Édition du 9 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Arts culture et société

Comment faire de son passage en prison, une œuvre d’art ?

(Résumé et suppléments de la conférence à laquelle j’ai participée au Salon International de l’Édition et du Livre de Rabat, le 9 mai 2026, sur le thème « Écrire, dialoguer, appartenir », en compagnie de l’écrivain Mustapha Fahmi, modérée par Mhani Alaoui.)

Je ne dirai jamais assez tout le bien que je pense de La Beauté de Cléopâtre de Mustapha Fahmi. Un livre qui vaut vraiment le détour. Essentiellement, il pose une question immense, shakespearienne. Comment faire de sa vie une œuvre d’art ?

Cette question a été la mienne durant 35 ans. Dans un contexte et un endroit particuliers qui m’ont servi, en quelque sorte, d’atelier. C’est derrière les murs d’une prison que j’ai construit, au fil du temps, un beau laboratoire de création, d’écriture, de dialogue, avec l’objectif de redonner aux détenus un sentiment d’appartenance. Une appartenance d’une autre nature que celle qui les a amenés en prison. J’ai accompagné les détenus dans leur cheminement avec la même question. Mais adaptée à l’endroit et au contexte carcéral, je devais lui apporter une petite nuance.

Au départ, mon outil de travail était un micro. Et le résultat de chaque rencontre avec les détenus donnait lieu à une émission de radio fondée sur une idée simple. Donner voix à des sans-voix dans le cadre d’une émission radiophonique où des gens connus et populaires venaient écouter des hommes inconnus et impopulaires. Je me demandais alors simplement, comme journaliste, qu’est-ce qu’un détenu peut dire devant un micro de radio ? Que peut-il m’apprendre sur la prison ?

Et puis, très vite, dès la première rencontre, quelque chose est arrivé. Ce sont les détenus qui m’ont amené à transformer une question journalistique en une autre, plus intéressante. Comment l’art, la culture et la création pourraient-ils contribuer à l’épanouissement d’une personne incarcérée ? Un peu plus tard, la question deviendra plus théâtrale, shakespearienne, existentielle. Comment faire de son passage en prison une œuvre d’art ?

Faire une œuvre d’art de son passage en prison suppose un grand effort d’imagination. L’imagination, ce n’est pas ce qui manque en dedans. Les prisons sont des fabriques de création qui tournent 24 heures sur 24. Mais sans encadrement, sans orientation, sans programmes, l’imaginaire des détenus ne les amène pas nécessairement là où il faut pour réintégrer une vie socialement plus acceptable. Voilà pourquoi, le 11 décembre 1989, je suis arrivé à la prison de Bordeaux avec un micro de radio, pour essayer de donner un certain sens à cette imagination.

Dix jours après la chute du mur de Berlin. Pendant que des Allemands de l’Est et de l’Ouest célébraient leurs retrouvailles, moi, je franchissais le mur de la prison de Bordeaux, à Montréal. La plus grande prison du Canada. Une des plus emblématiques en Amérique du Nord.

On m’a conduit dans une grande salle que je trouvais un peu sombre, un peu lugubre. Ce n’était pas encore un studio, encore moins un théâtre. Avant que je puisse installer mon matériel d’enregistrement, un détenu se précipita sur le micro. Il s’isola dans un coin et commença à parler. Doucement. Comme au confessionnal. Nous étions plusieurs à observer la scène. Fascinés. Moi, un peu agacé, puisque le micro n’était pas branché. Je sentais déjà que je n’étais pas là seulement pour rapporter, pour enregistrer. Peut-être étais-je là pour autre chose.

Cet homme parlait au micro comme on parle à quelqu’un. Puis sa voix monta. Elle se transforma. Elle devint urgence. Il se mit à crier. Il exigeait du micro qu’il fasse apparaître un dentiste, avec une intensité digne d’une tragédie grecque. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit. Un gardien apparut. Il appela son nom. Debel que les gars appellait affectueusement, Débile. Surpris, l’homme ouvrit grand les yeux. Déjà. Le gardien ajouta un mot. Dentiste.

Silence. Puis révélation.

Cet homme venait d’inventer une stratégie. Un monologue. Une performance. Un cri organisé. Il nous avait joué un tour, il nous avait fait marcher. Il avait fait, avec un micro non branché, un tour de magie. Une œuvre, une petite œuvre. Il y avait dans ce premier jeu de micro un potentiel à exploiter et un monde imaginaire à explorer.

Plus tard, les choses allaient prendre forme. Avant les séances d’enregistrement, avant d’être branchée à un micro, avant d’être diffusée, la parole des Souverains devait d’abord être pensée. Écrite. Préparée. C’est de cette façon que l’écriture est devenue une étape de création fort importante.

Et dans ce processus créatif, l’écriture allait s’imposer comme une évidence, autant pour les détenus que pour moi. Avant de parler, il fallait écrire. Pour dire juste, il fallait d’abord chercher. Et cette recherche passait par les mots. Souverains anonymes est née, beaucoup plus qu’une émission de radio.

Je n’étais ni professeur de littérature ni écrivain installé. J’étais journaliste. J’avais beaucoup écrit, oui, mais sans imaginer que cela me servirait là, dans cet endroit où les mots sont souvent enfermés avec les hommes. Souverains anonymes est née, beaucoup plus qu’une émission de radio.

Un jour de 1992, un autre de mes Souverains, Stéphane, avait beaucoup de larmes et pas assez de mots pour dire tout le chagrin d’avoir été quitté par sa blonde. Comme il était particulièrement démonstratif, je l’ai invité à écrire son chagrin au lieu de déverser toutes ses larmes sur mon épaule. Avec quelques papiers et un crayon, il s’était installé dans un coin de la salle et, en quelques minutes, il venait de noircir trois pages. « Elle est partie », répété une centaine de fois, et une dernière phrase en guise de conclusion. « Je la retrouverai à ma sortie. »

Il n’arrivait pas à dire plus. Mais dans cette répétition obsessive, je trouvais qu’il y avait là la matière d’une histoire à raconter. Pour lui donner un exemple de ce qu’il pourrait faire avec ces deux phrases, je me suis permis de développer son idée en quelques vers.

J’ai levé les yeux au ciel
Et j’ai vu naître une étoile
Elle était unique et très belle
Tous les soirs, je la contemplais

Par des soirs gris, elle se cachait
Quand je lui parlais, elle réapparaissait
Une fois, j’ai passé la nuit à la chercher
Elle était partie vers une autre galaxie

Le ciel est plein d’étoiles
Mais la plus belle est partie
Elle est peut-être sur terre
Je la retrouverai à ma sortie.

Quelques instants plus tard, Stéphane criait son poème à qui voulait l’entendre partout dans son secteur. Même les gardiens tendaient l’oreille. Il ne pleurait plus. Il jubilait d’avoir trouvé les mots pour dire son chagrin et son espoir.

Mais à force de crier les mots du poème, Stéphane a provoqué chez d’autres détenus un étrange sentiment d’identification, d’appartenance. La plupart des détenus avaient vécu l’expérience d’être quittés, abandonnés par leurs femmes, et voilà qu’en quelques mots ils se sentaient représentés. Ce petit et modeste poème a connu un destin inattendu. Il a été vendu, revendu, dans une vente aux enchères aux prix de petits morceaux de hachich. Le plus offrant a eu le privilège de le dire de sa propre voix devant un micro et un invité. Plus tard, quand j’ai appris le stratagème, j’ai exigé qu’on reconstitue devant moi la scène de la vente aux enchères d’un poème.

Aussitôt, j’ai lancé un concours de poésie à l’ensemble de la prison. Quatre ans plus tard, je me suis retrouvé avec quelque mille textes. J’en ai affiché quelque deux cents sur les portes des cellules. Quand les gardiens faisaient leur tournée le soir avec leurs lampes de poche, ils tombaient sur des poèmes et, pendant quelques instants, ce sont les détenus qui libéraient les gardiens.

De cette abondance de textes, un album de chansons est né, Libre à vous, ou on peut entendre des voix de chanteurs connus interpréter les paroles des hommes de passage en prison. Il suffisait d’écrire pour faire de son passage en dedans une œuvre d’art.

— -

J’ai passé 35 ans de ma vie à encourager l’écriture de chansons et de poèmes en prison. J’ai fait le choix de ne diffuser de cette imagination fertile des détenus que ce qui brille, ce qui prépare une belle sortie, ce qui augure d’un bel avenir, ce qui raconte de belles histoires. J’ai fait entrer la culture en prison par des artistes importants pour donner aux détenus un sentiment d’importance, pour qu’ils cultivent l’estime de soi, pour qu’ils entament un chemin de guérison, pour qu’ils se débarrassent du réflexe victimaire qui les habite depuis l’enfance, pour que leur imagination et leur création soient au service de leur épanouissement, pour qu’ils apprennent à construire une parole responsable, pour qu’ils se sentent appartenir au monde.

Et à force de rappeler à ces hommes ce qu’ils ont de beau et de bien, j’ai souvent été le témoin privilégié de leur transcendance. J’ai vu un détenu réaliser son rêve de devenir ingénieur aéronautique. Je l’ai suivi dans son parcours, passant d’une classe du centre de formation de Bordeaux à un cours à l’université. Je l’ai entendu dans mon programme radiophonique exprimer ses rêves en poésie. Oui, j’ai vu le meilleur se manifester au cœur du pire. J’en parle largement dans le livre Vols de temps que j’ai publié en 2019 à l’occasion du 30me de Souverains anonymes.

Mais j’ai vu aussi le pire se manifester au cœur du pire. J’ai vu l’imagination prendre des raccourcis pour atteindre ce qu’il y a de plus sombre en l’homme. Mais j’ai fait le choix de ne retenir que ce qui brille.

Par exemple, ces paroles qui ont fait l’objet d’une belle chanson composée et interprétée par Michel Rivard. Des paroles écrites par un ancien détenu, un Souverain, un poète et un auteur reconnu, aujourd’hui décédé, Christian Mistral. Comme Jean Genet, lui aussi, il a fait de son très court passage en prison, comme dans ce magnifique poème, un territoire de langage, de théâtre et de métamorphose :

Y’a pas de poésie en prison.

La dame aveugle soupesait
Tout ce que les gens lui disaient
Que j’avais fait, n’avais pu faire
Dans une balance de fer
Où l’innocence et son contraire
L’une dans l’autre se déguisaient

Y’a pas de poésie en prison
Y’a rien qui rime avec la mort
Que le parfum des pendaisons
Qui flotte sous les miradors...

J’ai dessiné des libellules
Des papillons, des femmes nues
Sur tous les murs de ma cellule
Et je leur ai donné des noms
Avant de m’y frapper le front
Mon âme est une plaie décousue
Y’a pas de poésie en prison
Ça nous rendrait trop malheureux
Y’a pas de gazon, y’a pas d’saison
Le temps est immobile et creux
Quand l’acier de la porte claque
Sur mon palais de pénitence
Tout c’que je possède est dans un sac
Tous mes amis ont disparu
Tout c’que j’connais n’existe plus
J’épouse l’ombre et le silence

Y’a pas d’poésie en prison
Les mots sont des bêtes farouches
J’peux pas sauter le mur du son
J’ai des barbelés dans la bouche


— -

J’avais douze ans quand j’ai commencé à écrire. J’écrivais pour ma grand-mère quand la solitude lui pesait. Je lui prêtais des phrases comme on prête une épaule pour s’adresser à son fils, et je m’amusais toujours à en rajouter un peu. Moi aussi, j’aimais mon oncle.

Et puis, à l’école, j’étais ce qu’on pourrait appeler un Cyrano discret. J’écrivais des lettres d’amour pour ceux qui avaient trop peu de mots pour dire leur amour, leur désir, à l’attention d’une voisine ou d’une cousine. Je transformais des silences en déclarations enflammées. Et je dois l’avouer, j’en faisais toujours un peu trop en y ajoutant une petite étincelle. C’était ma manière d’être fidèle et généreux avec le client.

Des années plus tard, j’allais devenir un écrivain public en prison. J’écris pour appartenir, mais surtout pour comprendre.

Mohamed Lotfi
12 Mai 2026

PS : Je remercie mon ami Mustapha Fahmi d’avoir suggéré mon nom pour participer à cette présentation sur l’invitation du Conseil de la Communauté Marocaine à l’Étranger. Merci pour l’accueil. Merci à Mhani Alaoui pour la brillante modération. Je regrette l’absence de Taha Adnan, pour des raisons de santé.

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