- Anaximandre est un philosophe grec présocratique, né vers 610 av. J.-C. à Milet, une ville de l’Asie Mineure. Il est souvent considéré comme l’un des premiers penseurs à avoir réfléchi sur des questions cosmogoniques et métaphysiques. Disciple et élève de Thalès, à l’instar de ce dernier il cherchait le principe (arché) et l’élément des êtres. Contrairement à son maître, il soutenait que l’élément premier n’est pas l’eau mais bien plutôt une matière indifférenciée ayant pour nom l’infini (apeiron en grec ancien), l’indéfini, l’indéterminé qui se détermine peu à peu, « l’illimité en grandeur » (Bréhier, 2012, p. 41) (c’est-à-dire une substance sans commencement ni fin, riche de contraires qui sont destinés, tôt ou tard, à se séparer et à s’affronter[1]). En ce sens, la « substance primordiale » ne peut être attribuée à l’un des éléments connus sur terre (Burnet, 1919, p. 55). Seule l’infini (le chaos primitif ou la matière primitive), selon lui, est en mesure de produire, d’une manière constante et permanente, des éléments nouveaux. L’apeiron contient, enveloppe et gouverne tout. Pour lui, l’apeiron est une substance éternelle et indéterminée à partir de laquelle tout ce qui existe émerge et vers laquelle tout retourne.
Selon Anaximandre, le premier principe ne peut commencer, sous peine de n’être pas premier et, condition impérative à son existence, il doit contenir la totalité des éléments constitutifs des choses. C’est à partir de l’apeiron que se sont constitués les contraires comme le dur et le mou, le chaud et le froid, l’humide et le sec, le rude et le lisse, etc. Les contraires se séparent en se manifestant. La naissance des choses résulte par conséquent de la séparation des contraires. La mort correspond au retour des contraires dans cet infini qui les unit[2].
Il a inventé l’instrument à mesurer le temps : le gnômôn (le cadran solaire) (Diogène Laërce, 1999, p. 209). Il a eu l’idée de dessiner une carte de la terre, sous la forme d’un disque plat (un cylindre en forme de tambour) flottant dans l’infini et incarnant le centre du monde, avec des indications en vue de faciliter la navigation. Il s’agit là d’une représentation de la Terre en rupture avec la vision de Thalès qui la faisait supporter et entourer par les eaux[3]. Pour Anaximandre, la Terre « est à égale distance des extrêmes dans chaque direction », supposant qu’elle ne s’étire pas, ne se déséquilibre pas ou ne cherche pas à changer de forme (Burnet, 1919, p. 71). En plus, il s’est intéressé au cosmos et enseigna l’obliquité de l’écliptique. Il aurait dressé une carte céleste (Leclère, 1908, p. 22) et tracé les lignes des solstices et des équinoxes. Sa conception de la Terre et du Ciel était en rupture avec les modèles géocentriques et immobiles des explications antiques. Selon lui, les nuages sont de la vapeur d’eau, les étoiles du feu.
Anaximandre a également émis des hypothèses sur l’origine de la vie. Il a suggéré que les premiers êtres vivants étaient apparus dans l’eau et que les formes de vie plus complexes avaient évolué à partir de ces premiers organismes. Cela préfigure, dans une certaine mesure, certaines idées modernes sur l’évolution. Il s’agit là incontestablement d’une explication naturaliste de l’origine de la vie. À son avis, les hommes dérivent des poissons (Brun, 1968, p. 22 ; Leclère, 1908, p. 26)[4]. Il a aussi réfléchi sur des questions éthiques et politiques. À ce sujet, Laurent et Pradeau (2012, p. 88) affirment ceci : « Anaximandre transpose le juridique dans la cosmologie », suggérant probablement ici que les hommes doivent vivre selon la justice en respectant l’ordre cosmique.
Il est l’auteur d’un ouvrage intitulé De la nature, dont un fragment, reproduit par Aristote, a été conservé. Ce livre est considéré comme étant le premier traité philosophique. Son œuvre est connue par des fragments rapportés par d’autres auteurs philosophiques et historiques.
Conclusion
On peut le considérer comme un pionnier dans plusieurs disciplines en raison du fait qu’il « a conduit une réflexion sur le monde et sur l’homme en son sein » (Laurent et Pradeau, 2012, p. 89). Il s’est notamment illustré en géographie, en astronomie et en biologie. Il ne cherchait pas seulement à décrire un phénomène, il était plutôt curieux d’en chercher les causes (Laurent et Pradeau, 2012, p. 92).
Anaximandre a eu une influence durable sur la pensée philosophique et scientifique, ouvrant la voie à des réflexions ultérieures sur la nature de l’univers et l’origine des choses. Il est de plus considéré comme l’un des premiers à introduire une intuition abstraite du principe premier et à développer une cosmologie naturaliste.
Guylain Bernier
Yvan Perrier
21 juillet 2026
18h
Notes
[1] Apeiron (ἄπειρον) est un terme philosophique grec signifiant « illimité », « infini » ou « indéfini », qui a été popularisé par Anaximandre pour désigner le principe premier et indéterminé à l’origine de tout ce qui existe. Le terme « arché » (du grec ἀρχή) pour sa part est polysémique. Il désigne principalement le principe premier ou l’origine. Il est aussi utilisé comme préfixe pour signifier « premier/primitif » (archéologie). Apeiron est le mot grec qui signifie « indéfini », « sans limites », « illimité ». Arché est « source » ou « origine ».
[2] « Anaximandre de Milet, fils de Praxiadès, disait que l’infini est le principe (archè) des êtres, car c’est à partir de lui que naissent toutes choses et c’est vers lui que retournent toutes choses qui se corrompent. » (Aétius, Opinions, I, 3, 3 cité dans Brouillette, 2015, p. 41).
[3] Anaximandre s’est demandé si la Terre est soutenue par l’eau, comme l’affirme Thalès, qu’est-ce qui peut bien supporter l’eau ? D’où sa thèse que la Terre était un cylindre tout simplement suspendu dans l’univers.
[4] « ‘‘Il prétend qu’au début les êtres humains naquirent dans l’intérieur de poissons, et qu’après avoir été nourris comme les requins, et être devenus capables de se protéger eux-mêmes, ils furent finalement jetés sur le rivage, et prirent terre.’’ […] Il appert de là qu’Anaximandre avait une notion de ce que l’on entend par l’adaptation au milieu et par la survivance des plus aptes, et qu’il se rendait compte que les mammifères les plus élevés ne pouvaient représenter le type originel de l’animal. » (cité dans Burnet, 1919, p. 73-74).
Bibliographie
Boudon, Brigitte. (2025). Les présocratiques : La puissance du mystère. Marseille, France, 67 p.
Bréhier, Émile. (2012). Histoire de la philosophie. Paris, France : Presses Universitaires de France, p. 37-45.
Brouillette, Xavier. (2015). Aux origines de la philosophie occidentale : Les présocratiques. Montréal, Canada : Les éditions CEC, 88 p.
Brun, Jean. (1968). Les présocratiques. Paris, France : Presses Universitaires de France, 128 p.
Burnet, John. (1919). L’aurore de la philosophie grecque. Paris, France : Payot & Cie, 436 p.
De Crescenzo, Luciano. (1999). Les grands philosophes de la Grèce antique. Paris, France : Éditions de Fallois, p. 39-45.
Diogène Laërce. (1999). Vies et doctrines des philosophes illustres. Paris, France : Le Livre de Poche, p. 209-211.
Dumont, Jean-Paul. (1988). « Anaximandre ». In. Les présocratiques. Paris, France : Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 24-40 et 1188-1194.
Laurent, Jérôme et Jean-François Pradeau. (2012). « L’École de Milet : Thalès, Anaximandre, Anaximène ». In. Luc Brisson et al. (dir.). Lire les présocratiques. Paris, France : Presses Universitaires de France, p. 81-96.
Leclère, Albert. (1908). La philosophie grecque avant Socrate. Aris, France : Éditions Librairie Bloud & Cie., p. 22-26.
Ramnoux, Clémence. (1998). « Anaximandre (vers VIe s.) ». In. Dictionnaire des philosophes. Paris, France : Encyclopedia Universalis/Albin Michel, p. 68-69.
Voilquin, Jean. (1964). « Introduction ». In. Les penseurs grecs avant Socrate : De Thalès de Milet à Prodicos. Paris, France : GF Flammarion, p. 5-24 et 49-53.
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