Édition du 7 avril 2026

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Québec

Blocage du détroit d’Ormuz et inflation : à quoi s’attendre ici ?

Depuis le 28 février 2026, Israël et les États-Unis bombardent l’Iran. Le régime iranien y répond par ses missiles et ses drônes. La pression est vive sur les installations militaires et économiques dans le golfe Persique et plus particulièrement dans le détroit d’Ormuz où l’armée iranienne paralyse le transport maritime. Des dizaines de cargos ont été attaqués forçant plusieurs armateurs à mettre leurs navires à l’arrêt.

Le détroit d’Ormuz est un passage commercial névralgique pour le commerce mondial. C’est 20% du pétrole, 20% du gaz naturel liquéfié, 1 tiers des fertilisants et 1 tiers de l’hélium, « gaz critique pour les fabricants de puces électroniques » (1), qui transitent par le détroit. Cela impacte également plusieurs autres produits comme l’aluminium.

« Plus importante perturbation de l’offre de toute l’histoire »

Dans son rapport du 12 mars 2026, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) soutient que « la guerre au Moyen-Orient provoque la plus importante perturbation de l’offre de toute l’histoire du marché pétrolier mondial  » (2). Pour tenter d’équilibrer l’offre sur le marché, plusieurs pays se départissent d’une partie de leurs réserves stratégiques pour tenter d’artificiellement maintenir l’offre et éviter la flambée des prix du baril. Cette manœuvre a sans doute ralenti la hausse, mais ne l’empêche pas.

L’impact au Canada se fait déjà ressentir, non seulement par l’augmentation du prix du litre d’essence, mais également sur le prix des engrais. Deux facteurs qui touchent durement les agriculteurs.trices et vont fortement contribuer à alimenter l’inflation alimentaire.

Dans une étude de Desjardins (3), ne tenant pas compte de la guerre en Iran, publiée le 5 mars 2026, l’inflation alimentaire allait rester à la hausse au moins jusqu’à la fin de 2026. Avec la guerre, la poursuite et l’accentuation de l’inflation alimentaire est une certitude.

L’augmentation du prix du pétrole va entraîner à la hausse l’ensemble des prix, mais il est difficile d’en déterminer son ampleur. Lors de la dernière poussée inflationniste, il y avait deux causes majeures : le bouleversement du commerce international dû aux fermetures pendant la pandémie et la guerre en Ukraine forçant une complète réorganisation des chaînes d’approvisionnements pour plusieurs produits clés. Les autorités politiques et économiques avaient été lentes à réagir, endormies par des décennies d’inflation stable.

Cela est différent cette fois-ci et, dès les premiers jours du conflit, les dangers d’une reprise de l’inflation étaient sur toutes les lèvres.

Selon le communiqué de laBanque du Canadadu 18 mars 2026 (4), la guerre commerciale entre les États-Unis et le Canada nuit à la croissance. En février, l’IPC est de 1,8% et est en voie de stabilisation depuis plusieurs mois. Sans le blocage du détroit d’Ormuz causé par la guerre, elle aurait probablement baissé son taux directeur pour stimuler l’économie canadienne. Sa décision de maintenir son taux directeur aujourd’hui s’explique par une crainte de stagflation. C’est-à- dire un ralentissement économique créant du chômage jumelé à une augmentation des prix.

Dans l’histoire récente, toutes les poussées inflationnistes ont été causées par une crise pétrolière (1973, 1979, 2022). Tous les experts s’attendent à voir une poussée inflationniste dans les prochains mois. Le débat ne porte pas sur son arrivée, mais sur sa durée et son ampleur.

Est-ce que le conflit va durer des mois, voire plus ? Combien de temps faudra-il pour sécuriser le détroit après le conflit (les mines) ? Considérant les retards de livraison, combien de temps faudra-t-il pour rattraper le temps perdu ? Les dégâts causés aux installations pétrolières du golfe Persique (incluant en Iran) vont-ils avoir un impact important sur le prix du baril ? Même si la République islamique d’Iran s’écroule rapidement, va–t-il rester des poches de résistance suffisamment organisées pour continuer de menacer les cargos et les installations pétrolières ?

Toutes ces incertitudes, et plusieurs autres, sont en soi inflationnistes. Pour garantir le maintien de leurs marges de profits, les compagnies vont refiler toutes les hausses des intrants réels ou prévisibles sur les prix et d’autres vont, comme en 2022, profiter de la pagaille pour également monter leurs prix pour augmenter leurs profits.

Sans volonté politique ferme pour contrôler les prix, il faut s’attendre à des phénomènes de greedflation, réduflation et de déqualiflation.

« Trump fait des conneries et moi j’en subis les conséquences » (5)

Nous commencions à reprendre notre souffle depuis la dernière poussée inflationniste qu’une autre s’en vient. Cela n’empêche nullement Donald Trump de dormir.

Il a affirmé jeudi le 12 mars que «  Les États-Unis sont de loin le plus grand producteur de pétrole au monde, donc lorsque les prix du pétrole augmentent, nous gagnons beaucoup d’argent ». De quel « nous » parle-t-il ? De la classe ouvrière qui va voir, encore, son pouvoir d’achat s’éroder pour une opération militaire, non seulement illégale, mais complètement bâclée, ou les pétrolières américaines et la classe des milliardaires ?

Pour préserver les profits de la bourgeoisie, c’est la classe ouvrière qui doit payer ? Tout cela est normal, il n’y a rien à dire ?

Que faire ?

Certains poussent pour l’abolition de certaines taxes, comme la taxe carbone. Ces taxes sont effectivement plus durement ressenties par la classe ouvrière, mais c’est un couteau à double tranchant.

La classe ouvrière est dépendante des services publics pour survivre. Réduire les revenus de l’État en période de crise limite son action. Le débat doit davantage porter sur une meilleure utilisation de l’argent disponible ou sur la façon d’aller chercher l’argent ailleurs que dans les poches de la classe ouvrière.

Une abolition de taxe a comme effet de permettre aux entreprises de subtilement augmenter leurs prix, comme elles l’ont fait dans le passé (6). De plus, pourquoi l’État devrait-il sacrifier ses revenus pour une crise causée par la bourgeoisie ? C’est de sa faute, c’est elle qui doit payer.

La meilleure campagne à ce sujet en ce moment est la campagne de Québec solidaire pour « faire baisser le prix de l’épicerie », mais sa dernière revendication (« Étudier la possibilité de plafonner les marges de profit des grandes marques d’épicerie ») doit s’harmoniser avec les campagnes des autres partis de gauche dans le monde, tels queLa France insoumise (LFI) et le Parti du Travail de Belgique (PTB), qui demandent aujourd’hui le blocage des prix du carburant. Il faut étendre cette logique et mettre de l’avant une politique de contrôle des prix comme durant la Deuxième Guerre mondiale.

Dans la dernière entente du Front commun du secteur public, une clause d’indexation a été intégrée. Nous allons probablement en avoir besoin cette fois-ci. Belle occasion pour organiser une large mobilisation intersyndicale pour se préparer à faire respecter cette clause, ancrer solidement cette demande chez les membres pour la maintenir en vie lors de la prochaine négociation et populariser cette revendication dans l’ensemble de la classe ouvrière.

Depuis la pandémie, la question environnementale a été reléguée très loin dans les priorités. La hausse des prix du pétrole est une opportunité à saisir pour la remettre à l’avant-plan avec un programme de revendications pour mettre fin à notre dépendance au pétrole par le déploiement d’initiatives visant l’autonomie énergétique et l’électrification du transport de marchandises. Investissements plus positifs pour l’avenir de l’humanité que de s’embarquer dans une hausse de nos dépenses militaires comme c’est le cas en ce moment.

Bruno-Pierre Guillette, 19 mars 2026.


Sources :

1) Le Monde, « Guerre au Moyen-Orient : les fabricants de semi-conducteurs s’inquiètent pour leur approvisionnement en hélium », 12 mars 2026.
2) International Energy Agency (IEA), « Oil Market Report - March 2026 », 12 mars 2026.
3) Desjardins, « L’inflation alimentaire redescendra-t-elle en 2026 ? », 5 mars 2026.
4) Banque du Canada, « La Banque du Canada maintient le taux directeur à 2¼ % », 18 mars 2026.
5) Opinion d’un chauffeur Uber en entrevue avec le Journal de Montréal, « Répercussions de la guerre : en route vers 2$ le litre d’essence », 16 mars 2026.
6) La Presse, « Congé de TPS : la pire fausse bonne idée de l’année », 28 novembre 2024.

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