Édition du 4 octobre 2022

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Québec

Alcoa négocie : baissez les tarifs d'électricité ou nous fermerons toutes nos usines au Québec !

Alcoa ne veut rien savoir de respecter sa signature de 2008 sur le passage du tarif d’électricité de 0,03$ 0,044$ le kWh en janvier 2015. Si le gouvernement du Québec veut maintenir cette entente, la grande entreprise américaine annonce la fermeture de ces trois alumineries et le licenciement de 3500 personnes. Arrogance et chantage, voilà les deux attitudes marquantes d’Alcoa dans ces négociations.

Les arguments d’Alcoa ne tiennent pas la route.

Alcoa prévoit afirme que les prix de l’électricité qu’elle devrait payer seraient excessifs car le prix de la tonne d’aluminum serait passé de 3000$ en 2008 à 1850$ US aujourd’hui. D’une part, si les prix de l’électricité par Hydro-Québec ne sont plus les plus bas offerts, ils se situent pourtant dans la moyenne internationale. Le prix de la tonne d’aluminum peut remonter et Alcoa pourrait accepter que d’ici là une baisse de sa marge bénéficiaire et les dividendes offerts à ces actionnaires. Mais cette compagnie préfère menacer de licencier ses employéEs et de fermeture de ses entreprises.

De plus, ce type d’entreprise planifie sur un horizon suffisamment long, pour savoir que les réserves de gaz de schiste aux États-Unis ne sont pas appelées à durer et que ces achats pour fournir des centrales électriques au gaz risque de devenir impossible. En effet, on évalue a pas plus de deux décennies ces ressources gazières. Pour ce qui est d’un possible déplacement des entreprises vers le Moyen-Orient, c’est oublier rapidement que la stabilité politique de cette région est pour le moins précaire. Sans parler, que la proximité du marché américain est un atout essentiel et que les quatre cinquièmes de la production de l’aluminium de première fusion au Québec sont écoulés sur ce marché.

Enfin, mentionnons qu’il ne s’agit pas ici de transférer du capital argent. Les investissements dans des installations ont été considérables. Laisser en friche de telles infrastructures constituerait une perte beaucoup plus importante qu’un affaiblissement de la marge bénéficiaire de l’entreprise. Rappelons que les alumineries québécoises ont une productivité qui sont parmi les plus importantes de l’industrie étant donné l’intensification technologique et l’expertise des travailleurs et travailleuses d’ici. Sans compter que le gouvernement du Québec en plus de tarifs préférentiels d’électricité a consenti à ces entreprises des prêts sans intérêt de centaines de millions de dollars, et même d’importants congés fiscaux.

Bref, c’est une industrie dorlotée qui en veut toujours plus et qui se paye le luxe de manier les menaces.

Les politiciens provinciaux préparent la capitulation sur toute la ligne

Le Parti libéral du Québec a appelé le gouvernement Marois à accepter les demandes d’Alcoa le plus rapidement possible. Dans un exercice de démagogie éhontée à l’Assemblée nationale, Jean-Marc Fournier a surfé sur le discours de la multinationale en présentant les fermetures comme déjà faites et les emplois comme perdus. Le chef du Parti libéral du Québec Philippe Couillard s’est également fait le héraut d’Alcoa en appelant Hydro-Québec à offrir des tarifs plus attrayants afin que le Québec continue d’être une terre d’assise concurrentielle pour la grande industrie. La Coalition Avenir Québec s’est chauffée du même bois et a appelé le gouvernement à se plier aux injonctions de la compagnie Alcoa.

Le gouvernement péquiste a été surpris de la sortie publique de la compagnie puisqu’elle était en processus de négociation avec l’entreprise, et qu’il est loin d’avoir une attitude intransigeante face aux demandes de la compagnie.

La peur nourrit le sentiment d’impuissance

La vaste majorité des éditorialistes ont repris le discours d’Alcoa et se sont attaqués au manque d’empressement du gouvernement à acquiescer aux demandes de la compagnie Alcoa. Les chambres de commerce des régions concernées ont épinglé leur carré d’aluminium à leur boutonnière et ont exigé une rencontre avec la première ministre pour l’appeler à la raison entrepreneuriale. C’est ainsi qu’a pu s’installer un climat de peur qui a nourri un sentiment d’impuissance face aux diktats de l’entreprise. La défense des emplois est certes une préoccupation essentielle, mais au-delà d’une vision strictement à court terme, ce n’est pas la défense des impératifs du marché international qui permettra de sauvegarder à terme ces derniers.

L’État du Québec doit devenir maître d’oeuvre d’une politique industrielle dans l’aluminium pour favoriser la transition énergétique.

Le secteur manufacturier au Québec a perdu plus d’une centaine de milliers d’emplois dans les dix dernières années. La transition énergétique nécessaire pour sortir du complexe auto-pétrole nécessitera une révolution du transport et des systèmes énergétiques. Le transport collectif public doit devenir l’axe essentiel du transport des personnes comme des marchandises. Cela nécessitera le développement de rames de métro, de trains électrifiés, de tramways : des produits qui peuvent ccontenir de l’aluminium et offrir de nombreuses possibilités de développement d’entreprises de transformation de ce produit... Nous pouvons devenir, par une réorientation des expertises mondiales, un leader dans l’utilisation de l’aluminium en matière de transports.

La transition vers la production d’équipements nécessaires au développement des énergies renouvelables pourrait également être une source d’utilisation de l’aluminium : production d’éoliennes, d’hydroliennes, de panneaux solaires... Des centaines de milliers d’emplois dans un secteur manufacturier renouvelé pourraient être créés. On ne peut laisser au capital privé la planification industrielle porteuse d’un tel tournant. La reconfiguration de ce secteur autour des productions alors exigées nécessitera des investissements publics massifs sur de longues années... Cette perspective ne pourra se réaliser que si les travailleurs et les travailleuses s’attaquent, dès qu’ils en ont la force politique, à modifier les formes de la propriété et les rapports de production, soit une nationalisation des secteurs stratégiques porteurs d’une telle transition.

Ouvrir le débat sur les conditions de la relance du secteur manufacturier

Le chantage d’Alcoa doit être l’occasion d’ouvrir dans le mouvement syndical et l’ensemble des mouvements sociaux la discussion sur les conditions de la résistance aux diktats des multinationales et sur les conditions économiques et politiques de la transition énergétique qui ne saurait se faire que sous un contrôle public et démocratique. Ces discussions collectives peuvent être un premier pas dans le dépassement des sentiments de peur et d’impuissance moussés par les porte-parole de l’oligarchie régnante.

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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