Disciple et élève d’Anaximandre, voire même possiblement de Parménide (Diogène Laërce, 1999, p. 212), il est le dernier des représentants de l’École de Milet. Nous savons fort peu de choses de sa vie et ses ouvrages sont disparus. Il a dit : « De même que notre âme, étant de l’air, nous maintient, de même le souffle et l’air enveloppent tout le monde (kosmos). » (Aétius, Opinions, cité dans Brouillette, 2015, p. 42, en italique dans le texte )[1]. Selon lui, le principe des choses (archè) ne repose ni dans l’eau (thèse de Thalès) ni dans l’infini (thèse d’Anaximandre). C’est plus simplement l’air d’où dérivent toutes les choses et auquel elles retournent (Diogène Laërce, 1999, p. 212). L’air est le « principe de l’univers » (Pseudo-Plutarque, cité dans Voilquin, 1964, p. 56), le principe unique (ou la cause première) à partir duquel, par raréfaction ou condensation, se produit l’eau, la terre, le feu (Simplicius, cité dans Dumont, 1988, p. 42 ; Boudon, 2025, p. 17 ; Leclère, 1908, p. 28). L’air a pour lui les attributs fondamentaux suivants : l’infinité, l’immensité et le mouvement. Il est de plus invisible et manifeste son existence par le froid et le chaud, l’humidité, le mouvement. Simplicius lui attribue la pensée suivante au sujet des attributs de l’air : « Elle diffère d’après lui d’une substance à l’autre par le degré de dilatation ou de condensation : ainsi, devenant plus subtile, elle forme le feu ; en se condensant, au contraire, elle forme le vent, puis la nuée, à un degré plus loin, l’eau, puis la terre et les pierres ; les autres choses proviennent des précédentes. Il admet aussi le mouvement éternel comme amenant la transformation. » (Simplicius, cité dans Voilquin, 1964, p. 56). À ce sujet, il a écrit : « Lorsque l’air se raréfie, il devient feu ; lorsqu’il se concentre, il devient vent ; s’il se condense encore davantage, il devient terre et, s’il se concentre à l’extrême, pierre. »
La Terre est, selon lui, « un plateau, une table mince supportée par l’air » (Aétius, cité dans Dumont, 1988, p. 48 ; Voilquin, 1964, p. 55) qui a une forme « concave ». Anaximène comprenait que les astres tournaient autour de la Terre (Diogène de Laërce, 1999, p. 212 ; Aétius, cité dans Voilquin, 1964, p. 57 et dans Dumont, 1988, p. 46). Si Anaximandre a attribué des orbites obliques au soleil, à la lune et aux étoiles, par rapport à la Terre, Anaximène se la figurait aussi comme étant inclinée (Burnet, 1919, p. 83). Ce dernier aurait en plus produit des cartes, un peu imprécises, du monde connu à son époque. Il a posé les bases d’un savoir qui cherche des explications rationnelles et non mythologiques des phénomènes du monde. Selon Cicéron, Anaximène aurait dit : « L’air est Dieu » (Cicéron cité dans Dumont, 1988, p. 44).
Sur un plan politique, dans une lettre à Pythagore, il se disait vivre dans la crainte de la tyrannie du roi des Mèdes qui menaçait de représailles les Milésiens s’ils refusaient de lui « payer tribut » (Diogène Laërce, 1999, p. 214). Plus ça change, on dirait, plus c’est pareil… La peur en politique comme instrument pour dicter la volonté du tyran à des populations pacifiques est constamment présente dans l’actualité !
Conclusion
Dans la foulée de ses deux prédécesseurs, Thalès et Anaximandre, Anaximène a proposé à travers un principe unique, l’air dans son cas, une certaine compréhension de l’essence du monde et de son point de départ susceptible de le rendre intelligible. Ceci en fait, comme l’avance Leclère (1908, p. 28), un « hylozoïste[2] à tendance panthéistique ». Sa vision physique – et c’est là une caractéristique commune aux trois grands maîtres de l’École milésienne – se posait par contre en rupture avec la mythologie.
Guylain Bernier
Yvan Perrier
21 juillet 2026
18h
Notes
[1] « Exactement comme notre âme, l’air nous garde en un même endroit, ainsi le souffle et l’air embrassent-ils le monde entier… » (cité dans de Crescenzo, 1999, p. 46).
[2] L’hylozoïsme est une doctrine philosophique qui soutient que la matière serait douée de vie par elle-même, sans qu’interviennent des principes extrinsèques tels, par exemple, qu’une animation divine (animisme). Les choses, la matière, la nature auraient une vie propre, seraient vivantes.
Bibliographie
Boudon, Brigitte. (2025). Les présocratiques : La puissance du mystère. Marseille, France, 67 p.
Bréhier, Émile. (2012). Histoire de la philosophie. Paris, France : Presses Universitaires de France, p. 37-45.
Brouillette, Xavier. (2015). Aux origines de la philosophie occidentale : Les présocratiques. Montréal, Canada : Les éditions CEC, 88 p.
Brun, Jean. (1968). Les présocratiques. Paris, France : Presses Universitaires de France, 128 p.
Burnet, John. (1919). L’aurore de la philosophie grecque. Paris, France : Payot & Cie, 436 p.
De Crescenzo, Luciano. (1999). Les grands philosophes de la Grèce antique. Paris, France : Éditions de Fallois, p. 46-52.
Diogène Laërce. (1999). Vies et doctrines des philosophes illustres. Paris, France : Le Livre de Poche, p. 212-214.
Dumont, Jean-Paul. (1988). « Anaximène ». In. Les présocratiques. Paris, France : Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 41-50 et 1194-1198.
Laurent, Jérôme et Jean-François Pradeau. (2012). « L’École de Milet : Thalès, Anaximandre, Anaximène ». In. Luc Brisson et al. (dir.). Lire les présocratiques. Paris, France : Presses Universitaires de France, p. 81-96.
Leclère, Albert. (1908). La philosophie grecque avant Socrate. Aris, France : Éditions Librairie Bloud & Cie., p. 26-29.
Voilquin, Jean. (1964). « Introduction ». In. Les penseurs grecs avant Socrate : De Thalès de Milet à Prodicos. Paris, France : GF Flammarion, p. 5-24 et 54-57.
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