Édition du 7 avril 2026

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Arts culture et société

Célébrer la nuance par le doute !

Il fut un temps où douter passait pour une preuve d’intelligence. Aujourd’hui, c’est presque devenu un aveu de faiblesse. Comme si hésiter entre deux idées revenait à ne pas en avoir. Comme si réfléchir demandait désormais de choisir son camp avant même d’avoir compris la question.

Dans nos grands débats contemporains, le spectacle est souvent le même. Les certitudes s’alignent comme des soldats. Les convictions se durcissent. Les slogans remplacent les arguments. Et la nuance, elle, se fait regarder de travers, comme un invité mal habillé à un dîner trop formel. Sur un sujet ou un autre, les Pour doivent être plus que jamais pour et les Contre, plus que jamais contre.

Sur la laïcité, la souveraineté, Gaza, l’Iran, ou encore le climat, chacun semble sommé de répondre par oui ou par non. Aimer ou détester. Défendre ou condamner. Il n’y a plus de place pour ce petit espace fragile où l’on peut dire je condamne, mais voici pourquoi, ou encore pire, je veux bien condamner, mais à qui ma condamnation profite t-elle ? Dans ce climat, la nuance devient suspecte. Elle dérange. Elle ralentit. Elle complique. Bref, elle fait tout ce que les certitudes détestent.

Et pourtant, comme le disait Voltaire, « le doute est un état désagréable, mais la certitude est ridicule  ». On pourrait ajouter aujourd’hui qu’elle est parfois dangereuse. Car lorsque la peur s’invite dans le débat, elle ne produit pas de la réflexion, elle produit de la crispation. Elle fabrique des camps. Elle transforme les idées en identités. Et une idée qui devient identité cesse d’être discutée, elle doit être défendue à tout prix.

Commence alors cette étrange guerre civile idéologique où chacun parle plus fort que l’autre, persuadé que le volume remplace la justesse. On ne débat plus, on s’affronte. On ne cherche plus à comprendre, on cherche à gagner. Et dans ce vacarme, la nuance n’a pas de micro.

Introduire du doute dans ce contexte, c’est presque un acte de résistance. Non pas pour affaiblir les convictions, mais pour leur donner de la profondeur. Le doute n’est pas un ennemi de la vérité. Il en est souvent le point de départ. Descartes lui-même, n’a pas construit sa pensée sur la certitude immédiate, mais sur le doute méthodique. Douter pour mieux comprendre. Douter pour ne pas se laisser tromper. Douter pour construire, et non pour détruire.

Dans cette lignée, Taha Hussein, patron de la littérature arabe du 20me siècle, reste une figure fascinante. Dans son ouvrage sur la poésie préislamique, il ose une idée presque sacrilège. Et si ces textes, considérés comme fondateurs, étaient trop parfaits pour être authentiques ? Et si une partie de cet héritage était le fruit d’une reconstruction ultérieure ?

Son livre a provoqué un scandale. Toucher à une tradition, c’est déjà délicat. Toucher à une tradition considérée comme intouchable, c’est s’exposer à la tempête. Et la tempête est venue. Procès, critiques, pressions. Il a dû reculer sur certains points, modifier son ouvrage, en atténuer la portée, changer le titre. Mais l’essentiel était fait. Une brèche avait été ouverte.

Ce qui compte, ce n’est pas tant d’avoir eu raison ou tort. Ce qui compte, c’est d’avoir osé poser la question. D’avoir refusé de considérer une certitude comme un point final. D’avoir rappelé que même les piliers les plus solides méritent d’être examinés.

Il faut beaucoup de courage pour faire cela. Le courage de ne pas plaire à son camp. Le courage de décevoir ceux qui attendent une prise de position claire, nette, tranchée. Le courage d’habiter cette zone inconfortable où l’on réfléchit encore pendant que les autres ont déjà conclu. Le courage de penser contre soi-même.

Aujourd’hui, ce courage est rare. Non pas parce que les gens sont moins intelligents, mais parce que le contexte récompense autre chose. Les réseaux sociaux, par exemple, adorent les certitudes. Elles sont simples, rapides, partageables, mais non imputables. La nuance, elle, demande du temps. Elle oblige à lire, à écouter, à hésiter, à documenter. Elle ne tient pas toujours en une phrase. Elle n’est pas spectaculaire. Elle est patiente. Et la patience, dans un monde pressé, passe souvent pour de la faiblesse.

Alors on se retrouve avec des débats qui ressemblent à des matchs. Des positions qui se radicalisent. Des individus qui se définissent par opposition. Et au milieu, quelques voix qui tentent de ralentir le rythme, de complexifier la discussion, de rappeler que la réalité est rarement binaire.

Ces voix sont souvent mal comprises. On les accuse de relativisme. De lâcheté. De vouloir ménager tout le monde. De tenir un double discours. Mais la nuance n’est pas une fuite. C’est une exigence. Elle demande plus d’effort que le dogme. Plus de rigueur que l’adhésion aveugle.

Apporter de la nuance, ce n’est pas dire que tout se vaut. Ce n’est pas non plus refuser de trancher quand c’est nécessaire. C’est accepter que certaines questions méritent plus qu’une réponse rapide. C’est reconnaître que l’on peut défendre une idée tout en en voyant les limites. C’est refuser de transformer une conviction en religion.

Des religions sans dieu, mais avec des fidèles fervents. Des dogmes sans texte sacré, mais avec des gardiens vigilants. Et dans ces nouvelles chapelles, le doute est vu comme une hérésie.

Anciennement, on affirmait avec aplomb que la Terre était plate et qu’elle occupait le centre de l’univers. Ce n’était pas l’absence d’intelligence qui produisait ces certitudes. C’était l’absence de doute.

Aujourd’hui, nous avons accès à une quantité d’information sans précédent. Et pourtant, le réflexe de certitude n’a pas disparu. Il a simplement changé de forme. Il est plus rapide, plus bruyant, souvent plus agressif.

Dans ce contexte, célébrer la nuance par le doute devient presque un geste subversif. C’est subversif de rappeler que la complexité n’est pas un défaut, mais une caractéristique du réel.

Peut-être que quelqu’un, quelque part, reprendra le flambeau de Taha Hussein. Pas forcément sur la poésie préislamique, mais sur d’autres certitudes de notre époque. Cette personne sera sûrement critiquée, caricaturée, attaquée. C’est inévitable. Mais si elle parvient à introduire ne serait-ce qu’un peu de doute dans une mer de certitudes, elle aura déjà fait beaucoup. Pour la pensée. Pour le débat. Pour cette fragile idée que réfléchir, au fond, c’est accepter de ne pas savoir complètement.

Et si cela dérange, tant mieux. C’est souvent le signe que quelque chose d’important est en train de se passer.

Mohamed Lotfi <https://www.facebook.com/mohamed.lo...>
21 Mars 2026

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