Édition du 29 septembre 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Arts culture et société

Affaire Thélyson Orélien. Ne pas perdre le sud

Que monsieur Thélyson Orélien ait ou non eu recours à l’IA ou au plagiat n’intéresse pas ce texte, ni la qualité littéraire de son roman. Visiblement assez convaincante pour atteindre les sommets des institutions québécoise et française.

On connaît la polémique. Il y a d’abord eu le sentiment, ici et là, d’une non-correspondance stylistique à certaines exigences littéraires au sujet du roman C’était ça ou mourir. Ou pour le dire autrement, on n’a pas toujours apprécié le style, très symétrique, du livre. On a vu critiquer également la figure du bon migrant, qui y était mise en scène. Cela fait partie de la réception d’une œuvre et est tout à fait sain. Puis est venue l’accusation – de l’horizon Figaro-Valeurs actuelles – d’un recours à l’intelligence artificielle pour la rédaction partielle ou intégrale du livre. L’extrême droite et la droite bourgeoise, toutes deux pros patronales et racistes ont développé l’accusation. Une personne noire n’avait pas la patte blanche que tout auteur au pinacle de l’Édifice Littéraire doit montrer. Dans un dernier temps, l’accusation suprême a tonné dans le ciel des arts : celle de plagiat pour des textes plus courts, dont une nouvelle, publiés entre 2012 et 2014 dans des médias québécois et français.

Mauvais goût, puis malhonnêteté. Le racisme hégémonique est doublement gagnant. D’une part, peu gêné d’envoyer valser le proverbial bébé avec l’eau du bain, il s’octroie le droit de discréditer intégralement un succès littéraire qui met la lumière sur les violences systémiques exercées par le Nord sur le Sud. Au diable le contenu du livre et les questions absolument urgentes qu’il soulève – tant au sujet du problème que de ses représentations artistiques. Celles-ci ont été remplacées par une question de littérature. L’impérialisme, le racisme et la colonialité structurels de la modernité ont été écartés des débats, une fois de plus.

D’autre part, la droite s’assure ici que la parole des écrivain·es du sud portera à l’avenir le soupçon de plagiat ou de malhonnêteté dès qu’elle ne correspondra pas aux attentes du monde littéraire blanc. Car il faut dire que le soupçon ne pèse pas également sur tou·te·s les auteurices. La littérature de référence, dans le monde dominant, qu’elle soit étalon de l’humain ou de l’IA, est la littérature occidentale. Il faudra écrire comme elle, sinon gare aux soupçons ! Et l’on sait que la droite ne s’embarrasse pas de preuves s’il lui faut discréditer un ou une adversaire de sa domination.
Mais mieux encore, les maisons d’édition deviendront malgré elles des unités de la défense frontalière de l’honnêteté littéraire. Les garantes d’une vraie littérature, originale et inspirée, tombée du ciel directement de la besace de la muse. Et l’on a entendu, à droite comme à gauche, des voix littéraires s’élever contre l’IA, promettant qu’on ne les y prendrait jamais à pactiser avec ce diable. Les institutions blanches pouvaient dormir tranquilles, on ne remettrait pas en cause l’héritage de deux-cents de Romantisme. C’est bien le rôle du Nord et de ses traditions culturelles et intellectuelles, aurait-on pu croire, à voir la levée de boucliers d’une certaine partie du monde littéraire, de définir l’Humain et la Littérature.

D’ailleurs on pourrait même utiliser l’IA pour vérifier la bonne conformité à l’humanité et à la littérature. Des logiciels payants comme Pangram – certainement bien plus perfectionnés, dans un futur proche, pour faire face à une IA bien plus habile elle aussi – nous diront qui est grain et qui est ivraie. L’IA nourrie à la spéculation financière kamikaze et aux minerais congolais – avec en prime destruction de mondes, asservissement sexuel des femmes et mort de millions de personnes enfants compris – sera la solution pour nous protéger des faussaires et autres usurpateurs attentatoires à l’Idéal de la culture blanche. L’IA blanche gonflée au minerai noir sang est si vertueuse qu’elle nous protège d’elle-même. On remarquera que le discours est le même pour l’écologie : L’IA destructrice trouvera le moyen de nous préserver d’elle-même, mais pour cela elle a besoin de détruire.

La vertu blanche nous dit donc où commence l’art et où commence l’humain. L’IA ce n’est pas humain, la littérature s’arrête là. Un crayon, c’est une extension acceptable, un ordinateur aussi. Et l’art par IA ? a-t-on envie de demander. Et l’écriture conceptuelle ? On a bien célébré un Kenneth Goldsmith, Pape de l’écriture sans écriture, à la Maison-Blanche – par la suite Goldsmith a été accusé d’avoir reproduit l’ordre raciste américain dans l’une de ses œuvres. Le paradigme contemporain en art n’a-t-il pas dépassé depuis longtemps la question du travail et de l’originalité ? Quid de Duchamp, qui prônait la paresse, que célèbrent les grandes institutions artistiques ? – c’est compliqué nous dira-t-on. Entendre : valable si et seulement si cela n’est pas le support de discours décoloniaux et/ou anticapitalistes.

Avec l’affaire Orélien, c’est Noël avant l’heure pour la droite, il reste encore des cadeaux ! Car à force de taper sur les doigts du faussaire, on pourra également défendre l’auteurice qui travaille dure pour gagner ses trois francs six sous – comme le fait Samuel Fitoussi–, et tient à son statut d’auteurice afin de s’arrimer au marché néolibéral et à sa compétition. C’est une logique comparable à celle qui oppose, en France notamment, les braves travailleureuses et les descendants de l’immigration nord-africaine à l’oisiveté douteuse profitant d’une soi-disant abondance d’aides sociales. D’un côté le travail et l’humble honnêteté, de l’autre le doute, la suspicion, la dévaluation.

Bref, comme le souligne très justement Fatima Ouassak, l’utilisation de l’IA par un Québéco-Haïtien pour écrire sur le sort des migrant·es condamné·es à mort sinon à la déshumanisation c’est mal, bien pires que l’IA pour génocider Gaza ou bombarder l’Iran. Oui, mais Orélien aurait menti ! Bien moins que Nicolas Sarkozy et Marine Lepen, qui avaient un devoir d’exemplarité en tant que représentant·es du peuple, dont la justice a enregistré la culpabilité et de façon bien moins grave. Les institutions françaises semblent s’être plutôt bien accommodé de ces mensonges... Pourquoi ce supposé mensonge prend-il tellement d’importance, si ce n’est qu’il touche à un nœud de l’Identité Blanche : sa conception de la Littérature, toute droite héritée d’un romantisme colonial garant d’une conception libérale économique de la propriété intellectuelle. Pourquoi a-t-il fallu soupçonner un Québéco-Haïtien de malhonnêteté littéraire pour soudainement avoir un débat au sujet d’une intelligence artificielle dont on sait depuis des mois sinon des années qu’elle est une technologie potentiellement terrifiante ?

Et bien tout simplement parce que la Littérature occidentale et ses conceptions d’elle-même enregistrent et reconduisent l’ordre du pouvoir Blanc. Cela fait donc réagir qu’un Québéco-Haïtien ait pu y porter atteinte, bien plus que le recours à l’IA pour bombarder des populations musulmanes.
À tout cela il faut répondre une chose. La contradiction première ici, n’est pas entre une quelconque conception de l’humanité et l’IA – une contradiction secondaire –, mais entre la masse des peuples et les pouvoirs capitalistes impérialistes. Un revenu assuré pour toutes et tous éloignerait par exemple le besoin de droits d’auteur. Sans droit d’auteur, le plagiat n’aurait plus la même saveur, deviendrait beaucoup plus inoffensif, pourrait même être vu comme un hommage. C’est le marché compétitif qui crée ici l’offense, pas le geste en lui-même.

Ainsi la quête des artistes doit être celle de tous et toutes les travailleureuses : celle du temps libre et de son libre emploi. Celle du devenir. Tout le monde est artiste s’iel a le temps. L’art ne tombe pas du ciel, mais monte des pratiques humaines, de la créativité infinie du fait humain. Il n’est pas ruisselant, mais germinatif. Voilà l’horizon à tenir au sein des contradictions présentes. Ceci est demain, et sa lumière doit guider la pensée et l’action d’aujourd’hui.

La situation est complexe. L’encadrement démocratique de cette boîte de Pandore qu’est l’IA afin qu’une autre boîte au contenu bien pire encore ne s’ouvre prendra assurément du temps, des débats et des luttes. L’édition littéraire occidentale, notamment, va à la rencontre de défis légaux, éthiques et politiques de taille. Sans horizon d’affranchissement de l’ordre impérialiste et sans théorie décoloniale matérialiste, ceux-ci me paraissent insurmontables. Ce n’est pas le Nord qu’il ne faut pas perdre ici, c’est le Sud.

Balzac a siphonné le café produit par les esclaves de Saint-Domingue pour écrire La Comédie humaine, l’idée d’un·e écrivain·e haïtien·ne pirate, faussaire, furtif·ve me paraît beaucoup moins tragique. Qu’il s’agisse de monsieur Orélien ou d’un·e autre.

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