Édition du 16 juin 2020

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Politique canadienne

Coopération interantionale avec Haïti - Après la désorganisation, le détournement…

Les cinq années de Beverly Joan Oda à la barre du Ministère de la coopération internationale furent une catastrophe pour l’Agence canadienne de développement international (ACDI) et plus notablement pour l’ensemble des organisations de solidarité et de coopération et leurs partenaires au Sud qui en sont ressortis au mieux affaiblis.

Avec Julian Fantino, nouveau Ministre depuis 6 mois, les perspectives s’annoncent pires. Les pays les plus pauvres n’ont qu’à bien se tenir car c’est à un véritable détournement de sens et de fonds auquel nous assistons pour une ACDI qui affiche désormais sans gêne ses propres intérêts en faveur d’une vision particulière du développement économique, celle du gouvernement conservateur. En vedette, minières et pétrolières canadiennes !

Faut-il voir un lien entre l’absence de ressource minière ou pétrolière en Haïti et le désintérêt du Ministère de la coopération internationale canadien pour l’ile ? À quelques jours du 3e triste « anniversaire » du séisme du 12 janvier 2010 à Port-au-Prince, le Ministre annonçait le gel des financements vers Haïti tout en concluant résolu ; « Nous ne sommes pas une œuvre de charité » !

L’ACDI, un investissement ?

Bien que l’affirmation du ministre soit choquante à plusieurs niveaux et bien que l’ACDI exige souvent des partenaires de la société civile qu’eux-mêmes souscrivent aux principes reconnus de la charité, il est vrai que l’ACDI n’est pas une œuvre de charité au sens propre. Son mandat est beaucoup plus large et inclue le développement social et économique local et les droits humains. Le ministre conservateur pousse cependant le mandat de l’ACDI dans des zones inattendues lorsqu’il précise que désormais les décaissements de l’agence seront des occasions où « tout le monde ressort gagnant ».

En novembre dernier, devant plusieurs chefs d’entreprises réunis à l’Economic Club of Canada, il précisait sa pensée en décrivant l’ACDI comme un « outil » pour « aider les entreprises commerciales à l’étranger ». Il a aussi déclaré que le travail de l’ACDI « consistait à aider les pays en développement à créer les conditions propices pour mettre des capitaux à la disposition des entreprises ».

« L’ACDI peut contribuer à renforcer la capacité de négocier avec d’autres pays, de mettre en œuvre des accords commerciaux internationaux avec le Canada et d’autres partenaires, et aider les entreprises à profiter de ces accords. Et nous le ferons de plus en plus à l’avenir », a conclu le ministre devant l’Economic Club.

En termes simples, lorsqu’on parle de créer des « conditions propices » pour que les entreprises canadiennes puissent investir, cela signifie concrètement que l’ACDI devra, dans les pays où elle intervient, promouvoir les privatisations et les dérèglementations, voire faire des pressions, pour dissuader des gouvernements de nationaliser des parties de leurs économies. Du point de vue des entreprises canadiennes, de telles politiques sont vitales pour bonifier leurs profits même si les conséquences sont néfastes sur les populations et les écosystèmes locaux. N’est-ce pas là justement l’inverse du mandat de l’ACDI qui doit officiellement travailler à réduire la pauvreté ???

Les responsabilités canadiennes en développement international

Peut-être faut-il le rappeler, il existe cependant une loi encadrant le mandat du Ministère de la coopération internationale et les soutiens offerts par l’ACDI. La Loi sur la responsabilité en matière d’aide au développement officielle (entrée en vigueur en juin 2008) établit la responsabilité du ministre qui doit respecter trois critères afin que les dépenses du Ministère soit considérée comme une aide au développement officielle. Toutes les contributions de l’aide publique au développement doivent en effet contribuer à la réduction de la pauvreté, tenir compte des points de vue des pauvres et être compatible avec les normes internationales en matière de droits de la personne.

Davantage, en vertu de cette même Loi, trois groupes doivent être consultés au moins une fois tous les deux ans dans le cadre du processus décisionnel relatif à l’aide au développement : les gouvernements, les organismes internationaux et les organismes de la société civile canadienne.

Nous sommes ici devant une aberration multiple où le Ministère ne consulte ni les pauvres, ni les organismes de la société civile canadienne car ses intérêts vont du côté du secteur privé. Nous sommes devant une situation où il convient de s’interroger sur le respect de la lettre de la loi par ceux là même qui les premiers sont censés la respecter.

Et Haïti ?

On a beaucoup critiqué la coopération internationale en Haïti, et parfois avec raison. Malgré cela, le Ministère des relations internationales du Québec tient des statistiques révélatrices où 80% des initiatives québécoises financées obtiennent des résultats probants.

Alors que les organisations de la société civile haïtiennes réclament d’être davantage incluent dans les décisions qui concernent le développement de leur pays, M. le ministre annonce que l’ACDI exigera dorénavant des organisations canadiennes qu’elles soient d’abord dans des partenariats avec les entreprises canadiennes à l’étranger.

« Et, bien que l’Agence ait de longs antécédents de travail avec des organisations du secteur privé, qui agissent à titre d’agents d’exécution, elle doit en fait collaborer davantage avec elles », a affirmé M. Fantino. Il a rajouté que les partenariats qui existent déjà entre des ONG financées par l’ACDI et des compagnies minières canadiennes devraient être des « modèles » pour de futurs projets de développement.

Faudra-t-il trouver du pétrole en Haïti pour que l’ACDI soit en mesure de respecter son propre mandat ??

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