Édition du 11 mai 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Du milieu du monde à la fin du monde

Du milieu du monde à la fin du monde, comme son nom le suggère, l’Équateur est situé géographiquement au milieu du monde. Et maintenant, selon toutes les apparences, le néolibéralisme a décidé de faire porter ses manoeuvres de fin-du-monde dans ce pays. Peut-être en est-il venu à penser que la résistance du peuple équatorien n’est pas un obstacle impossible à surmonter.

Comme chacun le sait ces temps-ci, l’interconnexion profonde du néolibéralisme avec les intérêts du capital financier en fait la version la plus anti-sociale du capitalisme global. Celui-ci ne reconnaît aucune autre forme de liberté que celle économique, aussi trouve-t-il facile de sacrifier toutes les autres libertés. Ce qui caractérise la liberté économique, c’est qu’elle s’exerce strictement sur la base du pouvoir économique incarné par quelqu’un qui lui-même exerce ce pouvoir. Ce paramètre donne toujours la mesure du fardeau asymétrique imposé aux groupes sociaux qui manquent de pouvoir et implique aussi une violence brutale sur celleux qui n’ont pas de pouvoir du tout, ce qui signifie la vaste majorité de la population pauvre du monde. Ce fardeau à porter et cette violence mènent invariablement au transfert de richesse des pauvres vers les riches (via les maigres politiques de protection sociale de l’État) et conduisent au pillage des ressources naturelles aussi bien que des avoirs économiques chaque fois qu’ils sont disponibles.

Le Fonds Monétaire International (FMI) est l’agent chargé de légaliser ce transfert de richesse, ce que les gens voient comme du vol pur et simple, et son action se fait sentir dans les violentes politiques d’austérité imposées par le capital financier. Le vol est si flagrant que le montant des prêts est presque toujours aussi élevé que les avantages (rapportés publiquement) accordés aux créanciers internationaux et aux grandes multinationales qui sont connectées avec eux. Les instances les plus récentes impliquées dans ce processus incluent la Grèce et le Portugal (2011-2015), l’Argentine, le Brésil et plusieurs pays africains. La situation actuelle en Équateur représente le summum de la volonté destructrice du néolibéralisme.

Pour sauvegarder le droit au vol légal que font les créanciers et les multinationales, le pays a été mis à feu et à sang, un état d’urgence a été déclaré et rapidement légitimé par la cour constitutionnelle ; les Forces Armées - entraînées par l’infâme US Army School des Amériques (dont le nom courant a été changé tout en poursuivant le même but) - ont été mobilisées de telle sorte qu’elles peuvent mener le combat contre les ennemis domestiques, i.e. les majorités appauvries ; les protestataires ont été assassinés et blessés, des centaines d’enfants ont disparu. C’était une stratégie maximaliste de fin-du-monde qui vise essentiellement à raser le pays si c’est cela qu’il faut pour mettre en oeuvre la volonté de l’empire et celle des élites locales à son service.

La véritable tragédie dans tout ça, c’est que durant la 1ère décennie de ce siècle, l’Équateur était le pays de l’espoir. Ce fut un grand plaisir pour moi d’avoir été consulté pour participer à l’écriture de la constitution de l’Équateur en 2008, une des constitutions parmi les plus progressistes du monde et la 1ère à enchâsser les droits de la nature dans ses articles, offrant ainsi une alternative au développement capitaliste. Une telle alternative reposait sur les principes d’harmonie et de réciprocité avec la nature suivis depuis des temps immémoriaux par les peuples indigènes ; alternative qui reposait aussi sur leur façon de voir la vie, si étrangère à la logique occidentale, et qui a été transmise à travers leur langue d’origine, le Quechua, comme le Sumak Kawsay, maladroitement traduite comme le bien vivre. Les années qui ont suivi furent marquées par l’expérimentation innovante et elles ont suscité de grands espoirs, particulièrement chez les peuples indigènes qui, surtout depuis 1990, se sont battus pour la reconnaissance de leurs droits, le respect pour leurs manières de vivre et pour une existence digne comme survivants du grand génocide colonial de la période moderne, perpétré jusqu’à nos jours par le nouveau colonialisme et le racisme qui ont caractérisé les partis politiques autant à droite qu’à gauche.

Rafael Correa était président de la République à ce moment-là. C’était un grand communicateur, même s’il n’était pas suffisamment enraciné dans les mouvements sociaux ; il tenait un discours anti-impérialiste, avait toujours des positions sujettes à controverses, et avait une faible tolérance face aux voix discordantes dans ses propres rangs. Mais il a fait un travail remarquable pour renégocier la dette étrangère et redistribuer la richesse dans la société, même si ses efforts étaient quelque peu malavisés et peut-être même non viables, et cela pour deux raisons principales. D’une part, les peuples indigènes étaient, pour lui, seulement des gens pauvres et il lui était difficile de penser autrement ; leurs droits collectifs, leur culture et leur histoire avaient peu d’importance à ses yeux. La redistribution sociale a signifié le contrôle par l’État et la destruction de l’autonomie gouvernementale des peuples autochtones, autonomie que la constitution de 1998 avait garantie ; et Correa n’a pas beaucoup tardé à peaufiner sa diabolisation des leaders indigènes. D’autre part, il n’a pas respecté la Constitution et a invoqué des difficultés financières pour justifier l’adoption du modèle de développement capitaliste néo-extractiviste (basé sur l’extraction des ressources naturelles, spécialement le pétrole), bien qu’il ait brisé la tradition en démontrant une préférence pour la Chine plutôt que pour les investisseurs américains. En raison de son approche développementiste et de son hostilité acharnée à l’égard des leaders autochtones, un large secteur de la gauche a abandonné Correa au cours des quelques dernières années. J’ai moi-même été critique de Correa. Mais je n’ai jamais partagé les excès de ces secteurs de la gauche qui, avec la bénédiction de la gauche écologique européenne, sont allés aussi loin que de le qualifier de leader autoritaire et d’extrême-droite. Ces jours-ci, tous ces gens doivent faire face à la réalité : celle de la véritable nature de l’extrême-droite en Équateur et à travers tout le sous-continent.

Rafael Correa est resté au pouvoir de 2007 à 2017 et Lenin Moreno, vice-président de Correa pendant plusieurs années, lui a succédé. Au début, on avait l’impression qu’il ne s’agissait que d’un changement de style, mais pas d’un changement de fonds au niveau du gouvernement. Mais ceux qui connaissent le passé de Moreno devraient être plus attentifs. Personne n’a semblé remarquer que la persécution légale qui s’est abattue sur Correa sous des accusations de corruption présumée, appuyée par Moreno, était juste une autre version de la nouvelle stratégie US visant à neutraliser les dirigeants qui ont défié les intérêts des compagnies américaines, les pétrolières en particulier. Ce prétendu combat contre la corruption, une tactique déjà utilisée avec Lula Da Silva et Cristina Kirchner, et aussi avec bien d’autres. Petit à petit, Moreno a révélé son véritable objectif qui était de réaligner l’Équateur avec les intérêts américains : une alliance s’est forgée et, point culminant de l’entente, un accord a été signé avec le FMI.

Le décret du 1er octobre concernant les mesures d’austérité - le soit-disant paquetazo - signifie une attaque brutale contre les familles à faible revenu, i.e. pour la très grande majorité de la population équatorienne. La trajectoire tragique des recettes du FMI est bien connue. Elles n’ont pas donné de bons résultats sauf pour les investisseurs alors qu’elles ont appauvri la majorité de la population. Et malgré cela, ou peut-être à cause de cela, on continue d’utiliser ces recettes à chaque fois et on les présente comme la seule alternative qui reste pour sauver le pays. Il n’est pas surprenant de constater que le FMI ne se soucie pas des conséquences sociales désastreuses de ses recettes parce qu’on ne peut s’attendre à ce que le capital étende sa philanthropie au-delà de ses propres intérêts (la raison pour laquelle il ne peut se qualifier pour être un vrai philanthrope). Ce qui surprend, c’est que durant les 2 premiers jours de la crise, Lenin Moreno semble avoir oublié à quel point la résistance des peuples indigènes peut être forte, une résistance qui s’est développée tout au long des siècles et qui a renversé 3 présidents depuis 1990, et Moreno pourrait être le prochain. L’aspect le plus tragique dans toute cette situation pour le peuple de l’Équateur, c’est qu’après avoir renversé 3 présidents dans le passé (en 1997, 2000 et 2005), renverser Moreno la prochaine fois s’annonce une tâche dont la dynamique sera beaucoup plus violente que dans le passé. La timide déclaration du Haut commissariat pour les droits humains aux Nations-Unies, dont l’incapacité à se tenir debout pour défendre les droits humains en toute autonomie est bien connue, est un signe des temps autoritaires dans lesquels nous vivons.

12 jours de combat et Moreno a finalement cédé. Il a retiré le décret autoritaire 883 qui avait mis sur pied les mesures d’austérité (le 1er décret, et le principal, doublait virtuellement le prix de l’essence). Moreno recule - un geste qui cache mal la réalité - pour sauver sa présidence. Le décret 884 commence en donnant comme raison, pour justifier le retrait du décret 883, la nécessité de préserver l’harmonie et la paix sociale et affirme son désir de négocier de nouvelles mesures avec les organisations sociales pertinentes ; on invoque ici des raisons techniques qui consistent fondamentalement en l’impossibilité de mettre en pratique le décret 883 à cause de la résistance populaire. L’article 2 de ce nouveau décret stipule que les subventions pour l’essence seront restaurées et qu’elles seront plus rationnelles et ciblées, de telle sorte qu’elles ne bénéficieront pas à ceux qui n’en auront pas besoin ou qu’elles ne seront pas utilisées pour faire de la contrebande. Si Moreno avait agi ainsi la première fois, le pays n’aurait pas réagi de la manière dont il l’a fait. Il reste à Moreno 2 ans avant la fin de son mandat et il sait que ce recul est une défaite personnelle qui va lui coûter cher dans un avenir rapproché. Chacun se rappellera avec quelle arrogance il proposait d’aller de l’avant avec l’austérité et à quel prix. Sa rhétorique était destinée au FMI mais pas au peuple équatorien. Avec ses accents pathétiques et supposément émotifs, la nouvelle rhétorique est destinée au peuple équatorien et équivaut à un peu plus qu’un discours de capitulation.

En fait, la principale défaite n’est pas celle subie par Moreno mais plutôt celle du FMI avec ses politiques d’austérité. Les manoeuvres finales ont été annulées y compris le jargon militaire ; comme elles l’ont été en Argentine et comme elles le seront aussi dans d’autres pays. Les difficultés du FMI reflètent le déclin du néolibéralisme dans la deuxième décennie de ce siècle. Maintenant les Équatorien-nes comprennent mieux d’où viennent les Morenois et on s’attend à ce qu’ils et elles continuent de lutter lors de cette nouvelle phase qui se prépare. Avec ses luttes, le peuple équatorien donne une leçon au monde : quand le pouvoir est injuste, quelque que soit sa force, il finit toujours par avoir un côté vulnérable ; la mesure de l’injustice s’installe et la résistance pacifique organisée contre lui aussi.

Traduction : Félix Deschênes-Boivin

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