Édition du 1er septembre 2026

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Afrique

Ceuta. Au-delà des « complots », le désespoir de la jeunesse marocaine

S’il n’est pas toujours facile de démêler les facteurs ayant conduit aux événements de Ceuta, ils ont attiré l’attention sur la détresse d’une partie de la jeunesse marocaine plongée dans le chômage et la misère.

Tiré de orientxxi
19 août 2026

https://orientxxi.info/Ceuta-Au-dela-des-complots-le-desespoir-de-la-jeunesse-marocaine

Par Omar Kabbadj

Des personnes marchent sur une plage, entourées de bouées colorées abandonnées.
Ceuta, le 20 juillet 2026. Des milliers d’exilés ont tenté de rejoindre à la nage la ville espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord, depuis le Maroc.
MARCOS MORENO / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP

Près de 70 000 personnes ont accédé illégalement à Ceuta, une exclave espagnole située dans le nord du Maroc, les 30 et 31 juillet. Les images de l’afflux continu d’hommes, de femmes et d’enfants sur la frontière ont tourné en boucle dans les médias espagnols et européens. Et pour cause, elles étaient impressionnantes : des dizaines de milliers de jeunes, voire de très jeunes, traversant la frontière devant l’incrédulité de la Guardia Civil, de l’armée et des journalistes. Devant les caméras, ils criaient des « Viva España ! », des « Gracias Pedro Sánchez ! » et des « Bye bye Marruecos ! », les doigts en V.

Dès la soirée du 31 juillet, les autorités marocaines, étonnamment atones de leur côté de la frontière durant près de quarante-huit heures, ont commencé à sévir. De violents heurts entre candidats à la migration et forces anti-émeutes ont éclaté au poste frontalier de Bab Sebta (appelé Tarajal en espagnol), à l’extrême sud de Ceuta, mais aussi à Beni Nsar, à la frontière avec l’autre exclave espagnole en Afrique du Nord, Melilla, 300 kilomètres plus à l’est.

Le gouvernement local espagnol à Ceuta a annoncé le même jour que la moitié des exilés étaient déjà retournés « volontairement » au Maroc. Le jeudi 13 août, le ministre espagnol de l’intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a indiqué qu’environ 5 000 personnes se trouvaient encore à Ceuta. Parmi elles, 1 898 mineurs ont déjà été identifiés. Le bilan humain de cet épisode migratoire inédit est lourd : 141 morts selon les associations des droits humains actives des deux côtés de la frontière, la plupart, par noyade, ou écrasés par la foule au niveau de l’épi de Tarajal, une digue s’avançant dans la mer à la séparation entre la ville marocaine de Fnideq (Castillejos en espagnol) et Ceuta.

L’Espagne responsable ?

Le 31 juillet, au moment même où la crise migratoire battait son plein, le roi Mohammed VI recevait l’élite politique, économique, culturelle et sportive du Maroc à Tétouan (nord du pays) pour fêter le 27e anniversaire de son accession au trône. La presse espagnole a révélé que le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, s’était envolé en jet privé pour Palma de Majorque, peu après la fin de la réception royale. Il est rentré au Maroc dans la nuit du 2 au 3 août, sur instruction expresse du monarque, selon la presse locale.

Le 2 août, le porte-parole du ministère de l’intérieur, Rachid El Khalfi, a déclaré, lors d’une conférence de presse : « Les mouvements massifs observés depuis le mercredi 29 juillet 2026 en direction des points de passage conduisant aux présides occupés de Ceuta et Melilla ne sont ni spontanés ni liés à de simples circonstances passagères. »

Pour expliquer cet épisode migratoire, Rabat pointe principalement du doigt un arrêt rendu fin juin 2026 par le Tribunal suprême espagnol et publié le 8 juillet, décidant que le régime des « refoulements à chaud  » à la frontière ne s’appliquait pas aux exilés interceptés en mer ou arrivant à la nage à Ceuta et Melilla. La plus haute juridiction judiciaire espagnole, qui traitait le cas d’un exilé algérien intercepté en mer en novembre 2024 et renvoyé sans procédure formelle, a jugé que la procédure d’exception de renvoi immédiat ne concernait que les clôtures terrestres.

Amplifiée par la désinformation en ligne, cette décision aurait été mal interprétée, laissant croire aux exilés qu’ils pouvaient accéder librement à Ceuta et Melilla. Le départ de la rumeur est survenu, il est important de le souligner, dans la foulée de la récente opération de régularisation massive, menée du 16 avril au 30 juin par le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez en Espagne. Cette initiative a accordé un statut légal à plus de 500 000 personnes sans papiers pouvant prouver avoir résidé en Espagne pendant au moins cinq mois avant le 1er janvier 2026.

Rapprochement entre Madrid et Alger

Il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre les événements des 30 et 31 juillet et la précédente crise migratoire de 2021 à Ceuta. À l’époque, une grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat avait été déclenchée par l’hospitalisation en Espagne du dirigeant des indépendantistes du Front Polisario, Brahim Ghali. Dans la nuit du 16 au 17 mai 2021, à la faveur d’un relâchement des contrôles frontaliers de la part du Maroc, entre 8 000 et 9 000 personnes — dont une majorité de Marocains et une poignée de subsahariens, ainsi que 2 000 mineurs non accompagnés — étaient entrées à Ceuta.

Mais depuis, l’Espagne a fait volte-face sur le Sahara occidental, en soutenant officiellement le plan d’autonomie sous souveraineté marocaine pour cette ancienne colonie espagnole, et Madrid et Rabat semblaient vivre une éternelle lune de miel diplomatique.

Toutefois, le 20 juillet, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez s’est rendu en visite officielle à Alger, actant la fin de quatre années de crise diplomatique entre l’Espagne et l’Algérie, déclenchée en 2022 par le changement de position de Madrid sur le Sahara occidental. Au menu : reprise du dialogue politique, mais surtout, économie — l’Algérie étant redevenue le premier fournisseur de gaz naturel de l’Espagne.

Le politologue marocain Mohammed Tozy considère que la mise en avant des facteurs politiques n’est pas satisfaisante, même si ceux-ci peuvent jouer à la marge :

L’idée qu’un complot soit ourdi contre un gouvernement espagnol, porte-drapeau de la cause palestinienne en Europe et tenant d’une politique migratoire à contre-courant, est séduisante, mais ne résiste pas à l’analyse, même si sa récupération par une droite européenne conquérante qui crie au grand remplacement est avérée.

Selon lui, « la thèse d’une instrumentalisation par le Maroc du levier migratoire est vraisemblable, d’autant qu’on a un précédent, mais le risque est trop grand pour la jouer le jour de la fête du Trône, sans risquer de déstabiliser le pays ou du moins de porter un coup à la légitimité de la Monarchie ». Et de conclure : «  Le coût payé par le Maroc sur la scène internationale est trop important pour se satisfaire de cette explication. »


Une « vengeance » des services de sécurité ?

De fait, les images de dizaines de milliers de jeunes Marocains forçant la frontière espagnole se sont révélées désastreuses pour la promotion du royaume. Le New York Times a ainsi publié des témoignages selon lesquels des agents marocains ont directement encouragé les foules à la franchir (1).

Une autre hypothèse met en avant la colère du Maroc quant à une proposition de loi visant à accorder la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous administration coloniale espagnole et à leurs descendants, approuvée en commission au Congrès le 23 juillet 2026.

Cette mesure, concernant potentiellement 70 000 à 80 000 personnes, a progressé en commission grâce à l’abstention du Parti populaire (PP, droite). Le quotidien madrilène El País a affirmé, citant des sources parlementaires, que les députés socialistes, la famille politique de Pedro Sánchez, ont, « dans le but de ne pas froisser le Maroc », présenté deux amendements visant à supprimer les références au « peuple sahraoui » dans le préambule et à les remplacer par « populations sahraouies » ou simplement « Sahraouis ».

Les contentieux entre Rabat et Madrid ne se limitent pas à ces hypothèses : ils vont des allégations d’espionnage aux critiques espagnoles d’Israël, allié du Maroc, en passant par le football, puisque les deux pays se disputent l’organisation de la finale de la Coupe du monde 2030.

Selon le journaliste espagnol d’El Confidencial Ignacio Cembrero, bête noire de Rabat, la ruée migratoire vers Ceuta serait « une vengeance » du puissant service de renseignement intérieur après que des médias étrangers ont récemment exposé son implication dans l’exploitation du logiciel espion israélien Pegasus dont Pedro Sánchez, entre autres personnalités, a été la cible (2).

Un modèle de développement qui « ne profite pas à la majorité »

Au-delà des lectures géopolitiques, les événements de Ceuta renseignent sur une jeunesse marocaine livrée à elle-même. Au Maroc, le chômage touche 35,8 % des 15-24 ans et 21,9 % des 25-34 ans, particulièrement en milieu urbain. Plus alarmant encore, le royaume compte 2,9 millions de NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation) âgés de 15 à 29 ans.

Les régions du nord du pays sont particulièrement sinistrées. Jusqu’en 2019, Ceuta et Melilla ainsi que leurs environs marocains profitaient d’un régime spécial à la frontière. Les Marocains résidant dans les villes frontières aux deux enclaves espagnoles pouvaient y entrer sans justifier de visa espagnol. La contrebande florissait et faisait vivre des dizaines de milliers de familles marocaines. Mais à l’automne, les autorités marocaines ont décidé unilatéralement d’interdire le passage de la contrebande vivrière par Bab Sebta. La crise sanitaire de 2020 a fini par sonner la fin de cette prospérité informelle.

Mohammed Tozy alerte :

Le Maroc connaît de grands bouleversements démographiques et sociologiques. Son modèle de développement basé sur les investissements publics ne profite pas à la majorité. Son système éducatif est presque en faillite. Cette trajectoire nous mène vers une grande crise de confiance dans les institutions, qui peut menacer à très court terme les fondements de l’État — d’où l’urgence d’un nouveau pacte politique.

Sans un tel accord, le chercheur considère que « les élections prévues en septembre n’auront aucun sens et afficheront certainement une abstention spectaculaire des électeurs ». Un an après les manifestations de la Gen Z et quelques semaines après une crise migratoire doublée d’un drame humain, le Maroc doit élire un nouveau gouvernement, le 23 septembre prochain. Lors du dernier scrutin législatif, le taux d’inscription chez les 18-24 ans s’établissait seulement à 12 %, avec seulement 474 000 inscrits pour 3,89 millions de jeunes électeurs potentiels.

Notes

1. Ben Hubbard et Aida Alami, « Do You Think if I Had a Job I Would Have Gone ? », New York Times, 3 août 2026.

2. Ignacio Cembrero « Ceuta fue la venganza de los servicios secretos marroquíes tras ser expuestos por 14 medios de comunicación », ElConfidencial, 12 août 2026.

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