Tiré de Entre les lignes et les mots
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11 juillet 2026
Le 22 juin 2026, le policier Mohamed Lamine Benredouane, 34 ans, et le civil Michel Mizrahi, 68 ans, sont tués lors d’une fusillade dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal. Le tireur est ensuite abattu par les policiers. Quelques heures plus tard, un manifeste d’une centaine de pages est diffusé par Rebel News, un média canadien d’extrême droite. Le texte appelle explicitement à une insurrection armée au nom du suprémacisme masculin et expose un véritable programme politique destiné à recruter de nouveaux adeptes.
Depuis sa publication, une partie des commentaires s’attache pourtant moins au contenu du manifeste qu’à son classement idéologique : son auteur était-il « marxiste », « anticapitaliste , d’extrême droite ou simplement un homme en détresse ? Ces débats passent largement à côté de la cohérence du texte. Plutôt que de chercher à le faire entrer dans des catégories politiques préexistantes, il faut prendre au sérieux son architecture idéologique : un projet de suprémacisme masculin qui emprunte à plusieurs traditions politiques pour construire son propre programme révolutionnaire.
1. « Il n’est pas incel puisqu’il ne se revendique pas incel »
https://www.pressegauche.org/ecrire/?exec=article_edit&new=oui&id_rubrique=175#
Le premier obstacle pour comprendre les motivations du tueur tient précisément à la qualification d’« incel ». Si l’auteur ne se revendique pas explicitement de cette mouvance, il en reprend pourtant l’ensemble des mécanismes de légitimation de la violence.
Pour comprendre cette idéologie, il faut d’abord comprendre que le terme même d’incel (involuntary celibate, « célibataire involontaire », parfois traduit par « abstinent involontaire ) est en lui-même un outil de propagande. Il permet de revendiquer au nom d’un « nous » – celui de tous les hommes qui, un jour, se sont pris un râteau de la part d’une femme. C’est une manière habile de diluer l’extrémisme de l’idéologie incel, à savoir le lookisme, tout en favorisant le recrutement au sein de ce milieu, par le partage de cette expérience quasi universelle. Mais les incels ne sont pas davantage des célibataires involontaires que les jihadistes ne sont des moujahidin (« résistants »).
À titre personnel, j’évite d’utiliser le terme « incel » sans le contextualiser. Car il est impropre et génère de ce fait beaucoup de malentendus. Le cœur de l’idéologie n’est pas le « célibat involontaire », mais la croyance selon laquelle certains hommes seraient génétiquement opprimés – parce que « moches » – tandis qu’une minorité d’hommes monopoliserait l’accès aux femmes grâce à son capital génétique. Le lookisme. C’est ce terme qu’il convient de privilégier pour éviter de reproduire leur propagande.
Comme dans toute mouvance politique, des débats internes font constamment évoluer les positions. Ils portent, par exemple, sur les critères permettant de se revendiquer « incel », sur le degré d’agentivité qu’ont les femmes dans le choix de leurs partenaires forcément masculins (pour certains les femmes sont toutes puissantes, pour d’autres un cheptel à capter), ou encore sur la question de savoir si l’on peut être « involontairement abstinent » en étant mineur. Ils débattent également de la question de savoir si le looksmaxxing, un rite d’automutilation issu du milieu radical lookiste (« incel » ), constitue un milieu distinct ou non. Cela dit, le looksmaxxing, dont l’objectif principal est la compétition entre hommes (et non l’accès au corps des femmes), représenté par des prédicateurs comme Clavicular, met régulièrement en scène les râteaux qu’ils reçoivent et renforce, de ce fait, l’idée selon laquelle les oppressions seraient génétiquement organisées. Ces désaccords ne remettent pas en cause le noyau idéologique commun : l’oppression serait biologique, donc irrémédiable. C’est ce que les milieux radicaux désignent sous le nom de blackpill (« pilule noire »), c’est-à-dire l’idée qu’il n’existe aucune issue à cette prétendue oppression biologique.
Le manifeste reprend explicitement cette logique. Il oppose les common males (« hommes ordinaires ») aux favoured males (« hommes favorisés »), affirme que les femmes ne dispensent leur intimité qu’à « a select clique of males » (« un cercle restreint d’hommes ») et explique que les autres hommes seraient condamnés à l’exclusion parce qu’ils manqueraient de « true genetic value » (« véritable valeur génétique »). Plus loin, il résume lui-même cette doctrine : « The only thing we did wrong was to be born with the wrong genetics » (« La seule chose que nous ayons faite de mal, c’est de naître avec les mauvais gènes. »).
L’idéologie lookiste (incel) est donc une forme d’eugénisme qui justifie la violence à l’égard des femmes, des minorités de genre et d’autres hommes et les institutions garantes de la norme démocratique d’égalité.
La dimension couverte ou cachée de la propagande lookiste est d’ailleurs explicitée dans le manifeste. L’auteur appelle à produire une nouvelle propagande. Il recommande de créer des vidéos, de diffuser des brochures, de recruter les common males (« hommes ordinaires », qu’il considère comme génétiquement opprimés), tout en précisant qu’il ne faut « not use the terminology that I use here » (« ne pas utiliser la terminologie que j’emploie ici ») et qu’il convient de ne pas « directly associate yourself with me » (« vous associer directement à moi »). Il suggère ensuite de publier des contenus du type : « Can’t get a girlfriend ? Don’t know why ? It’s not your fault. » (« Vous n’arrivez pas à avoir une petite amie ? Vous ne savez pas pourquoi ? Ce n’est pas de votre faute. »).
Le problème n’est donc jamais le célibat, mais le suprémacisme masculin d’un groupe d’hommes qui s’estime en droit d’user de la violence pour revendiquer une ressource : le corps des femmes, et qui produisent une propagande mensongère sur un supposé problème de solitude au masculin.
Les débats post-attentat qui psychologisent la « souffrance masculine », ou qui cherchent des réponses à cette prétendue « solitude masculine » – après l’attentat de Toront (2018), certains commentateurs avaient notamment évoqué l’accès aux sexbots ou encore le remboursement de l’achat d’actes sexuels par la sécurité sociale – participent paradoxalement à la diffusion du cadrage imposé par la propagande masculiniste. En construisant la condition masculine comme le problème central, ils invisibilisent les violences que cette idéologie exerce contre les femmes, les minorités de genre et, plus largement, contre l’ordre démocratique.
2. « Il n’est pas masculiniste puisqu’il s’attaque à d’autres masculinistes »
C’est probablement le contresens le plus répandu. Mais c’est aussi celui qui révèle le mieux les lignes de fracture au sein de ce qui est fréquemment présenté comme une « nébuleuse masculiniste » aux contours flous, mais aux attributs qui seraient homogènes.
Or, les radicalités politiques sont toujours traversées par des luttes doctrinales, à la fois en interne (voir ci-dessus les débats au sein des communautés lookistes) et entre différents milieux. Les milieux radicaux masculinistes n’échappent pas à cette logique.
Le manifeste consacre un chapitre entier à dénoncer ceux qu’il appelle les « swindlers » (« escrocs ») : les coachs en richesse (wealth swindlers), les coachs en musculation (weightlifting swindlers), les influenceurs de la masculinité (masculinity/ »alpha male » swindlers), les gourous de la mode (fashion swindlers), mais aussi les conservateurs, les spéculateurs ou encore les prédicateurs chrétiens. Selon lui, tous ces acteurs tromperaient les hommes en leur faisant croire qu’ils peuvent améliorer leur condition individuelle, alors que seule une révolution lookiste permettrait de renverser l’« État hypergame », c’est-à-dire un ordre social qu’il décrit comme entièrement organisé pour permettre à une minorité d’hommes, jugés génétiquement supérieurs, de monopoliser l’accès aux femmes.
Et cette rivalité entre milieux est d’autant plus marqué quand on comprend que les milieu radical lookiste s’est précisément construit contre les PUA (Pick-Up Artists), les coachs en séduction – ou, plutôt, des brigades du contournement du consentement des femmes -, et, plus largement, les entrepreneurs du développement personnel masculin. Le lookisme s’oppose à leur présupposé fondamental : celui selon lequel un homme pourrait modifier sa condition en travaillant sur lui-même. Ce n’est pas un hasard si Elliot Rodger, auteur de l’attentat d’Isla Vista en 2014 et figure héroïsée dans le milieu lookiste, était actif sur le forum PUAHate, un espace créé précisément en opposition aux Pick-Up Artists. Le manifeste reprend cette même logique lorsqu’il affirme que « weightlifting takes a great amount of time to do properly, and offers very little actual returns » (« la musculation demande énormément de temps lorsqu’elle est pratiquée correctement, tout en offrant très peu de bénéfices réels »).
Pour les lookistes, l’oppression est biologique. Les prédicateurs masculinistes qui prônent le développement personnel ne seraient donc que des imposteurs vendant de faux espoirs et conduisant les hommes à l’échec.
Le fait que l’auteur s’attaque à d’autres figures du masculinisme ne démontre donc nullement qu’il ne serait pas masculiniste. Il s’inscrit au contraire dans une lutte doctrinale pour définir la « bonne » lecture de la domination masculine et imposer une nouvelle orthodoxie au sein du champ masculiniste.
3. « C’est un manifeste anticapitaliste ou marxiste.
»
L’extrême droite, dont Rebel News, le média qui a publié le manifeste, a rapidement tenté de faire croire que le terroriste était de gauche. Suivi de près de chroniqueurs centristes, tels que Patrick Lagacé (Québec). Pour le prouver Lagacé avance : « Karl Marx est cité 13 fois ». Sans creuser davantage. Cette lecture superficielle participe pourtant d’une stratégie d’instrumentalisation du suprémacisme masculin (et, par extension, les violences fondées sur le genre) à des fins partisanes, alors même que le masculinisme peut circuler dans différents espaces politiques et constituer une idéologie extrémiste autonome.
Les communautés lookistes (dites « incels ») s’approprient depuis longtemps le vocabulaire de la redistribution des ressources. Mais la ressource qu’elles considèrent comme rare et injustement distribuée n’est ni la richesse ni les moyens de production : ce sont les corps des femmes, en particulier ceux des femmes jugées « génétiquement supérieures ». Ce détournement du langage marxiste s’inscrit dans une logique plus large de dévoiement des sciences et des sciences sociales visant à produire une apparence de légitimité, de scientificité, à la propagande masculiniste. Une stratégie de désinformation fondée sur le genre bien connue de celles et ceux qui étudient ces milieux radicaux depuis longue date.
Le manifeste emprunte effectivement massivement au vocabulaire marxiste. Il parle de bourgeoisie, de prolétariat, de base et de superstructure, cite Marx et Engels et reprend leur vocabulaire analytique. Mais, dans sa logique lookiste, les common males (« hommes ordinaires ») remplacent le prolétariat ; les favoured males (« hommes favorisés ») remplacent la bourgeoisie ; les plateformes pornographiques ou les applications de rencontres deviennent les nouveaux détenteurs des moyens contemporains de production de la sexualité. Autrement dit, les catégories marxistes sont vidées de leur contenu émancipateur pour être réorganisées autour d’un projet androcentré.
Le texte ne remet jamais en cause la marchandisation des femmes. Il reproche simplement que certains hommes en bénéficient davantage que d’autres. Il ne critique donc pas les rapports de domination ; il en revendique une autre distribution.
Ce n’est donc pas un manifeste marxiste. C’est un manifeste lookiste qui emprunte au marxisme son vocabulaire afin de donner une apparence théorique à un projet de suprémacisme masculin.
Le continuum de radicalisation masculiniste
Il faut enfin replacer le manifeste – ainsi que le choix du lieu de l’attaque – dans un écosystème plus large de radicalisation masculiniste. La fusillade s’est déroulée devant l’immeuble qui abrite le siège social d’Aylo, la maison mère de Pornhub. Le manifeste désigne explicitement comme cibles les sièges des entreprises pornographiques ainsi que les personnes qui « promeuvent activement la pornographie auprès du public ». Si les autorités n’ont pas confirmé qu’Aylo constituait la cible de l’attaque, ce choix est cohérent avec l’univers idéologique développé dans le texte.
Cette hostilité envers Pornhub et l’industrie pornographique s’inscrit dans un ensemble de milieux masculinistes violemment anti-pornographie : communautés NoFap (abstinence de la masturbation), certaines mouvances religieuses fondamentalistes, mais aussi tout un écosystème d’associations, de thérapeutes, de coachs et de professionnels de la santé mentale qui développent un discours centré sur une prétendue « addiction au porno », présentée comme une épidémie touchant les hommes. En France, on peut notamment penser aux associations Stop Au Porno ou encore We Are Lovers, lié au projet christofasciste de la famille Billot de Lochner et Pierre-Édouard Stérin.
Or cette prétendue épidémie d’« addiction au porno » ne fait pas consensus dans la littérature scientifique. Des usages problématiques de la pornographie existent et peuvent justifier une prise en charge clinique — on parle davantage de comportements sexuels compulsifs que d’« addiction » — mais la construction d’une crise sanitaire généralisée relève davantage d’un récit idéologique. À l’instar des paniques morales autour d’une prétendue épidémie de « fausses accusations » d’inceste ou de violences sexuelles, qui ont contribué à légitimer des pseudo-sciences comme le « syndrome d’aliénation parentale » ou les « faux souvenirs induits », ces discours produisent une apparence de scientificité au service d’un projet politique.
Ces espaces anti-pornographie constituent également des courroies de transmission vers des formes encore plus violentes de masculinisme. En normalisant des récits de dépossession masculine, en diffusant des explications biologisantes des rapports sociaux de sexe et en présentant les femmes comme une ressource rare accaparée par une minorité d’hommes, ils préparent un terrain idéologique sur lequel les doctrines lookistes peuvent ensuite prospérer. Plusieurs attentats lookistes sont aussi liés au milieu radical NoFap (Atlanta et Plymouth en 2021).
Cette continuité est de plus en plus prise en compte par les services de renseignement. En France, toutefois, la DGSI continue fréquemment de ranger ces milieux NoFap etc. dans la catégorie des contenus relatifs à la « santé mentale », reproduisant ainsi, au moins en partie, le cadrage psychologisant que mobilise la propagande masculiniste elle-même.
Enfin, le véritable contresens consiste donc à chercher si l’auteur est « de gauche », « d’extrême droite » ou s’il exprime avant tout une souffrance psychique. Ces catégories passent à côté du principe organisateur du manifeste : le suprémacisme masculin.
Le manifeste du terroriste de Montréal montre que les masculinismes ne sont pas simplement un sous-produit d’autres idéologies. L’offre idéologique masculiniste – c.a.d suprémaciste identitaire masculin – constitue aujourd’hui une matrice politique capable d’emprunter au biologisme, au marxisme, au pseudo-scientisme, à l’autoritarisme ou encore à certains répertoires de l’extrême droite afin de construire son propre projet révolutionnaire. C’est précisément cette plasticité idéologique qui explique pourquoi les violences que produisent les milieux radicaux masculinistes continuent d’être mal identifiées, alors même que leur cohérence doctrinale apparaît, elle, avec une remarquable constance.
Stephanie Lamy
Féministe, chargée d’enseignement, chercheuse
https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/290626/attentat-de-montreal-3-idees-recues-sur-lideologie-incel-lookisme
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