Édition du 16 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Monde du travail et syndicalisme

Ce que signifie l’abolition de la kafala pour les travailleurs et les travailleuses domestiques kenyanes en Arabie saoudite

Les travailleurs et travailleuses domestiques kenyanes en Arabie saoudite subissent depuis de nombreuses années l’exploitation, le harcèlement et la violence dans le cadre du système de la kafala. Dans ce système de parrainage, la confiscation des passeports, les mauvais traitements, la servitude pour dettes et même la mort sont considérés comme des affaires privées entre le parrain et l’employé·e, ce qui est contraire aux principes du travail décent (Kalume, 2023 ; Council on Foreign Relations, s.d.).

Tiré de Entre les lignes et les mots

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/02/ce-que-signifie-labolition-de-la-kafala-pour-les-travailleurs-et-les-travailleuses-domestiques-kenyanes-en-arabie-saoudite/?jetpack_skip_subscription_popup

Le système de la kafala [1] crée une vulnérabilité structurelle en fonctionnant en dehors du droit du travail et en concentrant le pouvoir entre les mains de « parrains » privés. La fuite est criminalisée, même lorsque la vie d’un·e travailleur/travailleuse est en danger. Les travailleurs/travailleuses sont contraint·es de mener à bien leur contrat, car les « parrains » ont déjà payé pour elles ou eux, ce qui leur laisse peu de recours lorsqu’elles ou ils fuient les abus. Beaucoup sont mort·es pour cette raison.

La récente annonce par l’Arabie saoudite de l’abolition du système de la kafala, en vigueur depuis cinquante ans, offre une lueur d’espoir. La réforme place l’emploi des migrant·es sur une base contractuelle, permettant de changer d’emploi sans le consentement de l’employeur et de quitter le pays sans visa de sortie. Les travailleurs/travailleuses ont désormais un accès élargi aux plateformes de plainte et aux tribunaux du travail. Auparavant, le travail domestique était considéré comme une affaire privée, et les travailleurs/travailleuses étaient laissé·es seul·es face à leur sort (ECDHR, 2025).

Si elle est bien mise en œuvre, cette réforme pourrait combler les lacunes laissées par l’initiative de réforme du travail de 2021 en Arabie saoudite, qui a amélioré la mobilité de certain·es travailleurs/travailleuses mais a exclu les travailleuses/travailleurs domestiques et n’a pas réussi à démanteler les principaux mécanismes de contrôle.

La trajectoire de réforme de l’Arabie saoudite

L’initiative de réforme du travail (LRI) du ministère saoudien des Ressources humaines et du Développement social, annoncée le 4 novembre 2020, a introduit trois changements clés pour les travailleurs/travailleuses migrant·es du secteur privé : le transfert d’employeur sans le consentement du « parrain », la sortie et la réadmission à l’initiative du travailleur/travailleuse, et la sortie définitive via des plateformes gouvernementales. L’initiative vise à faire évoluer l’emploi des migrant·es vers un modèle contractuel et à renforcer la protection des travailleurs/travailleuses migrant·es y compris les travailleurs/travailleuses domestiques.

Les mesures supplémentaires introduites en 2024-2025 comprennent un régime d’assurance salaire visant à garantir le paiement des salaires impayés et à aider les travailleurs/travailleuses à rentrer chez elles ou chez eux ; un délai de grâce de soixante jours avant que le statut «  d’absence  » ne soit activé, donnant aux travailleurs/travailleuses le temps de changer d’emploi, de quitter leur emploi ou de renouveler leur contrat ; et un contrat de travail numérique standardisé (Qiwa/Absher) conçu pour empêcher toute manipulation et promouvoir la transparence salariale.

Ces outils pourraient changer la donne pour les travailleurs/travailleuses domestiques en Arabie saoudite, mais seulement si les employé·es de maison sont pleinement inclus·es et si les règles sont réellement appliquées. Les données disponibles suggèrent que depuis la mise en œuvre de la LRI, les travailleurs/travailleuses domestiques ont été exclu·es des garanties essentielles en matière de mobilité. Les abus graves dont sont victimes les travailleurs/travailleuses domestiques kenyan·es (salaires impayés, confiscation de documents et représailles) persistent en 2025. Les réglementations en matière d’immigration et de statut personnel restent discriminatoires, en particulier pour les mères célibataires d’enfants nés dans le royaume : leurs enfants sont considérés comme apatrides et se voient refuser des visas, ce qui oblige les mères à rester même après la fin de leur contrat.

Le problème réside souvent dans la mise en œuvre et l’application. Le fossé entre la politique et la pratique montre que l’adoption de nouvelles lois ne suffit pas : une application rigoureuse est essentielle. Les abus à l’encontre des travailleurs/travailleuses domestiques kenyan·es restent omniprésents : vol de salaire, confinement au domicile des employeurs, confiscation des téléphones et des documents, et insultes racistes. Ces pratiques persistantes montrent que malgré les promesses de réforme, les problèmes sous-jacents restent largement sans réponse.

Les nouvelles réformes devraient explicitement inclure les travailleurs/travailleuses domestiques, ce qui constituerait une amélioration considérable par rapport aux restrictions antérieures. Si cela se confirme dans la pratique, cela pourrait affaiblir les trois principaux outils de contrôle : le consentement de l’employeur pour les changements d’emploi, les autorisations de sortie et la confiscation des documents. Cela marquerait un véritable changement de pouvoir pour les travailleurs/travailleuses domestiques, qui représentent une grande partie de la main-d’œuvre migrante. Mais les critiques soulignent à juste titre que ce sont les détails de la couverture et de l’application qui détermineront si ce changement démantèle réellement ces contrôles ou s’il se contente de les renommer.

Responsabilité bilatérale

En tant que pays d’origine, le Kenya a des obligations envers ses citoyen·nes. Le Kenya a pris des mesures pour renforcer les protections à la suite du tollé général suscité par l’exploitation, mais les progrès ont été inégaux. Le Sénat a fait avancer son projet de loi sur la migration et la gestion de la main-d’œuvre, qui prévoit la mise en place d’un contrôle du recrutement, de la préparation avant le départ et du soutien aux travailleurs/travailleuses à l’étranger. Le Kenya a également fait part de son intention de ratifier les conventions 189 (travailleurs/travailleuses domestiques) et 190 (violence et harcèlement) de l’Organisation internationale du travail.

Ces mesures peuvent être renforcées grâce à la coopération entre les deux pays. Les accords bilatéraux peuvent contribuer à combler les lacunes laissées par une application inégale, garantissant ainsi la protection effective des travailleurs domestiques/travailleuses kenyan·es. L’accord bilatéral entre les Philippines et l’Arabie saoudite offre un modèle utile qui s’est traduit par une protection réelle des travailleurs/travailleuses (Amnesty International, 2025).

Le Kenya a négocié des accords bilatéraux entre 2015 et 2022, mais malgré ces efforts, l’exploitation des travailleurs/travailleuses domestiques kenyan·es reste un problème non résolu. En août 2025, le Kenya a indiqué qu’il négocierait un accord révisé afin d’améliorer les conditions de travail en Arabie saoudite. Pour être efficace, ce nouvel accord devrait explicitement étendre les réformes aux travailleurs/travailleuses domestiques et garantir leur application effective.

Sur la base du modèle philippino-saoudien et des directives de l’OIT/ONU, un nouvel accord bilatéral sur le travail devrait :

1. Préciser clairement que les travailleurs/travailleuses domestiques sont couvert·es par les dispositions relatives au transfert, à la sortie et aux plaintes prévues par les réformes saoudiennes.

2. Exiger un contrat standard entre le Kenya et l’Arabie saoudite précisant le salaire minimum, le repos hebdomadaire, les conditions de repos et l’accès au téléphone, avec interdiction de retenir le passeport et le téléphone, vérifié et validé numériquement par les consulats kenyans avant le départ.

3. Étendre l’assurance salaire aux travailleurs/travailleuses domestiques avec une procédure de réclamation simple et une aide au rapatriement.

4. Veiller à ce que les travailleurs/travailleuses puissent facilement déposer plainte via les hotlines et les consulats kenyans, toute classification « absence/fugue » étant suspendue pendant le traitement des dossiers.

5. Créer un comité de surveillance conjoint doté d’un tableau de bord public permettant de suivre les transferts, les départs, le recouvrement des salaires, les sanctions pour confiscation de documents et l’utilisation des refuges.

6. Interdire les frais de recrutement à la charge des travailleurs/travailleuses en exigeant que les employeurs les paient par le biais d’un compte séquestre.

7. Garantir l’accès à un refuge, un soutien psychosocial et un transfert ou une sortie accélérés en cas d’abus.

8. Inclure un protocole pour aider les mères ayant des enfants non enregistrés à quitter le pays, ainsi qu’un examen indépendant facilité par l’OIT après douze mois.

La voie à suivre

La suppression du système de la kafala est une mesure positive, mais elle ne suffira pas à elle seule à mettre fin aux abus dont sont victimes les travailleurs/travailleuses domestiques kenyans·e en Arabie saoudite. La réforme établit un cadre juridique, mais son efficacité dépendra de qui pourra y avoir accès et de la manière dont il sera appliqué. Le test est simple : couverture explicite du travail domestique, liberté de se déplacer sans crainte de représailles, accès réel à la justice et conséquences réelles en cas de rétention du passeport et de confinement.

Le passage de l’Arabie saoudite à l’emploi contractuel, à l’assurance salaire, aux délais de grâce et aux contrats numériques peut être source de transformation, mais seulement si les travailleurs/travailleuses domestiques sont clairement inclus·es et si leurs droits sont respectés dans les maisons privées.

Le Kenya devrait adopter le projet de loi sur la migration et la gestion de la main-d’œuvre, ratifier les conventions C189 et C190 de l’OIT et finaliser un accord bilatéral fondé sur les droits avec l’Arabie saoudite qui soit accessible au public, comme l’accord avec les Philippines.

Les deux gouvernements devraient publier un tableau de bord trimestriel commun faisant état des transferts de travailleurs/travailleuses domestiques sans le consentement de leur employeur, des départs sans pénalité, des recouvrements de salaires volés, des sanctions pour confiscation de documents et de l’utilisation des refuges. La fin du système de la kafala ne mettra véritablement fin à l’oppression des travailleurs/travailleuses domestiques kenyans que lorsqu’elles et ils pourront changer d’emploi, quitter des situations abusives, récupérer leurs salaires impayés et demander justice sans crainte. Cela nécessite un nouveau système contractuel couvrant les travailleurs/travailleuses domestiques, des accords bilatéraux exécutoires et un contrôle transparent, le tout accessible en ligne pour garantir la responsabilité publique.

Maureen Chadi Kalume
Maureen Chadi Kalume est avocate spécialisée dans les droits humains et avocate à la Haute Cour du Kenya. Elle a travaillé comme juriste pour le Syndicat kenyan des hôtels et établissements d’enseignement (KUDHEIHA) et l’Initiative africaine pour mettre fin au harcèlement sexuel (AESHI). Elle est titulaire d’un master en mondialisation et politiques du travail de la Berlin School of Law and Economics, Université de Kassel, et d’un second master en droits humains et droit humanitaire de l’Université Europa, en Allemagne.
https://globallabourcolumn.org/2025/11/28/what-the-abolition-of-kafala-means-for-kenyan-domestic-workers-in-saudi-arabia/
Traduit par DE

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre


[1« L’abolition de la kafala » signifie donc la fin de ce système de parrainage, ce qui impliquerait potentiellement une amélioration majeure des droits et libertés des travailleuses domestiques kenyanes en Arabie saoudite.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Monde du travail et syndicalisme

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...