24 novembre 2025 | tiré du site de Révolution permanente | Illustration par Sara Yuki.
Après un rejet historique à l’assemblée, l’examen du budget 2026 se poursuit au Sénat. Au programme : une saignée austéritaire destinée à résorber le déficit et à financer l’augmentation des budgets militaires, marquant une augmentation de 6,7 milliards du budget de l’armée, qui atteindra 57,2 milliards en 2026. Mais la course à la militarisation ne fait que commencer : cette hausse se poursuivra en 2027 et des débats émergent au sein de l’armée française sur la suite à donner au réarmement impérialiste, comme en témoignent les sorties ultra-bellicistes de Fabien Mandon, le nouveau chef d’état-major des armées.
De fait, Paris s’est engagé dans un processus de réarmement qui dépasse de très loin le seul budget 2026. D’une part, Macron a accéléré le calendrier d’application de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030. En outre, alors que l’armée disposera en 2027 d’un budget propre d’environ de 64 milliards d’euros, le président a annoncé « une actualisation de la loi de programmation militaire à l’automne » et s’est engagé, lors du dernier sommet de l’OTAN, à augmenter ses dépenses militaires à 3,5% du PIB à l’horizon 2035, soit environ 120 milliards d’euros, un objectif qui sera probablement inscrit dans la version remodelée de la LPM. Quant à l’objectif des 5% avancé par Trump,il représenterait des dépenses annuelles de 172 milliards d’euros par an.
Les besoins de l’impérialisme français
Ces annonces témoignent des objectifs réactionnaires que se donne l’impérialisme français, synthétisés dans la nouvelle Revue Nationale Stratégique, un document cadre de l’impérialisme français : la perspective d’une guerre majeure, notamment face à la Russie, dont l’ancien chef d’état-major des armées juge qu’elle « a désigné la France comme son premier adversaire en Europe », et le renforcement de la présence militaire dans les colonies face aux mouvements indépendantistes.
Une réactualisation des missions de l’armée qui répond aux mutations très rapides de la situation internationale et à la crise profonde du capitalisme hexagonal. Cette crise historique de l’économie française, marquée par une stagnation du taux de profit et un endettement massif pour sauvegarder les profits du patronat, couplée au recul de l’impérialisme dans son pré-carré africain, met la bourgeoisie française dans une position difficile. Alors que la situation internationale se dégrade très rapidement, de la guerre en Ukraine au génocide à Gaza, et que le soutien militaire des États-Unis aux impérialismes européens est remis en cause, au moins en partie, la France est projetée au devant de la scène européenne. Une dynamique que le plan impérialiste de Trump pour mettre fin à la guerre en Ukraine, largement favorable à la Russie, ne peut qu’attiser, ouvrant potentiellement la voie à un nouveau saut militariste, comme après l’humiliation de Zelensky dans le bureau ovale, au début de l’année.
Fort de l’arme atomique et d’une armée éprouvée sur le terrain qui n’a eu de cesse de mener des opérations sur les cinq continents, l’impérialisme français tente de profiter des circonstances pour jouer un rôle de direction sur le continent, comme en témoigne la signature du traité de Nancy avec la Pologne ou la proposition d’élargir le parapluie nucléaire français à d’autres pays européens, de peur que l’Allemagne ne devienne un concurrent gênant alors que Merz réarme à marche forcée le pays. Pour la bourgeoisie française, le réarmement est d’autant plus crucial que les États-Unis sont à la recherche de relais régionaux pour assurer à leur place la défense des intérêts réactionnaires du bloc impérialiste et de l’OTAN. En lice pour ce poste, la France espère donc surtout garantir sa position de première armée du continent afin de s’assurer du soutien de Washington, comme en témoigne, très récemment, l’annonce de la création d’un « centre d’excellence spatiale » de l’OTAN à Toulouse, à proximité du nouveau centre de commandement de l’espace.
Mais pour parvenir à cet objectif, les perspectives divergent entre les élites politiques et militaires. Pour les premières, l’armée française doit conserver sa vocation expéditionnaire qu’il s’agit surtout de renforcer, dans les limites imposées par le cadre néolibéral et les difficultés croissantes du capitalisme français. Pour les hauts gradés, il s’agit au contraire de construire une armée plus massive, qui tire les leçons de l’échec du Sahel, de l’opération Barkhane et de la guerre en Ukraine, capable de se confronter directement à des armées conventionnelles puissantes, comme la Russie. Si les différents chefs d’états-majors des armées (CEMA) ont négocié avec l’échelon politique en renonçant jusqu’ici à ses propositions les plus maximalistes, l’instabilité de la situation internationale pourrait accélérer la mutation de l’armée française.
De l’armée lourde au « modèle expéditionnaire »
Comme le note Louis Gautier, l’ancien secrétaire général de la Défense, « au cours de la Ve République, la politique militaire de notre pays a déjà connu deux grands cycles impliquant la mue de nos armées. Un troisième cycle est, de fait, engagé depuis bientôt trois ans. Il cherche encore sa direction ». Après le coup d’État qui a donné naissance à la Ve République [1], le cycle de réarmement, engagé dans le sillage des guerres d’Algérie et d’Indochine, s’est poursuivi, notamment avec le développement de l’arme atomique [2]. Entre 1958 et 1962, les dépenses militaires se situent ainsi systématiquement au-dessus de la barre des 5 %. Après une diminution à la fin des années 60 et pendant les années 70, les dépenses se stabilisent aux alentours de 3 % du PIB jusqu’en 1989 [3]. Après deux décennies de baisse, jusqu’à environ 2 % du PIB, elles repartent depuis plusieurs années à la hausse. Si l’objectif fixé par l’OTAN est atteint en 2035, les dépenses militaires françaises devraient atteindre un niveau jamais vu depuis les années 60.
Avant la chute de l’URSS, l’armée française était taillée pour assumer deux grands types de missions : résister le plus longtemps possible à une hypothétique invasion soviétique, grâce à une armée de masse sur le territoire national, et défendre ses positions coloniales ou néocoloniales dans son pré-carré africain et dans le monde, grâce à un corps expéditionnaire lourd. En 1991, au terme d’une décennie d’augmentation des budgets militaires pour contrer le pacte de Varsovie, l’armée française disposait de 1 349 chars, 686 avions de combat, 41 bâtiments de surface et 453 000 hommes (doublés d’une réserve de 420 000 hommes), mais ses capacités de projection demeuraient limitées. Au maximum de ses capacités, l’armée française n’a pu déployer, lors de la première guerre d’Irak en 1991, que 16 000 soldats. Une goutte d’eau par rapport aux 700 000 hommes mobilisés par les États-Unis, sur un effectif total de 900 000 soldats dans la coalition [4].
La spécialité de l’armée française demeurait ainsi les expéditions coloniales limitées et la projection d’une force d’attaque qui combine des troupes issues de différents régiments pour former des groupements polyvalents. Ce modèle fut notamment élaboré au Tchad, en avril 1978, pour combattre les forces du Frolinat qui menaçaient le pouvoir du général Malloum, allié aux Français : « Marsouins, légionnaires, artilleurs parachutistes composent deux escadrons de blindés légers, une compagnie d’infanterie portée sur camions et une section de mortiers. C’est la première fois que l’on forme une unité aussi composite provenant de régiments différents. Ce sera par la suite la norme [5] ». C’est l’acte de naissance des GTIA (Groupement tactique interarmées), qui reposent sur l’utilisation combinée de plusieurs de ces unités spécialisées, issues des rangs des trois armées.
Entre 1991 et 2014, les puissances européennes ont drastiquement diminué leurs dépenses militaires, du fait des politiques néolibérales : « Entre 1999 et 2014, les pays européens ont réduit de 66 % leurs parcs de chars de bataille, de 45 % leur aviation et de 25 % leur flotte de bâtiments de surface [6] ». Le concept d’« armée de masse » fut abandonné, avec la professionnalisation des troupes en 1994, et l’armée se recentra sur ses missions coloniales. Si cette nouvelle armée maîtrise toujours l’ensemble des systèmes d’armement, elle obéit à un « modèle expéditionnaire à “l’empreinte légère” [7] ». Depuis 2014 et l’invasion de la Crimée par la Russie, les budgets militaires ont recommencé à croître, surtout pour consolider ce modèle, comme le note Élie Tenenbaum à propos de la dernière LPM : « Le projet de loi pérennise essentiellement un format hérité de l’après-guerre froide visant à conserver des capacités sur tout le spectre, au prix d’un échantillonnage des moyens conventionnels qui n’est souhaitable qu’en temps de paix [8] ».
La LPM 2024-2030
En 2023, après la première LPM de la présidence Macron, l’armée française compte ainsi 200 chars, 177 avions de chasse (Rafale Marine et Air, Mirage 2000D), 16 grands bâtiments de surface [9] et 201 000 hommes, renforcés par 41 000 réservistes [10]. La nouvelle LPM, dont le calendrier a été avancé à 2027, prévoit surtout de moderniser ces équipements tout en faisant gagner en masse certaines composantes, les plus fréquemment utilisées pour le maintien de l’ordre colonial et les expéditions de pillage en Afrique, comme au Niger dont les sous-sols riches en uranium ont alimenté le programme nucléaire français.
Du côté de l’armée de terre, l’ensemble du parc de 200 chars doit être rénové : les augmentations concernent surtout les blindés légers produits par KNDS (les Jaguar passeront de 60 à 200, les Griffon de 575 à 1345, les Serval de 189 à 1405). Le nombre de canons Caesar devrait passer de 58 à 109. Les forces de la marine devraient rester inchangées tandis que l’aviation sera renforcée de 37 Rafale Air et de 12 Mirage rénovés supplémentaires, pour un total de 226 appareils. Du côté des nouveaux programmes, le PA-NG, un nouveau modèle de porte-avions, demeure la priorité de la marine [11], qui veut se doter d’un second appareil, tandis qu’un premier exemplaire du chasseur aérien SCAF devrait être testé à l’horizon 2030 dans un contexte d’intense rivalité entre les industries allemande et française [12]. Quant au projet du MGCS, le soi-disant « char du futur », il semble connaître beaucoup plus de retard.
Du côté des capacités de déploiement, la LPM prévoit au maximum de projeter ses forces sur 4 théâtres d’opérations en même temps – pour des opérations de « gestion de crise » de type colonial, comme en Kanaky par exemple – et définit une « hypothèse d’engagement majeur » (HEM) limitée. Derrière le jargon militaire, il s’agit de l’ensemble des forces que la France est capable de déployer au sein d’une coalition. En effet, « la doctrine interarmées française n’envisage les opérations de haute intensité que dans un cadre interallié. Implicitement, la masse est donc obtenue pour partie par l’agrégation des capacités et des ressources dans des coalitions [13] ». La dernière LPM fixe ainsi, pour contribution maximale des forces françaises à une coalition, le déploiement d’une « 1 division composée de 2 brigades interarmées, 1 brigade d’aérocombat et d’1 groupement de forces spéciales terre », soit environ entre 10 000 et 15 000 hommes.
Du côté des « plateformes », cette contribution maximale correspond au « déploiement de 1 porte-avions et de son groupe aérien, de 2 PHA, de 8 frégates de 1er rang et de 2 SNA », renforcé par « 1 AWACS, 40 avions de chasse, 8 avions de transport stratégiques et de ravitaillement et de 15 avions de transport tactique (ATT) [14] ». La nouvelle définition de l’hypothèse d’engagement majeur exclut ainsi que la France puisse mener un conflit de haute intensité sans bénéficier du soutien de ses alliés, et encore moins conduire une guerre par ses propres moyens : elle demeure spécialisée dans le maintien de l’ordre colonial et impérialiste et ne peut s’engager dans une guerre majeure qu’à la condition de bénéficier du multiplicateur de puissance de l’Union européenne ou de l’OTAN.
La LPM 2024-2030 vise ainsi, dans ses grandes lignes, à renforcer ce modèle expéditionnaire, comme le soulignait de manière critique un rapport du Sénat, publié en juin 2023 et rédigé par une sénatrice socialiste, qui juge que ce modèle est fondé sur un renouvellement qualitatif des équipements plutôt que sur l’acquisition de masse supplémentaire, et sur la poursuite du développement d’un large spectre de technologies parmi les plus avancées [15] ».
Un saut dans l’inconnu : vers la prochaine LPM
Dans sa trame générale, la Revue Stratégique juge que la LPM 2024-2027 est adaptée aux objectifs que se fixe l’impérialisme français et appelle à un programme de renforcement militaro-technologique de ce format d’armée [16]. Jugeant improbable toute guerre sur le territoire hexagonal, la RNS estime que le risque principal se situe en Europe et fait de la Russie son adversaire principal. Dans le même temps, elle accorde une importance particulière aux colonies, à la fois du fait du renforcement des mouvements indépendantistes et des menaces que « certains compétiteurs stratégiques » font peser sur les possessions françaises. D’autre part, ses auteurs notent qu’en cas de guerre majeure en Europe, l’armée française doit surtout servir de tête de pont et permettre à la France de commander une éventuelle coalition.
Cependant, l’actualisation de la Loi de programmation à l’automne et l’accélération du calendrier ouvrent, à l’horizon 2030-2035, la perspective d’une nouvelle loi. Dans ce contexte, l’augmentation des budgets militaires pousse certaines fractions de l’état-major à imposer un autre modèle d’armée, qui serait, selon eux, beaucoup plus à même de jouer un rôle continental, au service de l’OTAN et des États-Unis. Comme l’explique le chercheur de l’IFRI Élie Tenenbaum, « la qualité ne peut indéfiniment se substituer à la quantité – faute de quoi un modèle d’armée se heurte à des apories lorsqu’il est dépourvu d’épaisseur. Une armée sans masse interdit aussi toute possibilité de régénération, comme si elle ne pouvait être employée qu’une seule fois, limitant ainsi considérablement les options de l’autorité politique [17] ». Un constat également partagé par un militaire anonyme qui émettait de vives critiques au sujet de la situation des armées dans la revue ultra-militariste Le Grand Continent.
Dans ses « Notes pour une armée nouvelle », ce militaire fustige « le résultat de vingt ans d’errance organisationnelle et doctrinale » qui ont produit « des modèles d’armées profondément incomplets mais surtout incohérents, ne pouvant répondre à aucun scénario de menace réaliste sans soutien américain : ni haute intensité par manque de masse, ni expéditionnaire par manque d’enabler et de portée logistique [18] » et craint « la réelle possibilité d’une humiliation militaro-stratégique majeure des Européens à la face du monde [19] ».
En d’autres termes, une partie de l’état-major se place d’emblée dans la perspective d’un affrontement interétatique direct entre la France et un de ses « compétiteurs ». Face à la dégradation de la situation internationale, ils craignent fondamentalement que l’impérialisme français soit incapable de se battre correctement pour contrôler des territoires riches en ressources, mettre la main sur des marchés pour ses capitalistes ou faire plier un vassal récalcitrant.
Le retour inquiétant de la masse
Les débats portent ainsi notamment sur la question du volume, comme le trahit le discours de Macron, le 13 juillet, qui expliquait qu’« il nous faut durcir le modèle, gagner aussi en masse ». Pour la plupart des analystes, les dernières lois visaient surtout à optimiser de manière insuffisante le rapport entre « masse brute » et « masse opérationnelle » [20], c’est-à-dire à faire mieux avec la même chose. En d’autres termes, en améliorant les capacités de projection (transports de troupes, bases à l’étranger, etc.) et le niveau technologique des équipements (missiles plus performants, mise en réseau des appareils de combat [21], etc.), il est possible, à partir d’un même volume de force, de mettre davantage de masse en mouvement grâce à des « multiplicateurs de force ».
Pour ces analystes, cette stratégie n’est plus adaptée à la situation, marquée par le retour des conflits de « haute intensité ». Comme le juge encore Élie Tenenbaum [22], les nouveaux champs de bataille, comme en Ukraine, référence constante des généraux français, sont marqués par la « concentration d’une forte énergie cinétique (soit tout objet en mouvement, du vaisseau de guerre à la munition explosive) » sur « un champ de bataille relativement réduit en volume et en durée [23] ». Pour les militaires, les nouveaux rivaux de l’impérialisme français disposent d’armées régulières et de « la capacité à générer une importante énergie cinétique », « structurellement liée à la complexité des équipements militaires, à leur sophistication technologique et donc à l’intensité en capital ».
Des affrontements dans lesquels l’armée française, après des décennies de combat contre des milices ou des adversaires non étatiques, ne tiendrait probablement que quelques jours, comme face à la Russie, une inquiétude fréquente des militaires français : « La létalité du champ de bataille de haute intensité se vérifie tous les jours en Ukraine. Dans le domaine terrestre, celle-ci résulte en grande partie des feux indirects lorsqu’ils sont appliqués en masse. En conséquence, l’attrition (tués, blessés, matériels détruits ou endommagés) y joue un poids majeur. Au bout d’un mois, plus de 200 chars de bataille ukrainiens avaient été détruits (soit l’ensemble du parc français de Leclerc) [24] ». Au sein de l’armée de l’air, le lieutenant-colonel Raphaël Briant fait remarquer qu’avec une attrition initiale de 1 %, la moitié des forces aériennes françaises serait clouée au sol en 24 jours. Si l’attrition atteint 5 %, la moitié de l’armée de l’air serait hors service en 5 jours [25].
Face à cette situation, Thierry Burkhard, ancien CEMA, juge qu’« on ne gagnera pas la guerre avec des Ferrari ». En un mot : la technologie ne fait pas tout et il faut renouer avec une armée de masse. Le nouveau chef d’état-major des armées est encore plus clair et fait monter la pression, jusqu’à déclarer que les Français devraient « accepter de perdre leurs enfants » face à un choc soi-disant inévitable, d’ici trois ou quatre ans, avec la Russie.
Macron a d’ores et déjà donné quelques gages au haut commandement ce sens, en militant pour un « réarmement moral de la nation et de la jeunesse », pour citer la Revue Nationale Stratégique. Le gouvernement a ainsi pris plusieurs initiatives réactionnaires, de la mise en place de la Journée Défense et Citoyenneté à des cursus scolaires de plus en plus contaminés par les discours bellicistes, en passant par l’augmentation de la réserve à 100 000 hommes et au service militaire volontaire, à l’horizon 2030-2035 [26]. Mais ces mesures apparaissent insuffisantes à certaines fractions de l’état-major.
Comme l’expliquait le militaire français anonyme que nous avons déjà cité, l’armée israélienne, dont il vante les « performances » pendant le génocide à Gaza, constitue un exemple du type de mobilisation de la société qu’il serait selon lui nécessaire de mettre en place :
L’objectif à atteindre n’est pas d’avoir des armées marginalement plus volumineuses mais toujours aussi incapables d’agir. […] L’un des aspects majeurs est une large mobilisation de réservistes en temps de guerre et une coopération étroite entre les forces et la société civile au sens large. Aussi est-il probablement nécessaire de revoir et d’adapter les schémas de ressources humaines pour générer plus de masse de bataille à moindre coût. De fait, le modèle d’armée de métier strict n’a pas fait la preuve de son efficacité. En l’état, les armées n’attirent pas assez de soldats, et surtout pas les bons profils pour permettre de réelles synergies entre les institutions et le monde civil.
Dans un autre article publié sur le Grand Continent, ce même officier rappelle que la centralité de l’infanterie ne saurait être éclipsée par les drones avant de fustiger « la transformation du rapport des individus au service de la nation en général, et au métier des armes en particulier. Dans les armées post-modernes des pays occidentaux, les institutions sont de plus en plus confrontées, comme les entreprises privées, à un individualisme croissant des recrues qui, de plus en plus, s’engagent “pour elles-mêmes” et ce que l’armée peut leur apporter et moins pour la défense d’une nation ou de valeurs ».
Affronter l’austérité XXL et le militarisme
Une analyse qui vise la principale contradiction du réarmement : après des années de néolibéralisme décomplexé et de culte des individus, les États impérialistes se trouvent confrontés à la nécessité de réarmer moralement des populations « post-héroïques », pour reprendre le jargon des militaires [27], c’est-à-dire des sociétés dont les travailleurs et la jeunesse ne veulent pas crever pour les intérêts de leurs classes dominantes. Un diagnostic qui laisse craindre une surenchère réactionnaire et nationaliste et des stratégies racistes, patriarcales et transphobes pour élever le niveau d’agressivité sociale de la population, afin de pouvoir la canaliser et la diriger, le moment venu, vers l’adversaire que désigneront les grands groupes capitalistes français. Un phénomène que Karl Liebknecht appelait en son temps « le militarisme à destination intérieure [28] ».
Il est de la première importance de suivre l’évolution de la politique militaire française, car c’est notre classe qui en paiera le prix. En effet, cette « nouvelle armée » dont discutent les classes dominantes sert à tout sauf à nous protéger : la France se réarme pour protéger leurs « intérêts vitaux » à elles, qu’il s’agisse du pillage de l’Ukraine, de la protection des colonies ou des conséquences du désengagement étasunien, qui les a mises aux premières loges d’un affrontement avec d’autres puissances.
Tandis que les classes dominantes veulent réaliser des milliards d’euros d’économies pour porter le budget de la défense à environ 57,2 milliards d’euros en 2027, l’objectif annoncé lors du sommet de l’OTAN de 120 milliards d’euros de dépenses annuelles pour l’armée doit nous servir d’avertissement : le budget Lecornu n’est que la première manche d’une bataille au long cours pour financer la course à la militarisation.
Si les directions syndicales ont d’ores et déjà renoncé à demander le retrait total du budget 2026, en s’accommodant d’une stratégie de pression très limitée dans le cas de la CGT, et que le PS s’apprête à valider une hausse colossale du budget de l’armée, force est de constater que La France insoumise n’a rien d’un frein face à la militarisation. Si le parti de Jean-Luc Mélenchon dénonce l’austérité brutale du budget 2026, il a voté contre les crédits militaires et la LPM en 2023, non pas par opposition au militarisme mais en critiquant le gouvernement qui n’irait pas suffisamment vite sur le chemin du réarmement.
Dans les discussions au sujet du budget 2026,LFI a ainsi déposé de nombreux amendements pour améliorer le plan de réarmement du gouvernement en demandant de nouvelles augmentations du budget de l’armée, par rapport à la copie initiale. Si le mouvement invoque la « défense de la paix » et de « l’intérêt général humain » pour justifier le réarmement, tout en fustigeant l’alignement sur les États-Unis, LFI parle un langage beaucoup plus cru dans ses textes programmatiques où elle invoque la nécessité de défendre une « sphère d’influence » spécifiquement française et « la rupture avec le choix d’alignement sur les États-Unis qu’implique le concept d’ “Indopacifique”. Puissance de l’océan Indien et de l’océan Pacifique, la France y défendra ses propres intérêts. Elle ne se mettra à la remorque d’aucune superpuissance ». Derrière la dénonciation de l’impérialisme étasunien, il y a donc plus banalement la volonté de défendre une voie autonome pour la France qui demeure tout aussi impérialiste.
Face à ce consensus militariste, il y a urgence à ce que le mouvement ouvrier se donne un plan de bataille offensif pour arracher le retrait du budget et se dote d’un programme qui articule revendications sociales et mots d’ordre démocratiques contre Macron, les institutions pourries de la Ve République et la militarisation, en exigeant le transfert intégral des milliards destinés à l’armée aux services publics, la démilitarisation de toutes les sites de production des géants de l’armement et l’expropriation des industries de défense et leur transformation en industries civiles sous contrôle ouvrier. À l’instar de l’USB qui appelle en Italie à la grève générale le 28 novembre contre la finance de guerre, il est vital que les travailleurs se mobilisent contre les délires bellicistes des classes dominantes, qui ne servent que les intérêts réactionnaires du patronat français, et mettent à bas la machine de guerre de l’impérialisme français.
Notes
[1] Joshua Cohn et Enzo Tresso, « Ve République : autopsie d’une constitution bonapartiste », lire en ligne.
[2] Enzo Tresso, « La Ve République, une monarchie nucléaire au service de l’impérialisme français », RPDimanche, 22 mars 2025.
[3] Ces données sont issues de la SIPRI Military Expenditure Database, accès en ligne.
[4] Michel Goya, La guerre mondiale de la France : de 1961 à nos jours, Paris, Tallandier, 2023, p. 102-108.
[5] Ibid., p. 55.
[6] Raphaël Briant, Jean-Baptiste Florant et Michel Pesquer, La masse dans les armées françaises : un défi pour la haute intensité, Paris, IFRI, 2021, p. 11.
[7] Ibid., p. 12.
[8] Élie Tenenbaum, « Armées françaises : les limites de la stratégie de club », IFRI, 26 mai 2023.
[9] Rapport annexé à la loi de programmation militaire 2024-2030, Dossier législatif, 2023, p. 6-7.
[10] Ministère de la Défense, « Les chiffres clés de la Défense 2024 »,lire en ligne.
[11] Jean-Michel Jacques, « La profondeur stratégique d’une marine de combat, c’est l’industrie navale », Revue Défense Nationale, 9 octobre 2024, n° 873, no 8, p. 77‑81.
[12] Le SCAF (Système de combat aérien du futur) est un programme de développement industriel de plusieurs systèmes de combat. Le projet le plus abouti est le NFG (Next Fighter Generation), un avion de chasse de sixième génération destiné à concurrencer le F-47 étasunien en voie de développement. Si des divisions persistent entre Dassault et Airbus, le projet est également concurrencé par le GCAP (Global Combat Air Programme), mené par le Royaume-Uni, le Japon et l’Italie. Actuellement, plusieurs voix s’élèvent pour transformer le projet en un programme de construction de bombardiers furtifs plutôt que d’avions supersoniques furtifs. Relativement semblable au KF-1 sud-coréen ou au Kaan turc, un avion de chasse sur le modèle du Rafale aurait, selon certains experts, peu d’avantages comparatifs. Comme le milite Patrick Gaillard, « Les Rafale apporteraient la masse, la polyvalence, une certaine ubiquité pour œuvrer sur plusieurs théâtres. En retour, les bombardiers furtifs assureraient une connaissance de la situation sans commune mesure, grâce à leur capacité à pénétrer en profondeur le dispositif ennemi, à y collecter des renseignements, à y faire du ciblage et à transmettre les informations vers l’ensemble des parties prenantes du système de combat ». Un tel bombardier pourrait concurrencer le nouveau B-21, le dernier bombardier stratégique furtif des États-Unis. Il s’agirait ainsi de passer à un modèle de flotte faite d’appareils complémentaires (« Système de combat aérien futur : ne pas se tromper de cible », Revue Défense Nationale, 16 décembre 2024, n° 875, no 10, p. 115‑125).
[13] Raphaël Briant, Jean-Baptiste Florant et Michel Pesquer, La masse dans les armées françaises, op. cit., p. 21.
[14] Rapport annexé à la loi de programmation militaire 2024-2030, p. 4-5.
[15] Cédric Perrin et Hélène Conway-Mouret, Une LPM qui laisse de nombreux enjeux capacitaires en suspens, Sénat, 7 juin 2023, p. 8.
[16] La RNS note ainsi : « Concernant les armées, l’accélération des efforts capacitaires, appuyée par la révolution nécessaire dans ce domaine, portera sur le renforcement du socle de la protection, des moyens offensifs et des moyens de commandement (numérique et connectivité). Ces efforts porteront plus particulièrement sur les munitions, les drones et munitions téléopérées, la suppression des défenses adverses, la défense sol-air et lutte anti-drones, la guerre dans le champ électromagnétique, les feux dans la profondeur y compris les capacités de frappes de missiles conventionnels, les trames “contrôle de l’espace maritime” et “aviation de chasse”, l’aviation de transport et la capacité à commander, appuyer et soutenir la composante terrestre de niveau opératif d’une coalition (nation-cadre) » (§535, p. 94-95).
[17] Élie Tenenbaum, Haute intensité : quels défis pour les armées françaises ?, p. 20.
[18] Robert-Henri Berger, « Notes pour une armée nouvelle », Le Grand Continent, 21 mars 2025.
[19] Un scénario inquiète tout particulièrement notre militaire : l’incapacité de la France à défendre ses colonies. Partant des revendications de l’administration Trump sur le Groenland, il juge que la France serait incapable de défendre correctement Tahiti ou la Nouvelle-Calédonie en cas d’invasion ou de mouvement insurrectionnel : « Situés à plusieurs milliers de kilomètres des territoires européens les plus proches, toute riposte nécessiterait un déploiement aéronaval d’ampleur dont la survie loin de ses bases, dans un environnement saturé de menaces, risquerait de s’avérer incertaine ».
[20] Tandis que « la masse brute représente les capacités permanentes du système de forces », la masse opérationnelle désigne la « concentration, dans un espace-temps donné, de la puissance de combat d’une force, résultant de toutes ses ressources de destruction ou de perturbation, pour réaliser des effets opérationnels » (Xavier Toutain, « Retour de la haute intensité : comment résoudre le dilemme entre masse et technologie ? », Revue Défense Nationale, 17 septembre 2021, Hors-série, n° HS4, p. 15‑28).
[21] Lionel Meny, « L’art de la guerre dans un monde hyperconnecté », Revue Défense Nationale, 17 septembre 2021, Hors-série n° 4, p. 155‑168. On pense notamment au programme SCORPION (Synergie du contact renforcée par la polyvalence et l’infovalorisation) qui aspire à mettre en réseau les plateformes engagées sur le champ de bataille pour faciliter la collecte d’informations et améliorer, au niveau tactique, la génération de masse disponible, en renforçant notamment les appuis tactiques et la réactivité sur le champ de bataille.
[22] Voir aussi Thierry Berthier et Éloïse Berthier, « Mesurer la (haute) intensité d’un combat », Revue Défense Nationale, 3 mai 2023, n° 860, no 5, p. 61‑75.
[23] Élie Tenenbaum, Haute intensité : quels défis pour les armées françaises ?, IFRI, 2023, p. 9.
[24] Ibid., p. 19.
[25] Raphaël Briant, Jean-Baptiste Florant et Michel Pesquer, La masse dans les armées françaises…, op. cit., p. 16.
[26] Roxane Sinigalia, « SNU, service militaire : les projets du gouvernement pour embrigader la jeunesse et comment y répondre », Révolution Permanente, 20 mai 2025.
[27] Voir Münkler Herfried, Der Wandel des Krieges : Von der Symmetrie zur Asymmetrie, Velbrück Wissenschaft, 2006.
[28] Karl Liebknecht, Militarisme, guerre, révolution, Maspero, Paris, 1970, p. 82
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