12 août 2026 | tiré du site du CADTM | Photo : Forum social mondial Cotonou août 2026. Photo Guillaume Durin de BreakFree Suisse (Creative Commons)
https://www.cadtm.org/Bilan-du-Forum-social-mondial-a-Cotonou-Benin
Les autorités béninoises ont lourdement entravé sa préparation et son déroulement. Le 21 juillet, une quinzaine de jours avant l’ouverture prévue du Forum, elles ont annoncé qu’elles ne l’autorisaient pas. Cette décision a conduit les principales organisations béninoises engagées dans sa préparation à annoncer, le 27 juillet, son annulation. Elle illustre le niveau d’intimidation exercé par les autorités sur certaines organisations de la société civile, dans un climat politique de plus en plus répressif.
Malgré cette annonce, les préparatifs se sont poursuivis, même s’ils ont été fortement perturbés. Les organisateurs locaux et régionaux espéraient encore obtenir un revirement du pouvoir à Cotonou, à commencer par le Ministre de l’Intérieur.
Malgré les efforts de concertation, les autorités béninoises ont finalement interdit la marche d’ouverture du FSM, prévue le 4 août, et refusé l’accès au campus universitaire où devaient se dérouler les activités. Elles ont empêché le déploiement de banderoles et d’affiches annonçant le FSM. Elles ont également bloqué aux frontières plusieurs caravanes venant en bus d’une quinzaine de pays de la région et porteuses de revendications sur le droit à la terre et à l’eau. Les visas d’une délégation d’opposant-es russes à Poutine ont été refusés.
Le 3 août, à leur arrivée à l’aéroport de Cotonou, deux délégués scandinaves, membres du Conseil international du FSM, et un délégué allemand ont été refoulés. Leurs passeports ont été saisis et ils ont été contraints de reprendre un vol vers l’Europe via Addis-Abeba. Ce n’est qu’après leur départ que leurs passeports leur ont été restitués. Selon les témoignages recueillis auprès de la délégation haïtienne, au moins trois déléguées haïtiennes ont subi le même traitement à l’aéroport de Cotonou. Au moins deux délégués ougandais ont également été refoulés vers Addis-Abeba.
Dans le même temps, les autorités laissaient entendre qu’elles pourraient finalement autoriser le FSM, éventuellement en décalant de quelques jours son ouverture. Cette politique d’incertitude a largement contribué à désorganiser la préparation du Forum et à intimider les organisations locales.
Le résultat recherché par les autorités a été en grande partie atteint. Les étudiant-es et, plus largement, la communauté universitaire, y compris sur le campus où devait se tenir le FSM, n’ont pas été informés efficacement. La population de Cotonou et plus largement du Bénin n’a pas davantage été informée ni invitée publiquement à participer aux activités. Les médias locaux, notamment ceux qui sont contrôlés ou fortement influencés par les autorités, n’ont pratiquement pas parlé du FSM, ni avant, ni pendant, ni après sa tenue.
Lorsque le Forum a finalement été autorisé, par une décision communiquée par les autorités le 5 août au soir, à peine 3 000 participant-es provenant de plus d’une centaine de pays ont pris part aux activités. Ce n’est qu’après avoir constaté que les activités se tenaient malgré tout, dispersées le 5 août dans plusieurs lieux de la ville, que les autorités ont ouvert l’accès au campus : une manœuvre qui a une fois de plus atteint son objectif, en éclatant le Forum entre des espaces séparés et en cherchant à briser la dynamique de convergence qui en constitue la raison d’être.
Les nombreuses caravanes venues des pays limitrophes ont été autorisées à rentrer au pays après plusieurs tracasseries et de longues négociations. Elles constituent toutefois un succès réel. Elles portaient les revendications de l’accès à la terre, à l’eau et mettaient en avant la souveraineté alimentaire, mais les échanges ne sont pas bien établis avec les autres organisations et réseaux qui travaillent sur ces questions en Afrique (exemple du réseau « souveraineté alimentaire » en Afrique du Nord, SIYADA) ou dans les autres continents. Les obstacles qu’elles ont rencontrés renvoient aussi aux entraves imposées par les autorités de différents pays africains à la circulation intra-africaine.
La signalisation sur le vaste campus universitaire a dû être installée à la hâte, dans des conditions très difficiles, au cours de la nuit du 5 au 6 août. Les courageux volontaires locaux et internationaux ont fait le maximum pour permettre au FSM de démarrer avec deux jours de retard. On les en remercie chaleureusement.
Plusieurs centaines d’activités ont néanmoins pu se tenir, sur une grande diversité de sujets. Mais l’absence d’un véritable effort de mise en commun des activités portant sur des thèmes proches a rendu les convergences très difficiles. Seuls quelques grands débats, réunissant un nombre important de participant-es, ont été organisés de manière unitaire par les organisations membres du Conseil international du FSM.
La participation du CADTM
Dans le cadre du programme du FSM, le réseau international du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM) était présent avec une délégation d’une quarantaine de personnes venues d’environ 25 pays de quatre continents. Les délégué-es africain-es étaient de loin les plus nombreux.
Conférence du CADTM à Cotonou le 5 août 2026. Photo Gabriella Lima (Creative Commons)
Le CADTM a organisé une douzaine d’activités publiques entre le 5 et le 8 août. La plus importante, consacrée à la nouvelle crise de la dette, a réuni environ 150 participant-es. Elle s’est tenue le 5 août dans un salon privé d’un hôtel, puisque le FSM n’était toujours pas autorisé ce jour-là. Les intervenant-es y ont dressé le constat d’une nouvelle vague de surendettement du Sud global. Les remboursements dépassent désormais les financements nouveaux : les transferts nets sont négatifs, autrement dit ce sont les pays endettés qui financent leurs créanciers, au prix de réductions de dépenses dans la santé, l’éducation et les services publics en général. Ce mouvement s’accompagne d’un approfondissement des conditionnalités imposées par le FMI et la Banque mondiale — austérité budgétaire, hausse des impôts indirects qui affectent principalement les classes populaires, gel des salaires, privatisations. Face à cette situation, les participant-es ont réaffirmé les revendications portées par le CADTM : la réalisation d’audits de la dette avec participation citoyenne, la suspension immédiate des paiements sans pénalités et l’annulation des dettes illégitimes, illégales, odieuses et insoutenables.
Le même jour, deux autres conférences du CADTM ont été organisées : l’une sur les atteintes aux droits des migrant-es coorganisée avec ATTAC Espagne, qui a réuni environ 90 participant-es, et l’autre sur les luttes féministes en Afrique, avec une soixantaine de participant-es.
À partir du 6 août, après l’autorisation tardive donnée par les autorités, le CADTM, comme les autres organisations participant au FSM, a pu organiser ses activités sur le campus pendant trois jours. Certaines ont réuni une soixantaine de participant-es, tandis que d’autres ont connu une participation plus limitée. Au total, plus de 500 personnes ont assisté aux différentes conférences organisées par le CADTM entre le 5 et le 8 août.
Enfin, lors d’un grand débat organisé le 6 août de manière unitaire par les organisations membres du Conseil international du FSM, Solange Koné, de Côte d’Ivoire, représentant le CADTM international, a été invitée à prendre la parole parmi les quatre principales conférencières, devant un public de plus de 600 personnes.
Malgré les obstacles considérables imposés par les autorités béninoises, la mobilisation des organisations locales, africaines et internationales a donc permis au Forum de se tenir. Mais l’ampleur des entraves, l’absence de communication publique, les refoulements et les restrictions imposées aux participant-es ont profondément limité sa portée. Au-delà du bilan de cette édition, ces événements constituent un avertissement sérieux sur la dégradation de l’espace démocratique et des libertés publiques au Bénin.
Des préoccupations largement partagées
Malgré les difficultés, un certain nombre de constats et de préoccupations sont revenus dans de nombreuses activités. De nombreux participant-es ont souligné la prise de conscience d’un tournant mondial marqué par la montée de la répression et de l’autoritarisme, l’émergence d’une nouvelle crise de la dette, l’aggravation du dérèglement climatique qui affecte déjà des centaines de millions de personnes, ainsi que la fragilité persistante des systèmes de santé. La progression du virus Ebola dans l’est du Congo a notamment été évoquée : il s’agit d’une maladie meurtrière à laquelle les entreprises pharmaceutiques accordent un intérêt très limité, en raison de la faible rentabilité commerciale des traitements et des vaccins destinés aux populations concernées.
Les échanges ont également porté sur la criminalisation croissante des populations LGBTQI+, ainsi que sur la répression des personnes migrantes, qui a occupé une place importante dans les discussions.
Ce que Cotonou révèle du processus FSM
Les entraves imposées par les autorités béninoises n’expliquent cependant pas tout, et il serait confortable de s’en tenir là. Face à un pouvoir qui interdisait, puis laissait espérer, puis interdisait de nouveau, la réponse est restée celle de la concertation et de l’attente d’un revirement, sans que ne soit assumée publiquement une position de fermeté rendant visible ce qui était en train de se jouer. Le choix, compréhensible, de ne pas envenimer les négociations en cours s’est payé d’une communication publique quasi inexistante : ni la communauté universitaire du campus, ni la population de Cotonou, ni l’opinion internationale n’ont été mises en mesure de comprendre, de réagir ou de faire pression au moment où cela pouvait encore peser. L’objectif recherché par les autorités — un forum invisible, désorganisé et coupé de la société béninoise — s’en est trouvé facilité.
Solidarité et exigences Il ne s’agit pas d’en rester au constat.
La première suite est la solidarité. Le CADTM exprime sa reconnaissance et son soutien plein et entier à toutes celles et tous ceux qui ont porté ce Forum à bout de bras : les organisations béninoises qui en ont assumé la préparation sous la pression, les volontaires qui ont travaillé toute la nuit du 5 au 6 août pour rendre le campus praticable, les délégués et déléguées qui ont été refoulés et déportés par les autorités béninoises, les 500 caravanières et caravaniers bloqués aux frontières qui à force de ténacité et de capacité de négociation ont atteint Cotonou et ont participé activement au FSM. Ce sont elles et eux qui restent sur place une fois les délégations étrangères reparties, et qui peuvent en payer le prix : le CADTM se tiendra à leurs côtés et réagira publiquement à toute mesure de représailles, poursuite ou intimidation qui les viserait.
La deuxième suite est une exigence adressée aux autorités béninoises : la levée des poursuites et pressions visant les personnes et des mouvements locaux, le remboursement des frais de voyage pour les personnes qui ont été refoulées et déportées vers leur pays d’origine, la garantie du droit de réunion et de manifestation.
La troisième suite relève du Conseil international du FSM, qui doit tirer les enseignements de Cotonou dans les prochains mois, sur les critères de choix du pays d’accueil comme sur les moyens politiques que le processus se donne pour ne pas éviter la répétition de l’expérience béninoise. Le CADTM prendra part à ce processus, en portant les échéances qui structurent déjà nos mobilisations : la nouvelle crise de la dette, les droits des personnes migrantes, la souveraineté sur la terre, l’eau, sur toutes les ressources naturelles et les biens communs, les luttes féministes, l’internationalisme, l’anti impérialisme, l’antifascisme, l’anticapitalisme, l’écosocialisme, la fin de toutes les formes d’oppression.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre











Un message, un commentaire ?