Édition du 19 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débat sur la question nationale

Réponse à Paul Cliche

Assemblée constituante avec ou sans mandat ?

Les dessous d’un faux débat

Le prochain congrès de QS approche, et parmi bien d’autres sujets, les délégués auront à se pencher sur la question de savoir si l’on doit préciser le mandat que l’on fixera à l’assemblée constituante telle qu’imaginée jusqu’à présent par QS. Alors qu’Alexandre Leduc avance l’idée qu’il faudrait préciser le cadre indépendantiste dans lequel les constituants auraient à travailler, d’autres membres de QS, dont Paul Cliche, proposent plutôt de s’en tenir à la formulation actuelle, en favorisant coûte que coûte l’autonomie de l’assemblée constituante au nom du principe d’une souveraineté populaire inaliénable.

Je voudrais ici montrer comment les arguments — apparemment sans appel — que Paul Cliche utilise reposent sur une vision totalement décontextualisée de la lutte pour une Constituante au Québec des années 2000, et surtout restent prisonniers d’une vision de la politique « unanimiste et consensuelle », à cent lieues de la façon dont une formation de gauche comme Québec solidaire, avec tout l’héritage qu’elle emporte avec elle, devrait s’en tenir.

Je voudrais aussi montrer comment la position d’Alexandre Leduc qui en prend le contre-pied — malgré son apparente clarté — ne répond que partiellement aux ambiguïtés qu’il cherche pourtant à atténuer.

De mêmes intuitions

Il y a parfois, par-delà les distances, de mêmes visions, de mêmes sentiments collectifs qu’on retrouve dans des formations sociales apparemment bien différentes ou éloignées les unes des autres par des milliers de kilomètres. Et à y regarder de près, à l’heure de la mondialisation néolibérale, cela n’a rien d’étonnant.

Ainsi dans une des dernières assemblées de Nuit debout qui se tenait à Paris début mai, l’économiste et philosophe Frédéric Lordon s’en est pris — avec la verve qu’on lui connaît — à une conception de la politique qui semblait avoir l’aval de plusieurs participants et qu’on pourrait caractériser par une « volonté d’unanimisme démesuré ». Une conception dont on comprend bien la prégnance, dans la mesure où la gauche en pleine crise et profondément fragmentée cherche bien évidemment à rassembler des forces qui sont par ailleurs si éparses. Et dont il n’y a, par conséquent, rien d’étonnant à voir resurgir les traces au Québec, et plus particulièrement au sein de Québec solidaire, notamment à travers les propos récents de Paul Cliche [1].

De quoi s’agit-il ? D’une conception de la politique qui — toute soucieuse qu’elle soit de volonté de rassemblement --- tend à faire de l’approche consensuelle et de l’inclusivité qu’elle appelle, l’abc de toute stratégie politique. À tel point qu’à Paris, par exemple des militants de Nuit debout en sont venus à critiquer fortement le fait que certains manifestants s’en soient pris à Alain Finkielkraut en le chassant cavalièrement de la place de la République, lui dont on sait pourtant combien, en tant qu’intellectuel médiatique il s’est fait une spécialité de défendre un ordre républicain français à la sauce néolibérale.

Aussi est-ce en voulant revenir à ce qu’est la politique au sens profond du terme que Frédéric Lordon s’est emporté contre cet unanimisme consensuel mal placé : « Nous ne sommes pas ici pour faire de l’animation citoyenne inclusive (…). Nous sommes ici pour faire de la politique et nous n’apportons pas la paix. Nous ne sommes pas amis avec tout le monde. Nous n’avons aucun projet d’unanimité démocratique. Nous avons même le projet de contrarier sérieusement 2 ou 3 personnes (..) Refaire le monde c’est prendre le risque de déplaire à ceux qui ne veulent pas du tout que le monde soit refait et dont de puissants intérêts les poussent à ce qu’il reste identique ».

De l’animation communautaire à l’action politique

Ce rappel pourrait bien aider à nous orienter au prochain congrès de QS quant à la question de la Constituante. Quand on est de gauche — et QS se veut un parti de gauche —, on ne peut réduire l’intervention politique qu’on promeut, à de l’animation communautaire ou citoyenne inclusive. Puisqu’on cherche en fait à constituer une force sociale et politique alternative, puisqu’on veut reconstruire ainsi la puissance collective « des gens d’en bas », il s’agit d’abord et avant tout de faire bouger les rapports de force sociopolitiques structurant une société donnée autour des intérêts de ses groupes dominants. Seul moyen d’installer des ruptures vis-à-vis de l’ordre établi, et en particulier — dans le cas de la Constituante — vis-à-vis d’élites fédéralistes qui le soutiennent et feront tout pour le maintenir en l’état. On peut donc facilement imaginer que ces dernières chercheront par tous les moyens à la torpiller et à réduire ses efforts à néant.

On ne peut donc pas penser à la Constituante sans réfléchir au contexte social et politique dans lequel elle risquerait d’être instituée si Québec solidaire arrivait au gouvernement. Or dans le contexte du Québec de ce début de 21e siècle si néolibéralisé, il n’y aura pas d’indépendance à froid. Et sa mise en place ne pourra certainement pas être menée dans le contexte serein de discussions purement rationnelles ou académiques, ou même d’une formation citoyenne ou communautaire menée selon les principes d’une pédagogie éducative au-dessus de tout soupçon.

La mise en place d’une assemblée constituante ne pourra être menée que dans un contexte d’ébullitions sociales importantes où mouvements sociaux et mobilisations de rues joueront un rôle décisif, et au sein desquelles se déroulera une bataille idéologique intense entre partisan.nes de l’indépendance et partisan.nes fédéralistes. Avec à la clef (pensez au référendum de 95) tous les coups fourrés possibles de la part des fédéralistes !

Un faux débat

Il ne s’agit donc pas de vouloir que la Constituante soit « a priori souveraine en tout » en lui laissant apparemment les mains libres, ou au contraire « a priori indépendantiste », en lui fixant à l’avance un mandat en ce sens. Dans les faits, il s’agit d’un faux débat, d’un débat imaginé, rêvé à partir de nos sensibilités d’ici et maintenant, mais qui ne correspond en rien au « réel » auquel nous aurons toutes les chances de nous heurter si Qs se hissait au gouvernement.

Il s’agit bien plutôt de réaliser que l’arrivée même d’un parti comme Qs au gouvernement (féministe, indépendantiste, soucieux de la question sociale, écologiste, etc.) ne pourra exister sans la présence à ses côtés d’un vaste mouvement social (un peu comme celui du Printemps érable ou de la Révolution tranquille des années 70) cherchant à faire déboucher ses aspirations émancipatrices de l’heure sur le plan politique et voyant dans le programme indépendantiste de QS un moyen d’y parvenir.

Ce qui veut dire que la question d’une Constituante, dont on se demanderait si elle doit être indépendantiste ou non, ne se posera pas comme telle. Ce qui se posera — dans les faits — comme question, c’est de savoir si la constituante peut aider — ici et maintenant — à faire l’indépendance, et surtout si elle peut aider à y associer le plus de gens possibles. Comment ? En montrant dans les faits, que les processus de démocratie participative qui accompagneront le travail des constituants, permettront d’associer à cet exercice de souveraineté en acte, de plus en plus en plus de monde, ainsi rallié dans la pratique même — à l’idée de l’indépendance et à ses indéniables avantages.

Réaffirmer la lutte pour l’indépendance

On le voit bien : ce qui est en jeu donc, ce n’est pas d’abord le type de mandat qu’on associera à la Constituante, mais la compréhension du contexte social et politique dans lequel elle sera instituée, et par conséquent la prise en compte des tâches et de la stratégie de construction qu’un parti comme Québec solidaire doit se donner, pour atteindre cet objectif de l’indépendance et se hisser à la hauteur des exigences qu’il appelle.

Ce qui implique de montrer à tous et toutes que la question de l’indépendance — une indépendance pensée avec un contenu social — est au cœur de la démarche et du projet de Québec solidaire, plus encore, ce qui oriente sa stratégie de fond !

Or il faut le dire et le redire : c’est sans doute ce qui manque le plus aujourd’hui à Québec solidaire, en particulier s’il décide garder les ambiguïtés actuelles touchant à sa conception de la Constituante. Et qui explique qu’il ait tant de peine à mordre sur les secteurs déçus du péquisme ainsi qu’à être pensé comme ce nouveau pôle de rassemblement indépendantiste capable en ce début de 21e siècle de proposer aux Québécois un nouveau projet d’émancipation collective.

Le congrès de mai de QS saura-t-il nous le rappeler et faire quelques avancées autour de cette réorientation si nécessaire ? Il faut, pour l’avenir de QS, le souhaiter de tout cœur !

Pierre Mouterde
Sociologue et essayiste
Québec, le 15 mai 2016


[1voir http://www.pressegauche.org/spip.php?article26285 - Paul Cliche écrit à ce propos : « Je crois (..) qu’elle est le gage d’une plus grande inclusivité et d’une plus grande probabilité de réussite. Compte tenu de l’affrontement dont le Québec est le théâtre dans ce domaine depuis plus d’un demi-siècle, restreindre le mandat de la Constituante vouerait en effet à l’échec de façon définitive toute tentative de règlement de la question nationale. De plus, cette position contreproductive irait à l’encontre même du principe de souveraineté populaire, pierre d’assise idéologique de notre parti, car elle « encarcanerait » son exercice sur une question aussi vitale que l’avenir politique du Québec. »

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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