Tiré du site du CADTM.
Les créanciers privés ont massivement prêté aux pays du Sud global en 2023-2024
Au cours de l’année 2022, les créanciers privés se sont massivement retirés des pays du Sud Global après la hausse des taux d’intérêt décidés par la Banque centrale européenne et la Réserve fédérale étasunienne. Des taux d’intérêt de plus en plus intéressants leur étaient proposés au Nord, et ils craignaient des défauts de paiement au Sud, la crise de la dette des pays du Sud global ayant déjà débuté en 2020 au moment de la pandémie de Covid-19. Leur retrait massif et rapide avait alors été compensé par les institutions multilatérales. Parmi elles, le Fonds monétaire international a imposé des politiques contraires aux intérêts des populations en échange de prêts.
Les années 2023, et surtout 2024, avaient ensuite vu les créanciers privés – au fil de la baisse des taux d’intérêt au Nord – revenir vers les États du Sud global. Pour preuve, entre 2022 et 2024, les prêts des banques commerciales au secteur public des pays du Sud global ont presque doublé. Même chose pour les titres de dette émis par les États du Sud global sur les marchés financiers, qui sont passés de 70 milliards de dollars en 2022 à 150 milliards de dollars en 2024 [1].
Si la guerre entre l’Iran et les États-Unis dure, cela pourrait impacter durablement les prix du pétrole et du gaz et faire monter le prix des importations des États du Sud global
Si l’agression étasunienne et israélienne venait à durer, le trafic dans le détroit d’Ormuz pourrait être considérablement impacté. La hausse du prix du pétrole, qui est pour le moment spéculative [2], pourrait donc durer car 20% du pétrole consommé mondialement transite par ce détroit. Même chose pour les prix du gaz.
Or, les États du Sud global, notamment ceux d’Afrique subsaharienne, importent proportionnellement plus de produits manufacturés que les autres États, et exportent proportionnellement plus de matières premières. En cas de hausse durable du prix du pétrole, ils seront donc fortement impactés car du pétrole est nécessaire à la production (et au transport) de nombreux produits importés par ces pays. Or, l’inverse n’est pas nécessairement vrai. Par exemple, 19% des exportations de la Côté d’Ivoire sont des fèves de cacao [3], produit non transformé pour lequel la hausse du prix du pétrole n’aura d’impact que sur le prix du transport.
De la même manière, de nombreux pays des Suds importent des engrais qui nécessitent du gaz (azote) pour être produits [4]. Si le prix du gaz augmente durablement, le prix des engrais grimpera, donc celui des importations des pays des Suds également.
Une augmentation du prix des importations sans une hausse équivalente de celui des exportations demanderait aux gouvernements de se procurer davantage de devises fortes – notamment le dollar qui domine le commerce international. Une des manières de le faire est de recourir davantage à la dette, d’augmenter le niveau d’exportations – souvent en accentuant les politiques extractivistes destructrices pour le vivant et les populations locales – ou de se spécialiser toujours plus dans le tourisme.
Réaction des Banques centrales et fuite des capitaux ?
Si l’inflation venait à s’installer au Nord, il est probable que les Banques centrales dominantes (la FED, la BCE et la Banque d’Angleterre) décident d’augmenter leurs taux pour contrer l’inflation. Cela s’est déjà vu en 2022 ou au début des années 1980. Souvent, quand elles prennent ce genre de décision, cela provoque ou participe à une crise de la dette du Sud car les intérêts étant dorénavant plus intéressants au Nord, les capitaux (les créanciers privés) retrouvent de l’intérêt pour prêter aux acteur·ices et États du Nord, quittant peu à peu ceux des Suds.
Si cette hausse des taux d’intérêt par les grandes banques centrales du Nord – qui augmente mécaniquement les remboursements des pays endettés – se combine avec un choc économique qui diminue leurs revenus, alors de nombreux gouvernements des Suds devront rembourser davantage en devises fortes avec moins de revenus. Prenons quelques exemples historiques.
En parallèle de la hausse subite des taux d’intérêt décidée par la Réserve fédérale étasunienne en 1981, les pays des Suds ont dû faire face à une baisse importante des cours des matières premières, dont ils étaient des exportateurs très importants. Ils ont donc dû rembourser plus (car les taux d’intérêt augmentaient) avec moins (car leurs recettes en devises fortes issues de l’exportation de matières premières diminuaient). Résultat, de nombreux pays sont entrés en défaut de paiement et en crise de la dette.
Dans les années 2020 – 2022, même situation avec :
– une baisse des recettes en devises fortes à cause de la crise du tourisme international due à la pandémie de Covid-19 ;
– une hausse des dépenses d’importation (en devises fortes) suite à l’agression de l’Ukraine par la Russie qui a provoqué une hausse spéculative puis réelle du prix du blé et des intrants (importés par de nombreux pays) ;
– une hausse des taux d’intérêt par la FED, la BCE et la Banque d’Angleterre à partir de juin 2022.
Après la crise de 2020 - 2022, un nouveau choc fatal ?
Après la crise de la dette qui a débuté en 2020 – 2022, plusieurs pays sont entrés en défaut de paiement, ou s’en sont approchés. Ils ont fait appel au Fonds monétaire international et à d’autres créanciers multilatéraux comme la Banque mondiale. Ces derniers sont venus compenser le départ des créanciers privés, non sans imposer leurs conditionnalités néolibérales. Le FMI a prêté en échange de l’adoption de plusieurs mesures mortifères par les gouvernements : hausse de la TVA (y compris sur les produits de première nécessité), baisse des subventions publiques aux produits de première nécessité, privatisations, spécialisation toujours plus poussée vers le tourisme et l’exportation de matières premières…
L’année 2020 fut marquée par des prêts massifs du FMI adossés à ces différentes conditionnalités. Par exemple, le Fonds monétaire international a prêté pour 18 milliards de dollars aux pays d’Afrique subsaharienne en 2020 (contre 2,5 milliards en 2019) [5]. Ces prêts se sont poursuivis, dans des proportions plus faibles, dans les années qui ont suivis. Ils sont venus « sauver » les pays en difficultés d’un défaut de paiement prolongé, qui aurait été synonyme de non-remboursements des créanciers privés. Par exemple, la Zambie, le Ghana, ou encore le Sri Lanka en Asie du Sud, sont entrés en défaut de paiement et ont fait appel au FMI.
Le FMI permet donc aux créanciers privés de continuer à être remboursés en imposant des politiques qui vont clairement contre l’intérêt des populations, qui servent les créanciers privés en élevant leur remboursement au rang de priorité numéro une, au détriment des droits humains les plus basiques. L’exemple grec l’a montré au début des années 2010, durant lesquelles la Troïka a imposé à la population des politiques inhumaines qui, entre 2008 et 2014, ont fait augmenter la mortalité infantile de 42,8%, les suicides de 44%, les dépressions de 272,7%, le chômage de 190,5% et… la dette de 36,5% [6].
Précisons que la Chine est totalement complice de la politique du FMI puisqu’elle pousse différents pays, voire les aide directement, comme elle l’a fait avec l’Argentine de Milei, à rembourser le Fonds monétaire international [7].
Ce tableau montre une hausse très importante des créances du FMI envers les pays des Suds entre 2019 et 2024. Or, un nouveau choc qui viendrait frapper les pays des Suds à un moment où ils avaient retrouvé accès aux marchés financiers, serait synonyme d’un énième retour du Fonds monétaire international, à un moment où de nombreux pays des Suds sont déjà très endettés envers cette institution. On pourrait donc craindre un scénario à la grecque avec des politiques d’austérité de plus en plus dures, des conditions de vie de plus en plus difficiles pour les populations, et un approfondissement toujours plus inquiétant du modèle extractiviste exportateur destructeur du vivant.
Cette analyse n’a pas vocation à prédire l’avenir mais à montrer ce qui pourrait arriver si l’agression étasunienne sur l’Iran se prolonge. Elle se base sur les précédentes crises de la dette en tâchant de faire ressortir des points communs, des causes qui reviennent au cours des différentes crises de la dette qui ont marqué les cinquante dernières années.
Notes
[1] Chiffres issus de la base de données de la Banque mondiale, International debt statistics.
[2] C’est-à-dire basée sur des projections des marchés financiers sans rapports avec les quantités de pétrole réellement disponibles aujourd’hui.
[3] Source : OEC, https://oec.world/en/profile/country/civ.
[4] « Vers un nouveau choc pétrolier », Les Échos, 10 mars 2026, https://shows.acast.com/07b210dd-7af5-5b41-b04d-e4eb2a19e708/69b03843c36fc2d58b0d7fac.
[5] Chiffres issus de la base de données de la Banque mondiale, International debt statistics.
[6] Thomas Porcher, L’économie pour les 99%, Stock, 2024.
[7] Sur ce sujet, voir Éric Toussaint, « [Étude] Questions/réponses sur la Chine comme puissance créancière de premier ordre », 29 octobre 2024, CADTM
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