du Québec sont allées ENSEMBLE rencontrer le ministre du Travail. Ce n’est pas rien ! Ces initiatives existent partout. Nous devons les consolider et continuer de les construire.

L’unité des directions syndicales lors des derniers Fronts communs n’a d’ailleurs pas été à l’avantage de leurs membres. Plusieurs se demandent : « S’unir pour perdre, à quoi bon ? ». Les liens entre les directions syndicales et les membres de la base sont excessivement minces, voire inexistants. En revanche, les liens entre les membres de la base des différentes organisations syndicales sont quotidiens. Il ne suffit que de se parler et de s’organiser ensemble. Ce sera encore le meilleur moyen de résister à une possible loi spéciale du gouvernement. Ne comptons que sur nos propres moyens !

Bruno-Pierre Guillette, préposé services alimentaires et militant syndical CSN
Rémi Arsenault, préposé en hygiène et salubrité et militant syndical SCFP

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