Ces Journées du cinéma iranien furent pour moi une initiation. J’avais 16 ans et déjà une curiosité inquiète pour ce pays aux contours anciens, chargé de rois, de poètes, de grands esprits scientifiques et de mythes. Mais ce que je découvrais-là n’était pas la Perse des livres d’histoire, c’était une Perse vivante, faisant sa transition entre tradition et modernité, saisie dans le grain d’une pellicule dominé encore par le noir et blanc. Une Perse du vingtième siècle qui respirait, doutait, aimait et se débattait.
Les films défilaient, sous-titrés en arabe ou en français, et j’entrais dans des maisons modestes, des ruelles poussiéreuses, des visages graves. Il y avait dans ces images une vérité nue, souvent rude, qui me bouleversait. Je ne savais pas encore nommer cette impression, mais c’était la force de la Nouvelle Vague iranienne, portée alors par une effervescence rare. Un cinéma qui osait regarder la société en face, sans fard, avec une tendresse inquiète.
J’appris avec étonnement cette année que l’Iran avait produit plus de 1000 films. Ce chiffre me semblait vertigineux. Rien qu’en 1976, une soixantaine de longs métrages avaient vu le jour. Pour l’adolescent que j’étais, cela relevait presque du miracle. Comment un pays que je connaissais à peine pouvait-il produire une telle richesse d’images, alors que tant d’autres, comme le Maroc, de toute son histoire, n’avait réalisé qu’une dizaine de long-métrages.
De tous les films, j’avais été marqué par Nature Morte que j’ai revu dernièrement sur youtube. Ce deuxième film de Sohrab Shahid Saless n’est pas passé inaperçu dans plusieurs festivals dont celui de Berlin où il a remporté l’Ours d’or en 1974, l’année de sa sortie. Pourtant, Nature morte est un film lent, exigeant, austère, mais profondément cohérent. Il transforme la banalité en matière cinématographique et fait du temps un personnage à part entière. Ce n’est pas un film que l’on consomme. C’est un film que l’on traverse.
Nature morte c’est l’histoire d’un vieux garde-barrière et sa femme, isolés dans une routine qui semble hors du temps. Chaque geste est répété, chaque journée ressemble à la précédente. Le train passe, la barrière se lève, puis se baisse. Rien ne change, ou si peu que cela en devient imperceptible.
Ce minimalisme radical n’est pas gratuit. Il traduisait une réalité sociale, celle d’une existence réduite à une fonction. L’homme n’est plus vraiment un individu, mais une extension de son travail. Le temps ne progresse pas, il s’accumule. Si le film frappait par son caractère universel, il renvoyait aussi à une réalité iranienne avant la révolution.
Le garde-barrière, après 30 années de loyaux services, est remplacé sans ménagement. Aucune reconnaissance, aucune transition. L’humain est interchangeable. La modernité avance, indifférente.
Le film pointe une réalité brutale. Les structures sociales utilisent, puis écartent. Et ceux qui ont vécu toute leur vie dans une fonction se retrouvent démunis face au vide. Les petits et les hauts fonctionnaires se montraient entièrement indifférents au sort de ce vieil homme et sa femme après une vie de travail.
Après la révolution de 1979, les cinéastes iraniens vont doubler d’effort et de créativité pour rester fidèles à l’héritage du cinéma de la nouvelle vague. Il n’est pas exagéré d’affirmer que c’est un des cinémas les plus inventifs au monde. Malgré la censure, malgré l’emprisonnement de plusieurs artistes, des cinéastes iraniens ont créé des chefs-d’œuvre. Certains, comme Jafar Panhabi et Mohammad Roussolof, ont su intégrer la réalité de la censure directement dans leurs films, transformant la contrainte en source d’inspiration.
Taxi est un exemple éclatant de cette audace. Panhabi, déjà reconnu pour son grand film Séparation, transforme un simple taxi en véritable plateau de cinéma. À l’intérieur de cette cabine, chaque passager devient le porte-voix d’une société complexe et plurielle. Les discussions, parfois légères, parfois profondes, révèlent les tensions, les espoirs, les frustrations et les interrogations d’un peuple qui, autrement, n’aurait pas de tribune. Le taxi devient un espace de liberté, un lieu où les mots peuvent circuler sans filtre, où les réalités sociales se dévoilent avec sincérité et humour.
Mais le film ne se limite pas à une observation documentaire. Il crée une intimité rare avec les personnages, mélangeant fiction et réalité, et montre comment la vie quotidienne peut refléter des vérités plus larges sur le pays. À travers ce microcosme mobile, Panhabi capte la poésie des gestes simples, la gravité des situations et la résilience des individus. Taxi n’est pas seulement un film sur l’Iran, c’est un film qui laisse parler l’Iran, qui donne la parole à ceux que l’on n’entend pas toujours et qui révèle, avec une subtilité remarquable, les contradictions et la vitalité de la société iranienne.
Par ailleurs, un cinéaste comme Majid Majidi, qualifié comme le cinéaste du régime, a réalisé en 2015 le film le plus cher du monde musulman. Muhammad a coûté 40 millions de dollars. Le film retrace les 13 premières années de la vie du prophète. Objectif officiel du film, montrer un islam tolérant. Après avoir vu le film à deux reprises, au défunt Festival des Films du Monde, Muhammad me paraît plus qu’un joli film à grand déploiement.
La première de « Muhammad » en Iran avait été repoussée d’une journée afin de laisser la primeur mondiale à Montréal, lors de la 39e édition du Festival des films du monde. Quelque cinq cents Montréalais avaient ainsi pu découvrir, le jeudi 27 août 2015, la plus grande et la plus coûteuse production cinématographique iranienne. À quelques mètres de l’Impérial, une cinquantaine d’opposants au régime iranien manifestaient, rappelant haut et fort les atteintes aux droits humains en Iran.
La sortie de « Muhammad » dans une ville occidentale n’était pas anodine. Elle s’inscrivait dans un contexte de rapprochement diplomatique entre l’Iran et l’Occident. L’histoire du film se déroule il y a quatorze siècles, mais elle résonne avec les tensions contemporaines, à la fois entre l’Iran et les puissances occidentales, et entre chiites et sunnites au Moyen-Orient.
La décision de produire un film sur le prophète de l’islam remonte à 2008, à une époque où l’administration Bush envisageait sérieusement l’hypothèse d’une guerre contre l’Iran. N’est-ce pas ce même président qui, en 2002, avait désigné l’Iran, aux côtés de l’Irak et de la Corée du Nord, comme faisant partie de « l’axe du mal » ? « Muhammad » naît ainsi d’une volonté claire de dédiabolisation de l’Iran dans l’opinion publique occidentale.
L’islam étant religion d’État en Iran, quoi de plus stratégique que de convoquer la figure fondatrice du prophète pour incarner une résistance ? Le courage de Muhammad devient alors une métaphore de la détermination d’un peuple à préserver son autonomie face aux pressions extérieures. À travers cette fresque spirituelle, c’est une lecture politique qui se dessine.
Depuis plus de deux millénaires, l’histoire de l’Iran est jalonnée de luttes pour préserver sa souveraineté territoriale, culturelle et linguistique. Des invasions afghanes, ottomanes, russes, britanniques jusqu’aux tensions contemporaines avec les États-Unis, cette mémoire historique irrigue le film. Il suffit de lire entre les images pour en saisir les échos.
Dans les dernières séquences, Muhammad, encore adolescent, fait face à la mer pour contenir une vague dévastatrice, ne laissant passer que les poissons qui sauveront une tribu affamée. Au-delà du miracle religieux, la scène prend une dimension symbolique. À travers le prophète, c’est l’Iran lui-même qui se met en scène comme une force capable de résister, de filtrer, de survivre.
Après la destruction de l’Irak, il n’était pas question pour l’Iran de subir le même sort. La question nucléaire a renforcé son pouvoir de négociation sur la scène internationale. Dans ce contexte, « Muhammad » est apparu comme un moyen de réhabilitation, une œuvre accompagnant les efforts d’un pays cherchant à redéfinir son image après des années d’isolement et de sanctions économiques.
Au-delà de ses qualités cinématographiques et artistiques indéniables, le film demeure profondément politique, pour ne pas dire idéologique. Lorsqu’un État investit des moyens considérables dans une telle production, il ne s’agit pas seulement de répondre à une ambition artistique, aussi sincère soit-elle.
Derrière « Muhammad », la République islamique d’Iran adressait un message au monde. Et pour le porter, elle a choisi un cinéaste reconnu, Majid Majidi, qui s’est entouré de techniciens de haut niveau, y compris occidentaux, afin de donner au film une ampleur visuelle à la hauteur de son ambition.
Après 171 minutes de projection, un message s’est imposé. L’Iran cherchait à dire qu’il n’est ni l’Irak, ni la Syrie. Qu’il est une entité singulière, ancienne, enracinée, capable de résilience et de continuité.
Parce qu’il est seulement le deuxième film d’envergure consacré à la vie du prophète de l’islam depuis « Le Messager » de Moustapha Akkad en 1976, « Muhammad » ne pouvait qu’attirer l’attention, autant celle de ses sympathisants que de ses détracteurs.
Un film comme « Muhammad » ne livre jamais un seul message. Il agit comme un miroir. Chacun y projette ses attentes, ses convictions, ses craintes. Certains y verront une œuvre spirituelle, d’autres un instrument de communication politique, d’autres encore une tentative sincère de dialogue entre les cultures. En regardant ce Muhammad, chacun fait de l’Iran son film.
C’est peut-être là sa véritable réussite. Dans sa grande ambiguïté, le film ne se contente pas de raconter une histoire, il propose un menu d’interprétations.
À la lumière de cette dernière année tumultueuse où l’Iran a su se défendre face aux flammes de l’histoire, le cinéma iranien continue de se renouveler, fidèle à sa capacité à observer, à interroger et à émouvoir. Le retour de Panhabi en Iran, en 2025, malgré les risques de censure et d’emprisonnement, témoigne de la force d’engagement des artistes.
Comme un vieux film qui se réinvente à chaque projection, le cinéma iranien nous entraîne encore dans ses ruelles, ses maisons, ses visages et ses silences. Il nous rappelle que l’Iran n’est jamais figé, qu’il respire, qu’il doute, qu’il crée. Et tant que ces histoires seront racontées, il continuera à nous captiver, à nous surprendre, et à nous parler d’un pays à la fois ancien et éternellement jeune.
Mohamed Lotfi
8 Avril 2026
PS : Aujourd’hui, l’industrie cinématographique iranienne reste très active malgré les contraintes politiques et sociales. Dans les années récentes, la production annuelle de **films – longs métrages de fiction, principalement pour le public iranien – se situe généralement entre 80 et 120 films par an. Cette estimation inclut essentiellement les films produits pour la distribution dans les salles mais aussi ceux qui trouvent leur voie vers les plateformes numériques ou les festivals internationaux. Ce chiffre varie selon les années en fonction des conditions économiques, de la censure et des possibilités de financement, mais il donne une bonne idée de l’ampleur de la production cinématographique iranienne contemporaine.
PS2 : Ce texte reprend et actualise un brouillon entamé il y a quelques années, à la suite du visionnement du film iranien Nature morte (1975), découvert sur YouTube.
https://www.youtube.com/watch?v=uGZLUBQd4r8
فیلم سینمایی ایرانی طبیعت بی جان برنده جشنواره برلین خرس نقره ای بهترین کارگردان
youtube.com
https://www.facebook.com/mohamed.lotfi.90410/posts/pfbid02uBCBvjTjp6qBQMpLcte8V1tLnNZ6D3WNQJma2zJALAcBkdDApsFnGNtz6rRTxg3Zl
De Nature morte à Muhammad en passa... - Mohamed Lotfi
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