Édition du 29 septembre 2026

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Brésil : une élection incertaine et une crise politique qui s’aggrave

[Nous publions ici, avec l’appui d’Adriano Campos, une synthèse des éditoriaux publiés de juin à septembre par Valerio Arcary sur le site Esquerda Online. Dans cette présentation, nous avons tenu compte que ces éditoriaux s’adressaient logiquement à un public brésilien, ce qui nous a conduits à établir des notes et des précisions pour des lecteurs et lectrices francophones, pour l’essentiel d’Europe. – Réd.] .

22 septembre 2026 | tiré du site alencontre.org | (Illustration : Lula d’Esquerda Online)
https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-dossier-une-election-incertaine-et-une-crise-politique-qui-saggrave-1.html

À moins de deux semaines des élections présidentielles (premier tour le 4 octobre, deuxième tour le 25 octobre, le Brésil traverse une période de forte polarisation et de grande incertitude. La société reste profondément divisée. L’extrême droite et son candidat, Flávio Bolsonaro (fils de Jair Bolsonaro), conservent une base électorale importante. Lula, actuel président de la République et candidat du Parti des travailleurs (PT), bien qu’il occupe toujours des positions significatives dans les sondages – le 17 septembre il obtient 39% des intentions de vote contre 36% à son rival, cela dans la marge d’erreur technique de 2 points de pourcentage –, doit faire face à un combat électoral bien plus serré que ce qui était initialement prévu

Ces dernières semaines, la campagne électorale a également été marquée par une crise institutionnelle impliquant la Cour suprême fédérale (STF), la plus haute instance du pouvoir judiciaire brésilien. Ce conflit, qui met en scène les juges Alexandre de Moraes[1] et André Mendonça,[2] ainsi que le scandale de la banque Master, a rapidement dépassé le cadre judiciaire pour influencer directement la lutte politique. (Voir l’article publié sur ce site le 12 septembre 2026.)

Parallèlement, la pression internationale, notamment de la part de l’administration de Donald Trump, avec Marco Rubio au cœur de l’action, a ajouté une dimension supplémentaire à cette crise. L’élection brésilienne se joue ainsi simultanément dans les urnes, au sein des institutions, dans la rue, dans les médias et au-delà des frontières.

1 – Une élection marquée par la polarisation et l’incertitude

La polarisation politique qui a marqué le Brésil au cours de la dernière décennie est toujours bien présente. La fracture sociale et idéologique qui a traversé les élections de 2022 n’a pas disparu et l’extrême droite conserve une base sociale importante, exerçant une influence au sein de certains secteurs du patronat, des classes moyennes et d’une partie significative de la classe laborieuse. Le contexte présente toutefois une différence importante par rapport à 2022 : la mobilisation des secteurs de gauche semble aujourd’hui moins intense. Il y a quatre ans, la campagne de Lula s’était accompagnée d’une forte mobilisation militante, tant dans la rue que sur les réseaux sociaux, qui avait joué un rôle déterminant dans une élection remportée à une très faible majorité. C’est précisément cette capacité de mobilisation qui apparaît désormais comme l’une des inconnues de la campagne. Dans un contexte où les écarts électoraux sont faibles, la lutte ne se limite pas aux programmes ou aux arguments présentés par les candidats.

L’agenda électoral lui-même fait l’objet d’un conflit. Des questions telles que l’économie, les dépenses publiques, la sécurité et la corruption occupent une place centrale dans le débat, tandis que le gouvernement s’efforce de défendre les résultats de sa gestion et de présenter de nouvelles mesures destinées aux classes populaires. Parmi les propositions figurent la suppression de la journée de travail « 6×1 »,[3] de nouvelles politiques sociales et des mesures visant à lutter contre des problèmes tels que l’endettement et la croissance incontrôlée de la dépendance aux paris en ligne. L’objectif est que la campagne ne se limite pas à la défense de l’héritage de Lula, mais qu’elle parvienne également à présenter une perspective d’avenir capable de mobiliser des segments de la population qui ne sont actuellement pas activement impliqués dans la campagne électorale.

C’est pourquoi, malgré l’avance dont Lula bénéficie dans certains segments de l’électorat, l’issue reste incertaine et tout peut arriver lors d’un second tour des élections présidentielles.

2.- La crise au sein du STF modifie le paysage de la campagne

À partir de fin août et début septembre, la crise impliquant la Cour suprême fédérale (STF-Supremo Tribunal Federal) est devenue l’un des principaux éléments de la conjoncture. Pour comprendre la portée politique de cette question, il faut rappeler le poids que la STF a acquis dans la politique brésilienne ces dernières années. La Cour suprême a été au cœur des décisions concernant les élections, le fonctionnement des institutions démocratiques et la tentative de rupture institutionnelle liée à la tentative de coup d’État (en janvier 2023) ourdie par le noyau dur des partisans de Bolsonaro.

Le conflit actuel implique principalement les juges Alexandre de Moraes et André Mendonça et est lié aux enquêtes sur le scandale de la banque Master et de son propriétaire, Daniel Vorcaro.[4] La divulgation de messages personnels, envoyés depuis le téléphone portable de Vorcaro, révèle des indices de corruption impliquant plusieurs membres de la Cour suprême, y compris Moraes lui-même. Ce qui relevait initialement du domaine judiciaire s’est retrouvé au cœur du débat électoral. La droite s’est mise à exploiter cette affaire comme une dénonciation de corruption et à associer politiquement Alexandre de Moraes au gouvernement Lula.

Une campagne axée sur la corruption et sur une prétendue crise des institutions peut modifier de manière significative les priorités de l’électorat et déplacer le débat des questions sociales et économiques vers la controverse autour de la légitimité du STF et de ses juges. C’est également dans ce contexte qu’ont eu lieu les manifestations bolsonaristes du 7 septembre, jour de la fête de l’Indépendance du Brésil. Ces rassemblements ont réuni des dizaines de milliers de personnes sur l’avenue Paulista, à São Paulo, et ont notamment donné lieu à des manifestations de soutien à André Mendonça et à des critiques visant Alexandre de Moraes.

3.- Une droite qui n’est pas homogène, mais qui peut converger

Pour comprendre la situation actuelle au Brésil, il est tout aussi important de ne pas considérer l’ensemble de l’opposition à Lula comme un bloc homogène.

Il existe des différences entre l’extrême droite bolsonariste et les secteurs libéraux de la droite économique et politique. Ces derniers ont leurs propres intérêts économiques, priorités et projets politiques, qui ne coïncident pas nécessairement avec le projet de pouvoir de l’extrême droite. Néanmoins, à certains moments, ils peuvent converger dans l’opposition au gouvernement Lula.[5]

C’est précisément cette convergence qui s’observe dans la crise actuelle autour du STF. Les grands médias et les secteurs économiques libéraux critiquent la politique économique du gouvernement Lula et sont favorables à une plus grande maîtrise des dépenses publiques. Dans le même temps, ils ne partagent pas nécessairement tous les objectifs du bolsonarisme, notamment la concentration des pouvoirs et la tendance au coup de force. La pression exercée sur le gouvernement revêt avant tout une dimension économique. L’une des exigences formulées est l’adoption d’une politique d’austérité accrue, avec des coupes dans les dépenses publiques et un effort plus soutenu pour réduire le déficit et le poids de la dette.

Il en résulte une situation apparemment paradoxale : des secteurs qui ne sont pas nécessairement des alliés stratégiques de l’extrême droite peuvent, par leurs actions et le programme qu’ils contribuent à placer au cœur du débat, contribuer à renforcer politiquement le camp bolsonariste. La question de la corruption en est un exemple. L’exploitation politique d’une enquête impliquant des institutions de l’État peut favoriser l’extrême droite, même lorsque divergent les intérêts et les objectifs des secteurs participant à cette offensive.

4.– De la crise institutionnelle au conflit international

La crise brésilienne ne se limite pas aux institutions nationales. Au cours des derniers mois, les relations entre le Brésil et la puissance impériale incarnée par Trump et Rubio sont devenues de plus en plus conflictuelles, l’administration états-unienne exerçant une pression politique, économique et diplomatique sur le gouvernement brésilien.

Le gouvernement Trump a imposé des droits de douane sur les produits brésiliens et ouvert des procédures commerciales concernant des secteurs tels que le marché numérique et les services de paiement électronique. Au cœur de ce conflit se trouve une question qui dépasse le cadre du commerce : jusqu’où l’État brésilien peut-il réglementer les entreprises et les plateformes numériques opérant dans le pays ?

La souveraineté sur les ressources stratégiques constitue un autre terrain de conflit. Le Brésil possède d’importantes réserves de minerais critiques, essentiels à des secteurs tels que l’industrie technologique, l’armement, la production d’équipements électroniques et la transition énergétique. Le conflit concernant l’accès, le traitement et le contrôle de ces ressources prend une dimension géopolitique de plus en plus importante, à un moment où les États-Unis et la Chine se livrent une concurrence acharnée pour l’accès aux matières premières stratégiques nécessaires aux nouvelles technologies.

La sécurité publique est également entrée en ligne de compte. Washington fait pression pour une réponse plus ferme contre les grandes organisations criminelles brésiliennes et cherche à faire converger la lutte contre le crime organisé avec sa politique de sécurité. Le gouvernement brésilien, quant à lui, rejette toute formulation susceptible d’ouvrir la voie à une intervention étrangère dans les affaires intérieures du pays.

C’est à ce carrefour entre institutions, économie, information, politique étrangère et lutte électorale que l’expression « guerre hybride » peut prendre tout son sens. Il ne s’agit pas nécessairement d’une tentative de rupture ouverte et immédiate de l’ordre institutionnel, mais d’une combinaison de pressions qui agissent simultanément sur différents fronts : sanctions et droits de douane, conflits judiciaires, lutte pour le contrôle des plateformes numériques, pression diplomatique, dispute autour des ressources stratégiques et bataille pour l’opinion publique.

La dimension internationale fait donc désormais partie intégrante de l’élection brésilienne elle-même. La question n’est plus seulement de savoir qui gouvernera le pays, mais aussi de quelle marge d’autonomie disposera le prochain gouvernement pour prendre la plus petite décision.

5.- Les dernières semaines pourraient encore modifier le rapport de forces
C’est dans ce contexte que s’inscrivent les deux dernières semaines de campagne. L’élection reste suffisamment serrée pour que de nouveaux revirements de situation puissent avoir des conséquences importantes. La campagne de Lula cherche donc à reprendre l’initiative. La défense de l’héritage du gouvernement reste un élément important, notamment par contraste avec les années Bolsonaro.

Il est nécessaire de présenter de nouveaux engagements capables de répondre aux attentes sociales accumulées depuis des années et, surtout, capables de remobiliser la base militante et les couches populaires. La fin de la journée de travail de 6×1 (six jours de travail, 1 jour de « repos ») apparaît comme l’une des propositions présentant le plus grand potentiel de mobilisation. À cette proposition s’ajoutent d’autres mesures, telles que la promotion de l’imposition des grandes fortunes, la gratuité des transports publics et le renforcement des politiques publiques. L’objectif est de construire une campagne qui ne repose pas uniquement sur la crainte d’un retour du bolsonarisme, mais aussi sur l’espoir de changements concrets.

Dans le même temps, la campagne contre le bolsonarisme continue de se heurter à une lutte difficile dans différents segments sociaux et régions du pays.

Les données ventilées les plus pertinentes montrent que Lula conserve la majorité parmi les plus pauvres (46% contre 29%), qui représentent 49% de l’électorat, dans la région du Nord-Est (56% contre 26%), dans le Sud-Est, où se concentre 42% de la population (35% contre 37%), ainsi que parmi les moins instruits (47% contre 30%), qui représentent 28% de la société, et chez les catholiques (43% contre 34%), qui constituent la moitié de la population.

Flávio Bolsonaro conserve son avance parmi les « classes moyennes » (41 % contre 33%), qui gagnent entre deux et cinq salaires minimums [250 euros pour 44 heures de travail par semaine] et représentent 34% de la classe ouvrière, et surtout au sein de la classe moyenne (44% contre 28%), qui représente 12% de l’électorat. Il conserve son avance dans le Sud (45% contre 27%), qui représente 15% des électeurs. L’extrême droite dispose d’une majorité parmi les Blancs [Branco : combinaison entre phénotype et auto-déclaration] et parmi les personnes ayant un niveau d’études moyen, tout en réduisant son retard auprès des femmes. [Voir ces statistiques un peu plus détaillées dans l’article de Valério Arcary publié dans la deuxième partie de ce dossier.]

Où le score de Lula pourrait-il progresser ? Ce que l’histoire des dix dernières années nous suggère, c’est que cette progression pourrait se produire parmi les travailleurs et travailleuses, les Noirs et les femmes, étant donné que, dans la classe moyenne, un anti-lulisme empreint de ressentiment s’est consolidé.

Le premier tour des élections présidentielles brésiliennes aura lieu le 4 octobre, avec 158 millions d’électeurs appelés aux urnes. Un second tour probable se tiendra le 25 octobre, dans un contexte de polarisation et d’incertitude considérables. (Traduction rédaction A l’Encontre)


Notes

[1] Alexandre de Moraes est ministre de la Cour suprême fédérale (STF) depuis 2017, nommé par le président de l’époque, Michel Temer, après avoir été ministre de la Justice dans son gouvernement. Il est devenu l’une des principales figures institutionnelles de la défense de l’ordre démocratique face aux initiatives putschistes et a présidé d’importantes procédures liées à la tentative de rupture institutionnelle et aux réseaux de désinformation. En juillet 2025, il a fait l’objet de sanctions de la part du gouvernement de Donald Trump en vertu de la loi Magnitsky, que le gouvernement américain a justifiées par des accusations de violations des droits de l’homme et de restrictions à la liberté d’expression ; ces sanctions ont ensuite été levées, en décembre de la même année.

[2] André Mendonça est membre de la Cour suprême (STF) depuis 2021, nommé par Jair Bolsonaro, dont il avait été ministre de la Justice et de la Sécurité publique ainsi que procureur général de la Fédération brésilienne. Il entretient des liens étroits avec les dirigeants des Églises évangéliques. Mendonça a été présenté par Bolsonaro comme son candidat au STF et est devenu l’une des figures associées à l’aile conservatrice de la Cour suprême.

[3] Le « système 6×1 » est un régime de travail dans lequel le salarié·e ne bénéficiait que d’un seul jour de repos après six jours consécutifs de travail. Son abolition réduit la durée maximale du temps de travail à 40 heures hebdomadaires et garanti deux jours de repos par semaine, sans réduction de salaire.

[4] En 2024, Daniel Vorcaro, principal actionnaire de la banque Master, était une figure influente dans les principaux cercles du pouvoir à Brasília. Son action ne se limitait pas au financement de campagnes électorales ni au parasitisme financier traditionnel. Vorcaro menait la grande vie, organisant des événements exclusifs et des fêtes somptueuses, mettant son jet privé à la disposition des responsables politiques pour leurs déplacements, corrompant des fonctionnaires et facilitant le trafic d’influence à une échelle sans précédent. Tout cela était financé par des fonds publics provenant d’un stratagème frauduleux. Selon l’enquête, la banque Master levait des fonds auprès des caisses de retraite régionales et municipales, en proposant des titres à haut rendement qui ne disposaient pas de garanties suffisantes et ne reflétaient pas la situation financière réelle de l’établissement bancaire. Après l’arrestation de Daniel Vorcaro, le renflouement public de la banque a été estimé à sept milliards de dollars, ce qui en a fait l’un des plus grands scandales financiers du pays.

[5] Lors des élections présidentielles de 2026, outre Flávio Bolsonaro (Parti libéral), d’autres candidats de droite aux profils et projets politiques variés se présentent, notamment Ronaldo Caiado, figure de proue du secteur de l’agroalimentaire ; Romeu Zema, ancien gouverneur de l’État du Minas Gerais ; et Renan Santos, figure de proue d’une droite qui cherche à disputer au bolsonarisme certains segments de la jeunesse. Bien que ces candidatures recueillent moins de suffrages que celle de Bolsonaro, leur présence met en évidence l’existence de différents courants au sein de la droite.

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Valério Arcary

Valério Arcary est professeur au Centre Fédéral d’Éducation Technologique (São Paulo) et membre du conseil éditorial de la revue Outubro. Il est militant du PSTU (Parti Socialiste Unifié des Travailleurs), Bresil.

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