Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/08/19/dans-dautres-pays-les-femmes-disposent-dun-patrimoine/
19 août 2026
Je descends de femmes du sud de l’Inde qui possédaient une fortune. Le foyer matrilinéaire de ma famille, issu de la caste des Nair et transmis de génération en génération, s’appelait « Palayil Tharavad ». Un « tharavad » est, littéralement, une maison construite sur un « thara » : un socle surélevé en latérite et en pierre, élevé au-dessus des eaux de la mousson.
Mais ce mot n’a jamais désigné uniquement le bâtiment lui-même. Il désigne également la famille qui y est enracinée : la maison et la famille, la terre et la lignée. Et dans ma famille, ce domaine était détenu par les femmes. Les garçons étaient envoyés au service de la famille royale et suivaient une formation de soldats ; le tharavad devenait ainsi le domaine des femmes.
Pendant des siècles, dans nos communautés du sud de l’Inde, les tharavads se transmettaient par les filles, et non par les fils. Selon le Marumakkathayam, qui signifie « les enfants de la sœur », la filiation se transmettait par les femmes ; la maison et la terre appartenaient à la lignée féminine. C’est un exemple d’économie et de société parallèles dans lesquelles, depuis des siècles, les femmes accumulent et contrôlent la richesse en marge des systèmes économiques officiels.
Le tharavad de mon arrière-grand-mère était présidé par la plus âgée des femmes de la famille, la Tharavad Amma. Dans ma famille, cette femme était la mère de mon arrière-grand-mère, Palayil Kalyani. Elle portait le nom de son tharavad, et non celui de son mari. Kalyani signifie « belle », mais son autorité allait bien au-delà de cela. Elle négociait l’expansion de ses exploitations agricoles avec les commerçant·es locales/locaux et était consultée pour chaque décision importante concernant la famille. Un·e nouveau/nouvelle partenaire amoureux, le choix du prénom d’un enfant, la gestion du foyer : tout cela nécessitait la bénédiction de Palayil Kalyani.
Dans la mémoire de ma famille, Palayil était une maison où le pouvoir se transmettait d’une ancêtre à l’autre. La plus âgée des femmes de la famille détenait les clés, qui symbolisaient l’appartenance, l’autorité et la continuité. La sécurité d’une femme ne dépendait pas entièrement du mariage. Les femmes célibataires, les veuves et les filles avaient toujours un lieu établi et reconnu où revenir, ainsi qu’un nom qui les protégeait.
La lignée était matrilinéaire : la filiation et l’héritage se transmettaient par les femmes, et les enfants appartenaient au tharavad de leur mère. Ce système social prouve que la richesse des femmes n’a rien d’anormal. Ce n’est pas un fantasme moderne. Et dans des pays comme l’Inde, cela a toujours existé.
Puis, entre 1925 et 1938, le système d’héritage matrilinéaire du Kerala a été démantelé par la loi et affaibli sous la domination coloniale – avant d’être définitivement supprimé du code civil en 1975. Les juges et administrateurs britanniques ont tenté d’intégrer les ménages matrilinéaires dans les structures juridiques patriarcales qu’ils connaissaient.
Les dirigeants britanniques recherchaient un chef de famille masculin, un propriétaire, un gestionnaire, un homme capable de se présenter devant le tribunal et de représenter le foyer. Cette figure était souvent le membre masculin le plus âgé du tharavad, le Karanavar. Les colons, aidés par la famille royale locale du Kerala, ont affaibli l’influence des femmes du tharavad en ne traitant qu’avec les hommes âgés. Le rôle du Karanavar a pris une ampleur démesurée en tant que gestionnaire des biens, et certains Karanavars autocratiques ont commencé à retirer les filles de l’école et à opprimer les femmes au sein du foyer. La société n’a plus jamais été la même.
Il y a de l’espoir pour un monde différent, que l’on peut trouver dans des économies parallèles comme le système communautaire du tharavad. Et si certains des systèmes économiques les plus sophistiqués du monde actuel étaient justement ceux que nous reconnaissons à peine, car ils se déroulent dans des cuisines, des groupes WhatsApp, des cercles d’emprunt et des communautés de femmes veillant discrètement à ce que personne ne s’effondre seul ?
L’un des exemples les plus frappants, à mes yeux, est la pratique somalienne connue sous le nom d’ayuuto ou hagbad : un cercle d’épargne tournant dans lequel un groupe de femmes verse un montant fixe à intervalles réguliers, et où une membre reçoit à tour de rôle la totalité de la cagnotte. Il s’agit d’une pratique qui existe sous de nombreux noms différents à travers le monde. En Éthiopie, l’« equb » a été mis au point par des femmes rurales qui mettaient en commun du beurre entre leurs foyers bien avant de manipuler de l’argent. En Jamaïque, ces cercles d’épargne sont appelés « pardna ». Au Kenya, on les appelle « chama ». En Corée du Sud, il y a le « Kye » ; en Inde, les « kitty parties ».
Ces systèmes sont souvent portés par des femmes exclues de l’économie formelle, et bien qu’ils varient selon les pays, les classes sociales et les objectifs, leur structure reste étonnamment similaire. À première vue, cette structure est presque élémentaire : un cercle, une contribution, un tour, une cagnotte. Mais c’est justement cette simplicité qui fait toute la différence. Une banque exige des garanties, des bulletins de salaire, des formalités administratives, un garant, un historique de crédit, autant de preuves qu’une femme fait déjà partie de l’économie formelle. Les cercles d’épargne posent d’autres questions. Notre communauté vous connaît-elle ? Êtes-vous digne de confiance ? À quoi cet argent va-t-il vous servir ? Ils transforment ainsi la réputation en garantie, la patience en crédit et la communauté en infrastructure financière.
Dans les camps de personnes déplacées à Mogadiscio, les femmes ont utilisé l’ayuuto non pas comme une charmante tradition, mais comme un mécanisme de survie. Là-bas, un groupe de dix femmes se réunissait chaque mois, chacune versant 10 dollars avant de remettre la cagnotte entière à l’une d’entre elles. Cet argent pouvait servir à payer de la nourriture, des frais de scolarité, un loyer, le stock d’une petite boutique, ou encore une urgence qui ne pouvait attendre l’intervention d’une ONG, d’une banque ou d’un service public.
Dans les zones rurales du sud de la Chine, des anthropologues qui étudiaient les cercles d’épargne tournants ont constaté que les hommes en étaient largement absents et se sont interrogé·es sur les raisons de cette absence. En analysant différentes époques et différentes devises, les chercheurs/chercheuses ont mis en évidence une tendance récurrente : lorsque les sommes en jeu sont suffisamment modestes pour passer inaperçues aux yeux des institutions, les membres sont des femmes.
En Europe, on trouve d’autres exemples d’économies parallèles. À partir de 1200 environ, dans les villes de ce qui est aujourd’hui la Belgique et les Pays-Bas, des femmes qui ne souhaitaient ni mari ni couvent achetaient des maisons à proximité les unes des autres pour vivre en communauté et s’entraider. Ces résidentes étaient connues sous le nom de béguines.
Les femmes conservaient leurs biens et exerçaient des métiers – brassage, tissage, dentellerie, soins infirmiers – et, dans la plupart des béguinages, une partie de leurs revenus était versée dans un fonds commun destiné à l’entretien et à l’entraide. Les historien·nes décrivent ces enceintes fortifiées comme des villes dans la ville, et les béguinages eux-mêmes comme des corporations féminines : des associations indépendantes de femmes, ne relevant d’aucune autorité locale.
En écrivant mon livre HERLANDS, je n’ai cessé de découvrir d’autres façons dont les femmes avaient su faire perdurer la richesse. Ces systèmes économiques parallèles dirigés par des femmes, pratiqués et défendus depuis des siècles, étaient fondés sur la préservation, la réciprocité et la résilience collective plutôt que sur l’exploitation ou l’accumulation. Cela signifie que leurs réussites peuvent passer inaperçues. Il n’y a ni dette, ni défaut de paiement, ni expulsion. Ces systèmes font l’objet d’études depuis des décennies – mais sous l’angle des coutumes plutôt que de la finance, ce qui explique pourquoi ces connaissances n’ont jamais atteint ceux qui fixent les conditions du crédit.
Ces communautés dirigées par des femmes n’étaient pas à l’écart du monde qui les entourait. Elles étaient fragiles, en situation de vulnérabilité, marqués par le système des castes, les classes sociales, la violence et la hiérarchie. Et comme au Kerala, certaines ont été démantelées par la loi. D’autres ont été réduites à un souvenir historique : le nom d’une maison, l’histoire d’une femme qui en détenait les clés, le sentiment qu’il avait autrefois existé une autre façon d’appartenir.
Mais ce ne sont pas des vestiges du passé. Là où les femmes sont exclues de la richesse officielle, elles en construisent des versions parallèles, et ce partout dans le monde, du Kerala à Mogadiscio, sans jamais échanger leurs expériences. Les mêmes principes se répètent. La valeur est considérée dans son ensemble plutôt que divisée. Le crédit est accordé en fonction de ce que l’on sait d’une femme plutôt que de ce qu’on peut lui saisir. La richesse est liée à ce qui ne peut pas être facilement liquidé [be liquidated] – non pas l’or, mais une maison, une lignée, une rotation, une obligation. Les règles sont établies par les personnes qui vivent sous leur emprise, ce qui explique pourquoi ces systèmes peuvent s’adapter à une crise plus rapidement que n’importe quelle banque ou n’importe quel gouvernement.
Aux banques et aux systèmes financiers qui ont largement exclu les femmes au fil des siècles, nous devrions poser la question suivante : pourquoi un titre de propriété ou un acte foncier est-il considéré comme la preuve qu’on peut faire confiance à une femme en matière d’argent, alors que des décennies de contributions à un cercle ne le sont pas ? Pourquoi la parole d’une femme vaut-elle moins que ses biens ? Et comment des lois ont-elles pu être créées pour faire en sorte qu’une maison détenue par une famille depuis des générations soit en fin de compte un ensemble de parts en attente d’être réparties ?
Dans le cas de mes ancêtres féminines, on sollicitait leur avis car leur autorité était reconnue. Elles n’étaient pas seulement des travailleuses, des épouses ou des personnes à charge. Elles construisaient des maisons, géraient des terres, prêtaient de l’argent et mettaient en place des systèmes économiques. Leur héritage m’a été transmis. Aujourd’hui, je possède la clé du portail de Palayil : une lourde serrure en laiton rouillé accompagnée de deux vieilles clés.
La tragédie n’est pas que les femmes n’aient jamais possédé de richesse. Elle réside dans le fait qu’une grande partie des mondes qu’elles ont construits, et qu’elles continuent de construire, ont été démantelés, érodés, et sont rarement connus ni célébrés.
Megha Mohan, 28 juillet 2026
Correspondante internationale spécialisée dans les questions de pouvoir lié au genre et de changement social. Autrice de *HERLANDS : les leçons à tirer des sociétés où les femmes fixent les règles*
https://www.fullerproject.org/editions/cost-of-living/parallel-econonomies-wealth-tharavad-india-essay-megha-mohan-herlands/
Traduit par DE
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