Édition du 24 novembre 2020

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États-Unis

Du débile au sénile

Il semble bien que Joe Biden se dirige vers une victoire au Collège électoral, mais à l’arraché en termes de vote populaire. Le Sénat devrait demeurer aux mains des républicains. En dépit des gesticulations et des vociférations du président sortant, celui-ci va devoir lui céder la place dans le fauteuil présidentiel le 20 janvier 2021, à moins d’un retournement de situation aussi stupéfiant qu’improbable.

Mais le monde en général, et la République américaine en particulier seront-ils pour autant tirés d’affaire ? Hélas, rien n’est moins sûr. Il faudra voir. Des éléments nous en font douter.

Mais on doit tout d’abord convenir qu’une présidence Biden apportera un certain apaisement, ne serait-ce que parce que l’individu Joe Biden est plus courtois, plus conciliant, plus porté aux compromis et moins aux provocations que son bouillant prédécesseur.

Mais son grand âge (77 ans) le voue à être un président de transition. Peut-être ne pourra-t-il même pas terminer son mandat. Mais quelle transition ? Il est encore ardu de discerner les lignes de force de sa présidence (il n’a même pas encore pris ses fonctions) et plus encore de la suite des événements quand il arrivera au bout de son mandat... s’il ne flanche pas d’ici là. Ce gentilhomme, aimable gaffeur et affligé de problèmes de mémoire ne bouleversera sans doute pas l’ordre mondial, mis il a de bonnes chances d’y effectuer une certaine stabilisation.

Il va sans doute pratiquer une politique davantage respectueuse de l’environnement que Trump (dans la mesure où ce sera conciliable avec les besoins dévorants de l’économie américaine), renforcer par ailleurs les entreprises américaines face à la concurrence chinoise dont il s’efforcera de contenir l’expansionnisme. Il assouplira peut-être la politique d’endiguement américaine devant l’Iran.

Sur la question du conflit israélo-palestinien, il ne faut pas s’attendre à de grands changements du côté de la politique américaine. Biden va peut-être faire pression sur le gouvernement de droite de Benjamin Netanyahou pour que celui-ci renonce à l’annexion de la vallée du Jourdain. Même s’il a déjà fait connaître son opposition à cette initiative israélienne, il a aussi refusé (du moins en public) d’envisager d’utiliser des moyens de pression sur Tel-Aviv pour que le cabinet Netanyahou renonce à son projet. Il va continuer dans la voie de la politique traditionnelle américaine de soutien à l’endoit de l’État hébreu. Son peu de sympathie pour les mouvements pro-palestiniens s’est révélé dans sa condamnation de BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions,une série de groupes qui prônent et encouragent des pressions économiques et financières contre Israël tant que ce dernier ne mettra pas fin à sa colonisation en Cisjordanie, n’annulera pas son blocus contre la bande de Gaza et n’entamera pas des négociations de bonne foi avec les Palestiniens).

Sur le plan de la politique intérieure, Biden rompra-t-il avec l’orientation trumpiste ? Il préservera sûrement et élargira même peut-être l’Obamacare (ce serait la moindre des choses) et il entreprendra (aura-t-il d’autre choix ?) une lutte qu’on peut prévoir vigoureuse contre la pandémie de COVID-19 ; c’est d’ailleurs la gestion désinvolte et erratique de son prédécesseur qui a coulé sa campagne électorale. Biden ne répétera certainement pas l’erreur de Trump.

Mais on ne retire pas de prime abord qu’il va beaucoup innover en ce qui concerne la situation économique et sociale des travailleurs américains, avec ou sans emploi. S’il voulait se lancer là-dedans, il se heurterait sûrement à une forte opposition de la part de plusieurs des poids lourds de son parti. Il n’innovera probablement pas (ou du moins, pas beaucoup) pour ce qui concerne les programmes sociaux.
Il faudra peut-être attendre à la présidentielle de 2024 et à une éventuelle candidature de sa colistière Kamala Harris pour juger de la volonté du Parti démocrate de rompre avec le rétrolibéralisme. Mais elle aussi appartient à l’aile conservatrice du parti. D’ailleurs, on ne peut même pas être assurés que les démocrates conserveront la Maison-Blanche. Tout dépendra de leur bilan et du candidat républicain.

En fait,le principal espoir d’un véritable changement progressiste aux États-Unis dans un avenir prévisible réside dans la dynamique aile gauche du Parti démocrate. Le fameux Bernie Sanders la mène. Il y occupe pas mal de place et il ne se gêne pas pour intervenir sur la place publique, parfois au grand déplaisir des barons du parti. Sous son influence, cette aile a repris du poil de la bête et rien pour l’instant ne permet de croire qu’elle va régresser. Biden devra donc en tenir compte. Jusqu’à quel point ? Cela reste à voir.

Par exemple, Sanders et ses partisans au sein de l’aile gauche du parti pourraient faire pression sur la Maison-Blanche pour qu’elle dénonce la colonisation israélienne en Cisjordanie, qu’elle considère à nouveau les territoires déjà envahis par les colonies comme devant faire l’objet de négociations (une exigence abandonnée par Bush au début de la décennie 2000 et qu’elle fasse pression sur Tel-Aviv pour obliger la classe politique israélienne à procéder à un début de démantèlement des (mau)dites colonies. Et obtenir en fin de compte l’ouverture de négociations de bonne foi de la part des dirigeants isréaliens avec leurs équivalents palestiniens.
Chose surprenante et décevante cependant, Sanders n’appuie pas BDS semble-t-il mais il s’oppose à sa criminalisation. Le fait qu’il soit juif ne l’excuse quand même pas. Pourtant, le vrai test de la volonté démocratique américaine dans le monde passe avant tout par là, puisqu’Israël est le grand protégé des États-Unis. Sanders se ralliera-t-il sans réserves à l’idée de ces pressions ? Plusieurs de ses sympathisants l’ont déjà fait. Et lui ? Attendons voir...

Pour conclure, il revient à l’aile gauche du Parti démocrate de jouer le rôle qui lui revient dans l’entreprise de réjuvénation de la démocratie américaine, ou de qu’il en reste. Croisons les doigts !

Jean-François Delisle

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