Édition du 9 décembre 2025

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Comptes rendus de lecture du mardi 18 novembre 2025

Les nourritures terrestres et Les nouvelles nourritures
André Gide

André Gide a écrit « Les nourritures terrestres » dans la fin de la vingtaine et « Les nouvelles nourritures » trente-huit ans plus tard, dans la fin de la soixantaine. Elles ont toutes deux été considérées au début du dernier siècle comme des chefs-d’œuvre de la littérature. J’ai pour ma part préféré « Les nouvelles nourritures », qui sont les sages paroles d’émancipation et de liberté d’un vieil homme aux plus jeunes.

Extrait :

O toi pour qui j’écris – que j’appelais autrefois d’un nom qui me paraît aujourd’hui trop plaintif : Nathanaël, que j’appelle aujourd’hui : camarade – n’admets plus rien de plaintif en ton coeur.

Sache obtenir de toit ce qui rende la plainte inutile. N’implore plus d’autrui ce que, toi, tu peux obtenir.

J’ai vécu ; maintenant c’est ton tour. C’est en toi désormais que se prolongera ma jeunesse. Je te passe pouvoir. Si je te sens me succéder, j’accepterai mieux de mourir. Je reporte sur toi mon espoir.

De te sentir vaillant me permet de quitter sans regrets la vie. Prends ma joie. Fais ton bonheur d’augmenter celui de tous. Travaille et lutte et n’accepte de mal rien de ce que tu pourrais changer. Sache te répéter sans cesse : il ne tient qu’à moi. On ne prend point son parti sans lâcheté de tout le mal qui dépend des hommes. Cesse de croire, si tu l’as jamais cru, que la sagesse est dans la résignation ; ou cesse de prétendre à la sagesse.

Camarade, n’accepte pas la vie telle que te la proposent les hommes. Ne cesse point de te persuader qu’elle pourrait être plus belle, la vie ; la tienne et celle des autres hommes ; non point une autre, future qui nous consolerait de celle-ci et qui nous aiderait à accepter sa misère. N’accepte pas. Du jour où tu commenceras à comprendre que le responsable de presque tous les maux de la vie, ce n’est pas Dieu, ce sont les hommes, tu ne prendras plus ton parti de ces maux.

Ne sacrifie pas aux idoles.

Attention chien dangereux
Lise Vadnais

«  Attention chien dangereux  » est un vibrant plaidoyer en faveur d’un strict contrôle des chiens de type pitbull au Québec. Rédigé par Lise Vadnais, dont la sœur Christiane est morte en 2016 de manière atroce des attaques d’un pitbull, l’essai s’appuie sur une recherche exhaustive et sur des études et statistiques à la fois troublantes et convaincantes. On apprend cependant assez vite qu’il existe un vaste lobby pro-pitbull, ici et ailleurs, qui n’hésite pas à produire des documents de façon frauduleuse et à mentir pour éviter que l’on classe les pitbulls dans une catégorie à part, comme chiens dangereux, et qu’on en interdise, même progressivement, la présence au Québec – comme l’a fait l’Ontario, un très grand nombre de pays dans le monde et un très grand nombre d’États américains. Un dossier où la SPCA déshonore.

Extrait :

Pendant ce temps, le chien bondit à nouveau sur Christiane. Il vise sa gorge, son visage. Effrayée, elle a le réflexe de se protéger de son bras gauche. Le rapport du coroner révélera un peu plus tard l’état de ce bras : lacéré jusqu’à l’os. Sentant son sang couler, Christiane se met à paniquer, mais croit encore que le chien finira par la lâcher et retournera là d’où il vient. Elle se demande encore comment il a fait pour entrer dans sa cour et envisage de se rendre à la porte de la clôture pour le faire sortir. Oui, voilà, se rendre à la porte, l’ouvrir, faire sortir le chien. Refermer sur lui la porte, se mettre à l’abri. Puis elle pourra appeler le 911. Pour sa jambe, sa jambe qui saigne. Ce n’est probablement rien, qu’une blessure superficielle qui guérira rapidement. Il faudra qu’elle demande aux ambulanciers de ne contacter personne de sa famille. Surtout pas sa fille. Émilie. Ne pas inquiéter Émile, la protéger. Protéger Émilie.

Le chien recule, la dévisage de ses yeux noirs et ronds comme des billes. C’est à cet instant précis qu’elle comprend que non, elle n’aura pas le temps de se rendre jusqu’à la clôture. C’est à cet instant précis que la peur s’installe. Dans un dernier sursaut de conscience, elle décide de retourner à l’intérieur. Mais à peine a-t-elle posé le pied sur la première marche de l’escalier de sa terrasse que le chien, sans prévenir, récidive. Jambe droite, jambe gauche. Mordre, secouer, arracher. La douleur est si intense qu’elle en tremble. Et sur son beau visage, les larmes coulent, sans qu’elle puisse rien faire pour les contenir. Des larmes d’effroi et de désespoir.

Christiane s’effondre. Sa tête va cogner contre le bois de la seconde marche. De sa main droite, elle s’agrippe à la rampe d’escalier. Une douleur fulgurante lui coupe le souffle, probablement lorsque le chien, qui la secoure comme une poupée de chiffon, lui fracture le péroné. Et puis, il y a le sang, le sang imbibant son chemiser rose, le sang par terre, sur l’escalier, sur les dalles et aussi un peu plus loin, sur le gazon. Du sang, son sang. Elle pense à Émilie, se dit qu’il ne faut pas qu’Émlie voie ça, qu’il ne faut pas qu’Émilie s’inquiète. S’affolant, elle voudrait crier à nouveau à l’aide, mais n’en a plus la force. Avant de fermer les yeux, elle regarde ses jambes, son bras gauche, son corps qui ne lui appartient plus.

Son corps déchiqueté, son sang répondu sur le gris des dalles et sur le vert du gazon, son cœur qui vient ce cesser de battre.

Avril rouge
Santiago Roncagliolo
Traduit de l’espagnol

Ce roman se déroule au Pérou dans le contexte de la lutte armée entre l’État péruvien et le Sentier lumineux. La violence et la cruauté s’y déploient de part et d’autre sans que nous sachions trop où tout cela va nous mener. C’est d’ailleurs ce portrait réaliste et honnête de la situation d’alors qui donne toute sa valeur au roman. Un corps est retrouvé calciné, une croix sanglante tracée à la hache sur le front. Félix Chacaltana, substitut du procureur dans la ville d’Ayacucho, s’interroge...

Extrait :

Vous m’avez demandé si je croyais au Ciel. Je crois à l’enfer, monsieur le substitut. J’y vis. L’enfer, c’est de ne pas pouvoir mourir.

Vivre pour la raconter
Gabriel García Márquez
Traduit de l’espagnol

J’ai toujours aimé les histoires et les récits d’enfance et de jeunesse, que ce soit celles de Renan, de France ou de Tolstoï. Dans son autobiographie « Vivre pour la raconter », l’écrivain colombien Gabriel García Márquez nous raconte ses années de jeunesse à Aracataca, avec ses parents, ses grands-parents, ses nombreux frères et sœurs, puis ses études et ses débuts dans la littérature et le journalisme, jusqu’à son départ pour l’Europe au début de la trentaine. Il nous fait découvrir avec joie la Colombie de l’époque, celle des années 1940 et 1950, avec ses rêves et ses déceptions, ses joies et sa persévérance, malgré l’emprise de gouvernements conservateurs corrompus (soutenus par les États-Unis). Comme ses romans «  L’amour au temps du choléra » et « Cent ans de solitude », « Vivre pour la raconter » est un bouquin de vie, de folie et d’espoir. On en sort transformé.

Extrait :

Barranquilla était cela : une ville qui ne ressemblait à aucune autre, surtout de décembre à mars, quand les alizés du nord compensaient la chaleur infernale de la journée par des bourrasques nocturnes qui tournoyaient dans les patios et emportaient les poules dans les airs. Seuls restaient ouverts les hôtels de passe et les cantines de mariniers près du port. Quelques oiselles de nuit attendaient des heures durant la clientèle toujours incertaine des bateaux du fleuve. Un orchestre de cuivre jouait sur le bord de mer des valses langoureuses que personne n’entendait car elles étaient couvertes par les hurlements des chauffeurs de taxi discutant de football parmi les voitures à l’arrêt sur le paseo Bolívar. Le seul endroit accueillant était le café Roma, une taverne de réfugiés espagnols qui restait toujours ouverte pour la bonne raison qu’elle n’avait pas de portes. Elle n’avait pas non plus de toit dans cette ville fouettée par des averses torrentielles, mais personne ne s’est jamais plaint de n’avoir pu manger une omelette aux pommes de terre ou parler affaires à cause de la pluie. Avec ses petites tables rondes peintes en blanc, ses chaises de fer à l’ombre des acacias en fleur, c’était un havre de paix en plein air. Vers onze heures du soir, après le bouclage des journaux du matin, El Heraldo et La Prensa, les rédacteurs s’y retrouvaient pour dîner. Les réfugiés espagnols arrivaient bien avant, vers sept heures, après avoir écouté chez eux le journal parlé du professeur Juan José Pérez Domenech, qui continuait à diffuser des nouvelles de la guerre d’Espagne alors qu’elle était finie depuis douze ans. Une nuit de chance, l’écrivain Eduardo Zalamea y avait jeté l’ancre en revenant de la Guajira et s’était tiré une balle dans la poitrine, sans conséquences graves. La table devint une relique historique que les serveurs montraient aux touristes sans leur permettre de s’y asseoir. Des années plus tard, Zalamea a publié sa mésaventure dans Cuatro años a bordo de mí mismo, un roman qui a ouvert à notre génération des horizons jusqu’alors insoupçonnés.

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Bruno Marquis

Bruno Marquis est un lecteur qui s’est impliqué dans plusieurs organismes voués à la protection de l’environnement, à la paix et à l’élimination de la pauvreté chez les enfants au cours des vingt dernières années. Il publie actuellement une chronique sur l’environnement dans le mensuel Ski-se-Dit. Il a aussi tenu régulièrement une chronique dans le webzine tolerance.ca.

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