Tiré d’Orient XXI.
Le 15 août marquera le cinquième anniversaire de la prise de Kaboul par les talibans. À l’automne 2021, le Fonds monétaire international (FMI) annonçait une contraction de l’économie afghane pouvant atteindre 30 % l’année suivante ; d’autres organisations évoquaient un effondrement bancaire, une explosion du chômage, une famine de masse (1). Sous ces prévisions affleurait une conviction plus large : ce régime, privé de reconnaissance internationale et d’une aide finançant l’essentiel de son budget, ne pouvait durablement se maintenir.
Cinq ans plus tard, si la crise humanitaire n’a pas disparu, l’État taliban s’est révélé bien plus solide qu’anticipé : il lève l’impôt, finance une part croissante de ses dépenses, impose ses décisions sur l’essentiel du territoire, stabilise sa monnaie et négocie avec ses voisins. Cette coexistence entre une société durablement fragilisée et un appareil d’État qui se consolide constitue sans doute le principal paradoxe de l’Afghanistan contemporain.
Une souveraineté fiscale imposée
L’une des surprises de ces cinq années tient à la trajectoire des finances publiques. Privé d’une aide internationale qui couvrait jusqu’à 75 % des dépenses non militaires de l’ancienne République, l’Émirat islamique d’Afghanistan semblait voué à l’asphyxie budgétaire. Il a pourtant appris à se financer seul : dès mai 2022, les autorités annonçaient un premier budget entièrement couvert par des recettes intérieures.
Cette transformation tient moins à une révolution économique qu’à la montée en puissance d’un appareil fiscal contraignant. Là où l’on pouvait attendre l’impéritie d’anciens combattants propulsés dans l’administration, ceux-ci se retrouvent encadrés par des procédures strictes – traçabilité systématique et interdiction de manipuler des espèces – et travaillent aux côtés de fonctionnaires maintenus en poste après la prise de Kaboul. Selon le New York Times, près de 3 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros) ont été collectés en 2023 en impôts, douanes et taxes (2). Plusieurs enquêtes menées auprès de commerçants aboutissent à un constat paradoxal : l’administration des talibans se révèle souvent plus efficace que l’ancienne pour percevoir l’impôt, alors même que celle-ci bénéficiait d’un soutien international sans précédent (3). La monnaie nationale est, elle aussi, restée stable, soutenue par un contrôle strict des sorties de devises et par les flux de liquidités humanitaires convertis sur le marché local.
Cette consolidation ne se traduit pourtant pas par une amélioration des conditions de vie. Une partie des élites proches du pouvoir s’enrichit, notamment en ville, tandis qu’environ la moitié de la population dépend encore de l’aide internationale pour ses besoins essentiels (4). L’efficacité administrative n’a pas supprimé la pauvreté ; elle a surtout permis au régime de financer son propre budget sans dépendre des bailleurs institutionnels qui l’ont abandonné en 2021.
En Afghanistan, la paix des vainqueurs
Il y a une promesse que les talibans ont tenue : celle de mettre fin à une guerre civile qui a rythmé le quotidien des Afghans pendant plus de quatre décennies. Les lignes de front ont disparu, et si des groupes de résistance armée issus d’anciens cadres de la République mènent encore des actions sporadiques dans le nord-est du pays, aucun n’est en mesure de contrôler durablement un territoire ni de remettre en cause l’emprise du régime. Un constat que dressait encore récemment un rapport des Nations unies au Conseil de sécurité (5), avant les dernières poussées de résistance dans le Badakhshan (Nord-Est) en juillet 2026.
Cette pacification relative a des effets concrets : déplacements facilités, grands axes sécurisés, régions autrefois inaccessibles qui renouent avec l’activité économique. Le retour, encore marginal, du tourisme étranger en est un symptôme : plus de 9 500 visiteurs internationaux, attirés par Bamiyan ou Hérat, ont été recensés sur les onze premiers mois de l’année 2025.
Mais cette stabilité repose sur une domination militaire incontestée et non sur un consensus politique. Les Nations unies jugent d’ailleurs peu crédibles les affirmations du gouvernement selon lesquelles aucun groupe terroriste n’opérerait plus depuis le sol afghan. La branche locale de l’État islamique, l’ISIL-K (L’État islamique au Khorassan), conserve une capacité de nuisance réelle, comme l’a montré l’attaque qui a tué trois touristes espagnols à Bamiyan en mai 2024, ou l’attentat qui a coûté la vie à un ancien ministre en décembre de la même année.
Interdiction de la culture du pavot
Rares sont les décisions du nouveau pouvoir qui ont suscité autant de scepticisme que l’interdiction de la culture du pavot, annoncée en avril 2022. Trois ans plus tard, les chiffres, eux, ne souffrent guère la contestation : les surfaces cultivées sont passées d’environ 233 000 hectares en 2022 à un peu plus de 10 000 en 2025, soit une chute d’environ 95 % (6). La plupart des institutions reconnaissent qu’il s’agit de l’un des résultats les plus spectaculaires jamais obtenus dans la lutte contre la production d’opium.
Cette évolution révèle surtout la capacité de l’État taliban à imposer une décision sur une grande partie du territoire, là où deux décennies de programmes de substitution agricole, financés par la coalition internationale mais minés par une corruption endémique, n’étaient jamais parvenus à enrayer les cultures. Ce succès reste néanmoins fragile et inégal. Dans de nombreuses régions rurales, la disparition de cette culture a tari les revenus paysans, sans qu’aucune alternative économique ait comblé ce manque. Les chercheurs de l’Afghanistan Analysts Network, organisation indépendante afghane, montrent également que le Badakhshan, où l’implantation talibane est plus récente, échappe en partie à cette politique (7). La flambée des prix de l’opium pousse également certains producteurs à prendre le risque de cultiver le pavot malgré les campagnes d’éradication.
La survie dans les marges
C’est peut-être le paradoxe le plus difficile à saisir de l’Afghanistan taliban : alors que les autorités ont entrepris l’une des politiques les plus restrictives au monde à l’égard des femmes, celles-ci n’ont pas disparu de la vie économique du pays. Il s’agit de femmes urbaines bénéficiant d’une formation antérieure et d’un capital de départ. Bien qu’exclues à présent des espaces publics et de l’enseignement supérieur, elles se sont reconverties dans l’informel. Les Afghanes rurales, comme les plus modestes, ne travaillaient quant à elles déjà plus hors du foyer depuis 2021.
Dans les villes, des réseaux d’entraide et de petites activités commerciales — couture, artisanat, production alimentaire, vente en ligne — permettent à certaines Afghanes de maintenir une source de revenus. Ils sont souvent discrets, et parfois tolérés par les autorités locales tant qu’ils ne remettent pas en cause les normes du régime. Des associations et des entrepreneuses constituent ainsi une économie parallèle où les femmes cherchent moins à contourner ouvertement le pouvoir qu’à négocier avec ses contraintes. Cet arrangement relève surtout de la survie dans un cadre légal oppressif. L’interdiction progressive de l’éducation et la limitation de la mobilité ont réduit considérablement les perspectives sociales de millions d’Afghanes.
Un voisin perdu, d’autres alliés trouvés
À l’intérieur, le régime se consolide. Mais à l’extérieur, son principal allié d’hier est devenu son adversaire le plus immédiat. Durant les deux décennies d’insurrection menée par les talibans contre les forces états-uniennes et de l’OTAN, le Pakistan avait offert aux talibans refuge, soutien logistique et profondeur stratégique. Islamabad doit désormais composer avec un voisin qu’il a lui-même contribué à installer au pouvoir, et qui échappe désormais à son influence.
La campagne d’expulsion des Afghans installés au Pakistan, engagée fin 2023, s’est intensifiée : plus d’un million de personnes ont été renvoyées pour la seule année 2025, dans un climat de fermeture de la frontière et de multiplication des incidents armés. Fin février 2026, les deux pays ont basculé dans un conflit ouvert, avec des frappes aériennes pakistanaises sur Kaboul et des ripostes afghanes, avant qu’une trêve fragile, négociée notamment par le Qatar, ne vienne temporairement apaiser les affrontements en mars.
Cette situation pousse Kaboul à diversifier ses partenariats. Plusieurs puissances régionales ont choisi une approche pragmatique, guidée par leurs propres intérêts plutôt que par une reconnaissance de principe : la Russie, qui a franchi le pas de la reconnaissance officielle en juillet 2025, y voit un moyen de contenir la menace djihadiste en Asie centrale ; la Chine, qui a accrédité un ambassadeur taliban à Pékin sans, toutefois, reconnaître l’Émirat islamique, privilégie une relation économique et stratégique autour des ressources minières et de la stabilité de sa frontière occidentale. Même Bruxelles, qui exclut toute reconnaissance politique, a accepté de recevoir une délégation talibane en juin 2026 pour organiser le retour d’Afghans déboutés de leur demande d’asile, signe que la politique d’isolement occidental n’est plus tout à fait celle de 2021. Dans ces conditions, l’isolement diplomatique occidental conserve-t-il encore sa pertinence ? Pourtant cette pression reste l’un des derniers leviers pour la défense des droits humains.
Notes
1- « Regional Economic Outlook : Middle East and Central Asia », FMI, 19 octobre 2021.
2- David Zucchino, « He Was Once a Covert Taliban Operative. Now He’s the Friendly Taxman », The New York Times, 9 mars 2025.
3- « How the Taliban’s more effective and “fairer” tax system helped it win control of Afghanistan », The Conversation, 2022.
4- Sharif Akramn, « The Turbaned Traders : The Taliban take over the urban economy », Afghan Analyst Network, 14 octobre 2025.
5- Organisation des Nations unies, « La situation en Afghanistan et ses conséquences pour la paix et la sécurité internationales », Rapport du Secrétaire général, A/80/556–S/2025/789, 3 décembre 2025
6- Afghanistan Opium Survey, UNODC, éditions 2022 et 2025.
7- Jelena Bjelica et Fabrizio Foschini, « Opium Cultivation in Badakhshan : The New National Leader, According to UNODC », Afghanistan Analysts Network, 13 novembre 2024.











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