Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/31/ce-que-les-feministes-de-la-generation-z-peuvent-apprendre-dasma-jahangir/?jetpack_skip_subscription_popup
Quand je vois comment les jeunes femmes pakistanaises s’affirment aujourd’hui, je repense à la regrettée Asma Jahangir. Elle a vécu dans un Pakistan où la dissidence était punie par l’emprisonnement, les menaces et la diffamation sociale, mais elle a persévéré. Sa résistance n’était pas spontanée ; elle était stratégique, fondée sur le droit, l’éthique, des principes et une compréhension du pouvoir. Pour les féministes de la génération Z, sa vie offre une perspective permettant d’analyser à la fois les possibilités et les limites de l’activisme dans des contextes façonnés par le patriarcat et la gouvernance autoritaire.
Au cours de ses années les plus actives, le Pakistan était sous régime militaire, et une série de lois discriminatoires — notamment les ordonnances Hudood — ont créé une oppression institutionnalisée et sexiste. Ces lois restreignaient systématiquement l’autonomie des femmes et sont devenues des outils d’intimidation des communautés marginalisées. Dans ce contexte, les interventions de Jahangir étaient radicales. Elle contestait non seulement des lois spécifiques, mais aussi les structures sociales et institutionnelles qui normalisaient l’injustice.
Son travail démontre que la résistance féministe au Pakistan a toujours nécessité un engagement à la fois avec le système juridique et le tissu social qui le soutient.
Ce qui rend son héritage particulièrement pertinent pour la génération Z, c’est la similitude structurelle entre les formes d’oppression passées et présentes. Les jeunes femmes d’aujourd’hui sont confrontées à une surveillance sexiste dans les espaces publics, à du harcèlement dans les institutions et à un contrôle social de leur mobilité et de leur liberté d’expression. Si les mécanismes ont évolué – le harcèlement numérique, la surveillance des réseaux sociaux et l’inertie institutionnelle ayant remplacé les restrictions légales ouvertes –, la logique sous-jacente du contrôle demeure. Les récentes évolutions judiciaires montrent que le combat qu’elle a mené est loin d’être terminé.
La récente requalification d’une condamnation pour viol en adultère consenti, réduisant une peine de 20 ans à cinq ans, a révélé la persistance des préjugés patriarcaux en matière de consentement et de crédibilité. Le raisonnement majoritaire, axé sur l’absence de coercition visible, le retard dans le signalement et l’absence de résistance physique, fait écho à d’anciennes normes en matière de preuve qui ne tiennent pas compte des réalités du traumatisme, de la peur et des déséquilibres de pouvoir.
Même les progrès réalisés en matière de condamnations pour viol conjugal sont contestés : une condamnation historique prononcée en 2024 par un tribunal de première instance de Karachi a marqué une avancée dans la province du Sindh, condamnant un homme à trois ans de prison pour des actes non consensuels commis dans le cadre du mariage, mais cela a été contredit par une décision rendue en 2025 par la Haute Cour de Lahore qui a limité la responsabilité pour les actes commis peu après le divorce. Ces contradictions montrent que si la loi peut changer, les logiques sociales et institutionnelles qui perpétuent l’oppression fondée sur le genre restent tenaces.
L’insistance de Jahangir à contester l’autorité, à défendre les personnes structurellement exclues et à refuser tout compromis offre un cadre permettant de comprendre ces luttes contemporaines. La résistance ne se limite pas à des manifestations visibles ; elle consiste en un engagement persistant contre les systèmes de pouvoir. Son féminisme était intrinsèquement intersectionnel. Elle défendait les femmes, les minorités religieuses, les enfants et les travailleurs/travailleuses asservi·es.
Elle reconnaissait que l’oppression opère selon plusieurs axes — le genre, la religion, la classe sociale et la région — et que le fait de ne pas tenir compte de ces intersections affaiblit la lutte pour la justice. L’activisme de Jahangir a toujours refusé de laisser les préoccupations de l’élite éclipser les luttes quotidiennes des marginalisé·es, insistant sur le fait que la réforme juridique et la défense des droits doivent refléter les réalités vécues. Pour les jeunes féministes d’aujourd’hui, c’est une leçon essentielle.
Il est essentiel que le féminisme de la génération Z ne soit pas dominé par des voix privilégiées et déconnecté de la réalité des femmes issues de la classe ouvrière ; les mouvements doivent rester attentifs aux inégalités économiques, en veillant à ce que leurs revendications, leurs stratégies et leurs victoires ne laissent pas de côté les personnes les plus touchées. Pour que l’activisme de la génération Z soit transformateur, il doit poursuivre cet engagement en faveur de l’inclusion et de la solidarité au-delà des clivages sociaux.
Une autre leçon essentielle réside dans la dimension éthique de son activisme. Jahangir a toujours refusé de transiger sur ses principes. Même sous la menace, elle a privilégié la clarté morale à sa sécurité personnelle ou à sa popularité. Pour la génération Z, cela rappelle de manière cruciale que l’activisme durable repose sur la cohérence éthique. Dans une société où les femmes sont constamment confrontées à la tension entre sécurité et expression, sa vie montre que la véritable résistance exige du courage, de la stratégie et de l’intégrité.
Ses stratégies étaient à la fois pragmatiques et visionnaires. Elle ne s’est pas appuyée uniquement sur la défense individuelle, mais a également soutenu des institutions telles que la Commission des droits humains du Pakistan et AGHS Legal Aid. Ces structures ont permis à la résistance de perdurer après sa mort, créant ainsi un héritage qui continue aujourd’hui encore d’influencer les débats juridiques et sociaux. L’activisme contemporain de la génération Z, bien que dynamique et très visible, peine souvent à s’inscrire dans la durée. La vie de Jahangir souligne l’importance de combiner l’action immédiate avec un travail institutionnel à long terme.
Pour réfléchir à son héritage, il faut également reconnaître le changement générationnel dans les modes de résistance. La génération Z évolue souvent dans un environnement hyperconnecté, où la mobilisation numérique amplifie les voix mais expose également les militantes à de nouvelles formes de contrôle et de surveillance. L’époque de Jahangir exigeait du courage physique, des connaissances juridiques et une précision morale. Le défi pour la génération Z consiste à transposer des principes similaires — réflexion stratégique, conscience intersectionnelle et courage éthique — dans de nouveaux contextes, en trouvant un équilibre entre visibilité et durabilité, sécurité personnelle et responsabilité collective.
Alors que nous célébrions son anniversaire le 27 janvier, il apparaît clairement que l’importance de Jahangir n’est pas seulement symbolique. Elle est analytique et pratique. Elle offre un modèle pour lutter contre l’oppression systémique, défendre les personnes les plus touchées et mettre en place des institutions qui permettent une résistance persistante. Pour les féministes de la génération Z, elle rappelle que le travail de résistance est complexe, risqué et continu. Chaque marche, manifestation ou affirmation publique de l’action fait partie d’un continuum qu’elle a contribué à façonner, mais qui exige une remise en question constante afin d’éviter de reproduire les exclusions contre lesquelles il lutte.
Sa vie nous enseigne que le courage est humain, éthique et stratégique. Pour une génération confrontée à la peur, à la surveillance numérique et physique et au contrôle patriarcal persistant, ses stratégies restent instructives. Les féministes de la génération Z héritent non seulement de son inspiration, mais aussi de sa méthodologie : remettre en question les structures oppressives, défendre les marginalisé·es, refuser tout compromis et créer des systèmes durables pour la justice. Dans un paysage politique et social en rapide évolution, son héritage est à la fois un miroir et un guide.
Sadaf Shabbir, 26 janvier 2026
https://images.dawn.com/news/1194803/what-gen-z-feminists-can-learn-from-asma-jahangir
Traduction DE
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