Mesure 1 — Mettre l’environnement au cœur du modèle de développement
La mesure adopte la grammaire du green new deal : création d’emplois dans des « secteurs verts », développement de « filières d’avenir », zéro perte d’emploi net par région. Cette approche a le mérite de refuser le chantage à l’emploi que l’industrie fossile agite contre toute transition, mais elle demeure prisonnière d’une logique de reconversion sectorielle qui laisse intacte la structure de propriété capitaliste des entreprises appelées à opérer cette transition. Parler de « filières » — protéines végétales, bois d’œuvre, énergies renouvelables — sans poser la question de qui possède ces filières, c’est présumer qu’un capitalisme verdi peut se substituer sans heurt à un capitalisme fossile, alors que la contradiction entre accumulation et limites biophysiques ne se résout pas par un simple changement d’intrant énergétique.
La cible de réduction de GES (37,5 %, « idéalement » 45 %) illustre elle-même cette prudence : elle reste en-deçà de ce que la littérature du GIEC associe à une trajectoire compatible avec 1,5°C pour un pays du Nord industrialisé à responsabilité historique élevée, et le conditionnel qui entoure la cible haute trahit une hiérarchisation implicite entre impératif climatique et gestion des équilibres budgétaires. Justifier le recul de la cible des émissions de GES par le refus du gouvernement de la CAQ de s’attaquer à la crise climatique, c’est préparer pour l’avenir un autre recul car il est certain que si un parti néolibéral prend le pouvoir, il négligera à son tour de donner la priorité à cette question. Nous devons reprendre les objectifs définis par le GIEC, qui sont définis à partir d’une expertise scientifique. C’est la radicalité des moyens qu’il faudra mobiliser pour atteindre ces objectifs qu’il faudra préciser.
Le renvoi de la gestion forestière à une « concertation » et à une « cogestion par et pour les communautés » est significatif de la méthode générale du programme : la démocratisation y est pensée comme processus consultatif, jamais comme expropriation ou socialisation. Rien n’indique que les grandes compagnies forestières intégrées perdraient leur droit de tirer profit de la ressource ; la cogestion, dans ce cadre, risque fort de se réduire à une consultation élargie sans transfert réel de pouvoir décisionnel ni de titres de propriété aux communautés, autochtones ou non, qui vivent des forêts.
Mesure 2 — Transports collectifs efficaces et accessibles
C’est sans doute la mesure la plus proche d’une logique de démarchandisation : viser « à terme » la gratuité, réinvestir massivement, faire du réseau de transport un bien commun structurant. Mais le « à terme » fait tout le travail politique de cette phrase : il repousse indéfiniment ce qui devrait constituer un point de départ, non un horizon. La gratuité des transports collectifs n’est pas un luxe redistributif, elle est une condition matérielle de la mobilité pour les classes populaires, pour les femmes qui assument disproportionnellement le travail de reproduction sociale et les déplacements associés à la logistique du soin, et pour les régions déjà privées de services. Reporter la gratuité, c’est accepter que le financement des transports continue de reposer sur la tarification à l’usage, logique foncièrement régressive. La gratuité du transport est une urgence immédiate pour assurer une redistribution de la richesse et pour permettre le passage de l’utilisation du transport automobile vers le transport collectif.
Le maintien de l’objectif de « complémentarité » entre transport collectif et automobile individuelle, ainsi que la référence à l’autopartage et au covoiturage comme composantes du réseau structurant, trahit une réticence à affronter frontalement le modèle de l’auto-solo, pourtant au cœur de l’aménagement du territoire capitaliste nord-américain et de la dépendance structurelle aux hydrocarbures qu’il engendre. Un objectif « au-delà de 50 % » des dépenses publiques en transport collectif, présenté comme audacieux, ne fait que dépasser de peu la parité avec les infrastructures routières. C’est un plancher, non un renversement de priorité.
Mesure 3 — Faire payer les industries polluantes et gaspilleuses
Cette mesure reconduit le principe pollueur-payeur, cadre néolibéral par excellence né des sommets internationaux des années 1990, qui traite la pollution comme une externalité à internaliser par le prix plutôt que comme le symptôme structurel d’un mode de production organisé autour de l’accumulation illimitée sur une planète finie. Exiger des « compensations financières substantielles » revient à accepter que la destruction environnementale demeure une activité légitime dès lors qu’elle est monnayée — une forme de réification de la nature réduite à une variable comptable dans le calcul des coûts de production. Le conditionnement des subventions gouvernementales au respect des normes environnementales, de même, ne fait que moraliser l’accès aux fonds publics sans jamais interroger le bien-fondé de subventionner des entreprises privées à but lucratif pour des activités que la planification publique pourrait assumer directement.
Le renvoi de l’évaluation de l’« acceptabilité » des usages industriels aux instances de gouvernance locale, sans pouvoir de refus contraignant clairement affirmé au bénéfice des communautés, laisse ouverte la possibilité que des projets extractivistes se poursuivent moyennant un processus procédural plutôt qu’un droit de veto réel.
Mesure 4 — Adapter les territoires aux nouvelles réalités climatiques
L’adaptation est nécessaire — la crise climatique est déjà là, et il serait irresponsable de ne pas réfléchir en termes d’atténuation. Ce sont les populations les plus pauvres qui habitent le plus souvent les zones inondables, les quartiers les plus exposés à la chaleur urbaine faute de canopée, les logements les moins bien isolés. Une politique d’adaptation qui ne s’attaque pas à la spéculation immobilière et à la rente foncière comme mécanismes organisateurs de cette exposition inégale reproduit, sous couvert de résilience, la hiérarchie sociale existante.
L’absence de toute mention du travail de reproduction sociale — care, entraide de proximité, réseaux communautaires — dans la gestion des catastrophes climatiques est révélatrice d’une vision essentiellement technique et infrastructurelle de l’adaptation, qui laisse de côté le travail concret, largement féminisé et non rémunéré, qui absorbe déjà l’essentiel du choc des catastrophes. C’est une dimension que nous devons souligner dans notre défense de l’adaptation des territoires aux nouvelles réalités climatiques.
Mesure 5 — Protéger le territoire avec les communautés
La cible de protection de 30 % du territoire s’inscrit dans le cadre du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, et la reconnaissance d’un statut juridique au fleuve Saint-Laurent constitue une avancée réelle vers une conception du droit qui déborde l’anthropocentrisme strict. Protéger 30 % du territoire sans exproprier les intérêts miniers, forestiers et immobiliers qui en détiennent les droits d’exploitation revient à négocier la protection au cas par cas avec le capital, plutôt que de l’imposer comme priorité sociale contraignante.
La mesure reste également silencieuse sur la souveraineté territoriale autochtone au sens plein — celle qui implique la reconnaissance de titres et de juridictions, non seulement une consultation ou un partenariat de « collaboration ». Une perspective véritablement anticoloniale exigerait la reconnaissance de la double souveraineté, celle du Québec et celle des nations autochtones sur leurs territoires respectifs, comme fondement même de toute politique de conservation, plutôt que comme modalité parmi d’autres de mise en œuvre d’objectifs fixés ailleurs.
Mesure 6 — Soutenir l’agriculture et les pêches pour une alimentation de proximité
La souveraineté alimentaire, dans son sens originel, implique le droit des peuples à définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires en rupture avec le régime agroalimentaire mondialisé — ce qui suppose de s’attaquer frontalement au pouvoir de l’agro-industrie, des semenciers, des grandes chaînes de distribution et de la financiarisation des terres agricoles. La mesure propose de protéger les terres « contre la spéculation ». Cela est essentiel. Mais elle ne précise pas de mécanisme contraignant — droit de préemption public, plafonnement de la propriété foncière agricole, fiscalité punitive sur l’accaparement.
La modernisation des installations « pour se conformer aux normes internationales » subordonne, une fois de plus, la transition écologique agricole aux standards fixés par le commerce international plutôt qu’à un projet de rupture avec l’agriculture d’exportation intensive. Quant à la mise en marché directe et aux marchés publics, ce sont des mesures utiles mais marginales tant que l’essentiel des surfaces cultivées demeure organisé autour de la monoculture d’exportation et de l’agrobusiness.
Mesure 7 — Interdire les nouveaux pipelines et protéger la souveraineté énergétique
C’est la mesure la plus radicale du bloc, et elle mérite d’être reconnue comme telle : l’interdiction de tout nouveau projet fossile, la protection d’Hydro-Québec contre la privatisation et l’affirmation du contrôle public sur la production énergétique renouvelable vont dans le sens d’une rupture avec l’extractivisme canadien, à juste titre nommé comme rapport de domination économique du Canada sur le Québec. Cette lecture, proche d’une critique de l’impérialisme énergétique canadien intérieur, est cohérente avec une perspective anticapitaliste.
La protection du caractère public d’Hydro-Québec doit passer par la question sur son modèle actuel. La société d’État est, en grande partie tournée vers l’exportation et cherche à imposer ses propres méga-barrages sur les territoires autochtones du Nord. Ce modèle doit être remis en cause. Protéger Hydro-Québec de la privatisation sans démocratiser sa gouvernance ni reconnaître les conflits territoriaux qu’elle a elle-même engendrés avec les Cris de la Baie de James ou les Innus de l’est du Québec et ailleurs revient à naturaliser un modèle de développement hydroélectrique lui-même contestable. Le programme d’efficacité énergétique, présenté en clôture, reste correctement ciblé sur les ménages à faible revenu.
L’interdiction des projets fossiles devrait s’appuyer sur une sortie planifiée et contraignante de toute exportation énergétique organisée autour de la rentabilité, par la démocratisation de la gouvernance d’Hydro-Québec incluant représentation des travailleuses et travailleurs et des communautés autochtones avec droit de veto sur les nouveaux barrages, et par un programme massif et gratuit — non simplement subventionné — de rénovation thermique universelle, financé par une fiscalité confiscatoire sur les profits du secteur financier et immobilier.
Malheureusement, les objectifs pour faire à l’urgence de la crise climatique, à l’importance de l’effondrement de la biodiversité et la désastreuse pollution de l’air, de la terre et des eaux restent à définir. Pour découvrir des perspectives à cet égards, il faut lire ce texte d’Alain Bihr]
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