Du mirage de l’austérité à l’asphyxie du quotidien
L’expérience libertarienne en Argentine repose sur un pilier impitoyable : un ancrage des revenus conçu pour comprimer l’inflation par la paupérisation méthodique des masses. Salaires formels écrasés sous le seuil de subsistance, retraites amputées et conventions collectives gelées caractérisent cette politique.
Parallèlement, la dollarisation prédatrice des prix relatifs et du crédit transforme la vie quotidienne en un champ de mines où l’insolvabilité devient la règle. Cette logique frappe de plein fouet la reproduction sociale : logement hors de prix, santé marchandisée et précarisation de l’alimentation. Le travail reproductif non rémunéré, assumé majoritairement par les femmes et les secteurs populaires, est sous tension extrême. Les mères et travailleuses communautaires multiplient les stratégies de survie face au désengagement de l’État. Le calcul orthodoxe prévoyait que la chute de la consommation attirerait les investissements étrangers.
Toutefois, les capitaux ne sont jamais arrivés au rythme escompté. Sans flux de devises, l’excédent budgétaire vanté par le gouvernement s’est révélé être un mirage comptable, obtenu par la destruction du tissu économique qui génère les recettes fiscales.
La Marche du Carrefour : la rébellion de la vie quotidienne
Face à l’absence de débouchés collectifs immédiats, la population s’est d’abord réfugiée dans l’informalité et l’endettement. Mais aucune structure sociale ne peut supporter indéfiniment une telle pression. La rupture de cette torpeur s’est matérialisée lors de la mobilisation massive de la Marche du Carrefour.
Portée par les centrales syndicales, les travailleurs précaires et la masse des surendettés, cette mobilisation incarne la rébellion de celles et ceux qui soutiennent la vie matérielle face à une architecture économique intenable. Les femmes, surreprésentées parmi les personnes surendettées et les travailleuses informelles, se trouvent en première ligne de ce mouvement.
L’Argentine se trouve aujourd’hui à un tournant institutionnel crucial. Les structures de médiation — syndicats et mouvements sociaux — doivent transformer cette exaspération en un pouvoir de veto capable d’imposer des moratoires sur les dettes et une recomposition des revenus. Face à cette pression, le gouvernement fait face à une alternative sans concession : adapter son modèle économique pour préserver la paix sociale, ou s’enfermer dans l’intransigeance au risque d’une fracture systémique. En ignorant les exigences fondamentales de la reproduction sociale, l’expérience néolibérale se heurte ainsi à la limite absolue de ce qui est socialement tolérable.
BIOGRAPHIE DE L’AUTEURE
Paula Andrea Lenguita est chercheuse au CONICET (Argentine), professeure invitée à l’Université d’État de Rio de Janeiro (UERJ) et chercheuse postdoctorale au projet INCT Caleidoscópio (UnB, Brésil). Elle est directrice du projet de coopération internationale ECOS-Sud (Reconnaissance et valorisation du travail reproductif dans les quartiers populaires) et membre du Proto CNRS (France). Spécialiste de la sociologie du travail, du genre et des mouvements sociaux en Amérique latine, elle a récemment publié A rebelião das garotas (Dialética, 2026) et codirigé l’ouvrage Relações de gênero e sexualidades no contexto das ditaduras militares na América Latina (Ed. UnB, 2026).
ILLUSTRATION
Titre/Description : Rassemblement populaire et syndical à Buenos Aires contre les mesures d’austérité et la baisse du pouvoir d’achat. Crédit photo : Humanité
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