Édition du 20 janvier 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Afrique

Afrique : quel modèle d’État pour résoudre les conflits ?

Un débat continental relancé par deux voix africaines : Abdoulahi Attayoub et Saïd Ourabah

Par Mohamed AG Ahmedou, journaliste et spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahelo-sahariennes.

Le débat sur la construction d’une doctrine africaine de résolution des conflits s’est récemment intensifié, porté par deux interventions majeures : la tribune d’Abdoulahi
Attayoub, président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE), qui voit dans l’initiative marocaine d’autonomie une source d’inspiration pour repenser la gouvernance des périphéries africaines ; et la déclaration ferme de Saïd Ourabah, président de la Fédération des Travailleurs Africains en France et en Europe (FETAFE), dénonçant la résolution du Conseil de sécurité d’octobre 2025 sur le Sahara occidental, qu’il juge contraire au droit international et aux principes de la décolonisation.

L’enjeu est clair : face aux crises récurrentes, Sahara occidental, Azawad, Casamance, Tigré, Darfour, quel modèle d’État l’Afrique peut-elle inventer pour concilier souveraineté, diversité identitaire et stabilité territoriale ?

Le modèle marocain : pragmatisme politique ou dérive normative ?

Depuis que l’ONU a qualifié l’initiative marocaine d’autonomie pour le Sahara occidental de « base sérieuse et crédible », Rabat présente ce cadre comme une solution exportable, conciliant : souveraineté étatique, reconnaissance des identités locales et autonomie institutionnelle encadrée.

Pour Abdoulahi Attayoub, ce modèle introduit un paradigme nouveau :
« L’Afrique a besoin d’une troisième voie. Ni centralisation autoritaire, ni partition. Une autonomie encadrée adaptée aux réalités locales peut stabiliser durablement les territoires en crise. ».

Il estime que l’Afrique souffre de la reproduction aveugle des architectures héritées des États coloniaux, souvent incapables d’intégrer les identités périphériques, particulièrement au Sahel.

La contestation algérienne et sahraouie : le modèle marocain n’est pas exportable :
Face à cette montée en puissance du modèle marocain, la critique la plus structurée vient d’Alger et du mouvement sahraoui.

Saïd Ourabah : un rejet catégorique

Dans sa déclaration du 3 novembre 2025, Saïd Ourabah accuse la récente résolution de l’ONU d’agir comme un « précédent dangereux » en légitimant une solution imposée au Sahara occidental sans référendum d’autodétermination. Il écrit :

« En présentant le plan d’autonomie marocain comme base du processus politique, cette résolution piétine le droit fondamental du peuple sahraoui à l’autodétermination. »
Il poursuit :
« Ce choix politique, dicté par des intérêts géostratégiques, sacrifie la justice et la liberté d’un peuple sur l’autel du cynisme diplomatique. »

Pour Ourabah, ériger un modèle contesté en doctrine continentale reviendrait à légitimer des statuts imposés à des minorités dans d’autres pays africains.

Le Front Polisario partage cette inquiétude : autonomie différente de l’autodétermination.

Un responsable sahraoui résume :

« Une solution unilatérale ne peut devenir une doctrine. Sinon, demain, tout État pourra imposer un statut à une population périphérique, sans consentement démocratique. »

Vers une doctrine africaine ? Une idée séduisante, mais contestée :

L’idée d’une doctrine africaine de résolution des conflits repose sur plusieurs piliers :
Autonomie territoriale maîtrisée, gouvernance différenciée, implication locale forte, flexibilité institutionnelle, intégration des héritages culturels régionaux.

Pour certains chercheurs subsahariens, l’initiative marocaine a le mérite d’ouvrir ce débat :

« L’Afrique doit inventer son propre concept d’autonomie, qui ne soit ni une réplique occidentale, ni un outil de domination étatique. »

Mais l’obstacle demeure : peut-on partir d’un cas hautement contesté, le Sahara occidental, pour bâtir une doctrine continentale ?

Pour Saïd Ourabah, la réponse est sans appel : non.

L’Azawad : le véritable laboratoire africain :

C’est au nord du Mali, dans l’Azawad, que les limites et les possibilités du modèle marocain apparaissent le plus clairement.
Une région en conflit structurel depuis trente ans, effondrement de l’État, marginalisation historique des Touaregs, tensions entre nomades et sédentaires, prolifération des groupes armés, interventions étrangères, absence de mécanismes crédibles de gouvernance locale.

Pour Attayoub :

« L’Azawad ne survivra ni à la centralisation brutale ni à la sécession. Le Mali doit reconnaître la singularité socioculturelle de cette région. »

Les accords existants : un socle oublié :

De 1992 au Pacte national, de l’Accord d’Alger (2006) à l’Accord de paix de 2015, tout existe déjà : assemblées régionales élues, gestion de proximité de la sécurité, reconnaissance des identités sahéliennes, participation des communautés nomades.

Mais Bamako n’a jamais appliqué ces dispositions, affaiblissant la confiance des populations touarègues et arabes.

Un ancien diplomate algérien le rappelle :

« L’Accord de 2015 est le seul cadre légitime. Introduire le modèle marocain dans le débat malien est méthodologiquement risqué : Azawad et Sahara occidental n’ont ni le même statut ni la même histoire. »

Pourtant, l’Azawad est précisément l’espace où une doctrine africaine pourrait naître.
Avec une diversité ethnique et culturelle, immensité territoriale, continuités transsahariennes, enjeux géopolitiques touareg, arabe, peul, modèles concurrents : centralisation, partition, fédéralisme.

L’Azawad est un laboratoire grandeur nature pour penser :l’autonomie, la gouvernance différenciée, la reconnaissance identitaire et la stabilisation durable des périphéries africaines.
Un débat nécessaire, une doctrine encore à écrire :

L’Afrique se trouve à un moment charnière.

Le modèle marocain, appliqué au Sahara occidental, propose une voie pragmatique.
La critique sahraouie et syndicale, incarnée par Saïd Ourabah, rappelle que le droit international et l’autodétermination restent non négociables.L’Azawad montre l’urgence de penser un modèle africain de gouvernance des périphéries.

Une doctrine africaine de résolution des conflits devra : être collective, reposer sur le multilatéralisme africain, prendre en compte les réalités locales, garantir le consentement des populations et éviter toute transposition mécanique.L’Afrique peut inventer une nouvelle façon de gouverner ses marges.Cette doctrine n’est pas encore écrite, mais le débat vient enfin de commencer.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Afrique

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...