Édition du 26 octobre 2021

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Amérique centrale et du sud

Cinq (autres) choses à savoir sur Haïti

L’assassinat du président d’Haïti, Jovenel Moïse, en juillet 2021, et un important séisme en août ont plongé à nouveau le pays dans une crise politique et humanitaire. Instabilité politique, désastres naturels, violences, la couverture médiatique dominante a alors dépeint Haïti comme le « pays le plus pauvre de l’Amérique ».

Tiré de la Gazette de la Mauricie avec la permission de l’auteure
Par Florie Dumas-Kemp -31 août 20210

On mentionne rarement que ce sont les racines impérialistes – historiques et en cours – qui sont au cœur des crises affectant Haïti. Je vous propose « cinq (autres) choses à savoir », pour sortir du misérabilisme et nous positionner en solidarité avec le peuple haïtien.

Au Canada, des groupes comme le collectif Solidarité Québec-Haïti exigent que le Canada se retire du Core Group et qu’il respecte la souveraineté haïtienne. – Photo : Solidarité Québec-Haïti, 2019

1. Appauvrir la nation noire libérée

Haïti est né d’une révolte d’esclaves, la seule ayant réussi dans l’histoire moderne. La révolution haïtienne (1791-1804) a mené à l’abolition de l’esclavage sur l’île, puis à l’indépendance de la République d’Haïti.

La France a ordonné à Haïti de lui payer une « compensation » de 150 millions de francs (environ 21 milliards USD) en dommages et intérêts pour la perte des revenus d’esclavage. Haïti a été forcé de payer cette dette astronomique jusqu’en 1947. Cette « dette d’indépendance » a empêché Haïti de développer ses infrastructures et services publics, sa propre agriculture, etc. « La France s’est essentiellement assurée que le peuple haïtien continuerait à subir les effets économiques de l’esclavage pendant des générations et des générations », avance l’historienne Marlene Daut.

2. L’impérialisme et les intérêts occidentaux

Haïti a donc payé cher pour son indépendance. Et les puissances occidentales ont continué de la lui faire payer, d’une manière ou d’une autre. L’ingérence des États-Unis a pris plusieurs formes : embargo, occupation militaire entre 1915 et 1934, soutien politique et financier aux dictateurs Duvalier jusqu’à leur chute, coups d’État en 1990 et en 2004 contre le premier président élu démocratiquement (et progressiste) Jean-Bertrand Aristide, etc. En d’autres termes, l’instabilité politique du pays n’est pas fortuite. « C’est quelque chose qui a été conçu, planifié et maintenu par des forces d’occupation étrangères », affirme l’auteur et militant canado-haïtien Jean Saint-Vil.

3. Le coup d’État de 2004, préparé à Ottawa

La politique étrangère du Canada participe activement à cette ingérence. Plus particulièrement depuis 2003, lorsqu’une rencontre secrète se tient à Ottawa pour planifier le renversement du président Aristide. Intitulée « Initiative d’Ottawa sur Haïti », la rencontre rassemblait des représentants des États-Unis, des Amériques, de France, et d’Europe, mais aucun d’Haïti.

Un an plus tard, en 2004, le président Aristide est enlevé par les forces américaines et déporté en République centrafricaine, tandis que les forces armées canadiennes montent la garde à l’aéroport de Port-au-Prince. Sept mille élu·e·s sont démis·e·s de leurs fonctions. Des réformes économiques (privatisations, coupures) sont imposées et une mission militaire de « maintien de paix » est instaurée. La police nationale haïtienne, soutenue et formée par la GRC, a par la suite commis de nombreuses violations de droits humains documentées.

4. Le Core Group

En somme, plusieurs s’entendent pour dire que depuis 2004, Haïti est occupé militairement et contrôlé par des forces étrangères. S’en est suivie une série d’élections bidons aboutissant toujours à des présidents pro-Occident, très souvent en continuité – directe ou indirecte – avec le régime Duvalier. Le « Core Group », composé entre autres du Canada, des États-Unis, de la France et de l’ONU, a été mis sur pied pour gérer les « missions de paix » en Haïti et surveiller les affaires haïtiennes. D’ailleurs, le groupe soutenait Jovenel Moïse, dont le mandat était expiré, malgré ses dérives autoritaires et répressives. Encore aujourd’hui, ce groupe poursuit son interférence et appuie largement le nouveau Premier ministre en place, Ariel Henry.

5. Les demandes des mouvements sociaux

Avant sa mort, les mouvements sociaux haïtiens réclamaient le départ de Moïse, mais plus largement, c’est « une lutte contre un système qui s’est construit sur l’exclusion, les inégalités sociales, la corruption et la mauvaise gouvernance » notait une coalition de féministes haïtiennes en juin 2021. Selon Black Alliance for Peace, l’une des principales demandes des récentes mobilisations massives était que « toutes les puissances occidentales quittent Haïti ». Au Canada, « La seule initiative qu’Ottawa doit prendre en faveur d’Haïti est de se retirer du Core Group et de laisser Haïti respirer ! », réclame le collectif Solidarité Québec-Haïti.

La volonté du peuple d’Haïti doit être respectée, « même si cela contredit les intérêts des industries canadiennes », rappelle Kevin Edmonds, professeur en études caribéennes. Au vu de l’histoire et de notre implication dans l’instabilité politique haïtienne, exigeons que la politique étrangère canadienne respecte la souveraineté pleine et entière du peuple d’Haïti.

[1]« How the U.S. and France Made Haiti Poor », AJ+, 2021, https://www.youtube.com/watch?v=P2kbliq8AUc

[1]« How colonial-era debt helped shape Haiti’s poverty and political unrest », Hyeyoon (Alyssa) Choi, ABC News, 24 juillet 2021, https://abcnews.go.com/amp/US/colonial-era-debt-helped-shape-haitis-poverty-political/story?id=78851735&id=78851735&__twitter_impression=true

[]« New documents detail how Canada helped plan 2004 coup d’état in Haiti », Nikolas Barry-Shaw & Dru Oja Jay, The Breach, 15 juillet 2021, https://breachmedia.ca/new-documents-detail-how-canada-helped-plan-2004-coup-detat-in-haiti/

« Once Again, the Vultures Circle Haiti », Jemima Pierre, 18 août 2021, https://www.blackagendareport.com/once-again-vultures-circle-haiti

« Que fait vraiment le Canada en Haïti ? », Jean Saint-Vil, 16 février 2010, https://www.mondialisation.ca/que-fait-vraiment-le-canada-en-ha-ti/17652

« The 2004 coup d’état in Haiti : Canada’s legacy », The Breach, juillet 2021, https://www.youtube.com/watch?v=9rhKM_UQh3o

« New documents detail how Canada helped plan 2004 coup d’état in Haiti », Nikolas Barry-Shaw & Dru Oja Jay, The Breach, 15 juillet 2021, https://breachmedia.ca/new-documents-detail-how-canada-helped-plan-2004-coup-detat-in-haiti/

« Canada in Haiti : Peacekeeping or Military Occupation ? », Yves Engler, 29 février 2016, https://dissidentvoice.org/2016/02/canada-in-haiti-peacekeeping-or-military-occupation/

Fact Sheet on the Core Group, Black Alliance for Peace, https://docs.google.com/document/d/1t6RmBawvRCIY9VPYdv1ng_4fdEtor_zZp6njuzbBhlw/edit

« Plusieurs organisations lancent un appel à la solidarité féministe internationale », 19 juin 2021, https://dofen.news/plusieurs-organisations-lancent-un-appel-a-la-solidarite-feministe-internationale/

« Haiti’s White Rulers Have Spoken on Haiti’s Political Future », Communiqué de presse, Black Alliance for Peace, 9 juillet 2021, https://blackallianceforpeace.com/bapstatements/haitiswhiterulers

« Laissez Haïti respirer », Solidarité Québec-Haïti, août 2021, https://www.facebook.com/events/972266520293096/

« What lies ahead for Haiti after the assassination of President Jovenel Moïse ? », Ben Cohen, The Star, 7 juillet 2021 https://www.thestar.com/news/world/2021/07/07/what-lies-ahead-for-haiti-after-the-assassination-of-president-jovenel-mose.html

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