Édition du 15 septembre 2026

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En Afghanistan

De la sixième au mariage : comment les talibans redéfinissent l’enfance des filles en Afghanistan

Lois répressives

En tant que scientifique et enseignante afghane, je n’aurais jamais imaginé que l’âge auquel de nombreuses filles ont leurs premières règles coïnciderait un jour avec l’âge auquel leur pays déciderait que leur scolarité devait prendre fin.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/07/18/fillettes-afghanes-vendues-pour-etre-mariees-et-autres-textes/
18 juillet 2026

Depuis près de cinq ans, l’attention mondiale se concentre sur l’interdiction par les talibans de l’éducation des filles en Afghanistan. Pourtant, une question plus préoccupante n’a pas reçu toute l’attention qu’elle mérite : pourquoi la sixième a-t-elle été choisie comme limite à la scolarité des filles, et quelles sont les conséquences à long terme du retrait des filles de la vie publique au moment même où elles entrent dans l’adolescence ?

Il ne s’agit plus simplement d’une crise de l’éducation. Il s’agit d’une restructuration systématique de l’enfance féminine elle-même.

Les talibans créent une convergence dangereuse entre trois facteurs : l’exclusion de l’éducation après la sixième, le passage à la puberté et un environnement juridique qui affaiblit les protections contre le mariage des enfants. Ensemble, ces politiques sont en train de remodeler la vie de toute une génération de jeunes filles afghanes.

L’âge de l’exclusion n’est pas arbitraire

L’Afghanistan est actuellement le seul pays au monde où les filles n’ont pas le droit de fréquenter l’enseignement secondaire et l’université.

En septembre 2021, les talibans ont suspendu pour une durée indéterminée l’accès des filles à l’enseignement secondaire. Depuis lors, il leur est interdit de poursuivre leur scolarité au-delà de la sixième, soit généralement vers l’âge de 11 ou 12 ans. En décembre 2022, l’accès des femmes à l’université a également été interdit.

Selon l’UNESCO, environ 2,2 millions de filles afghanes sont actuellement privées d’enseignement secondaire. Si ces restrictions perdurent jusqu’en 2030, l’UNESCO estime que plus de quatre millions de filles pourraient être concernées.

L’âge de douze ans mérite une attention particulière.

À l’échelle mondiale, l’âge moyen de la ménarche, c’est-à-dire des premières règles, se situe entre 12 et 13 ans. Des études régionales menées en Asie du Sud et en Asie centrale montrent des tendances similaires, avec des moyennes allant de 12 à 14 ans selon la nutrition, le statut socio-économique et la situation géographique.

La puberté est une transition biologique normale. Elle ne marque pas le passage à l’âge adulte.

Pourtant, sous le régime des talibans, l’adolescence marque de plus en plus la disparition des filles de la vie publique.

Au moment même où les filles ont le plus besoin d’éducation, de connaissances en matière de santé, de soutien social et d’opportunités d’épanouissement personnel, elles sont écartées des institutions qui pourraient les protéger.

L’école est l’un des meilleurs remparts contre le mariage précoce.

Les écoles ne se contentent pas d’enseigner les mathématiques et la lecture.

L’éducation est étroitement liée au report du mariage précoce, à l’amélioration de la santé maternelle, à l’augmentation des revenus futurs et à la réduction de la pauvreté intergénérationnelle.

L’UNICEF a démontré à maintes reprises que les filles qui poursuivent leur scolarité ont nettement moins de chances de se marier avant l’âge de 18 ans.

Avant le retour au pouvoir des talibans, environ 28% des Afghanes âgées de 20 à 24 ans s’étaient déjà mariées avant l’âge de 18 ans. Le mariage précoce existait en Afghanistan bien avant 2021 et était favorisé par la pauvreté, les conflits, les déplacements de population et des normes patriarcales profondément ancrées.

Cependant, les talibans ont affaibli bon nombre des dispositifs qui protégeaient auparavant les filles.

Les enseignant·es ne sont plus en mesure d’intervenir.

Les écoles ne constituent plus des lieux sûrs.

Les opportunités économiques ont disparu.

Les réseaux sociaux des filles se sont rétrécis.

Alors que les familles sont confrontées à une aggravation de leur situation économique, le mariage précoce pourrait être de plus en plus perçu comme l’un des rares avenirs possibles pour les filles.

Nouvelles préoccupations juridiques

En mai 2026, les talibans ont publié le décret n°18 relatif à la séparation judiciaire entre épouse/époux.

Des organisations de défense des droits humains, notamment la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA), ont averti que ce décret renforçait encore la discrimination à l’égard des femmes et des filles. Des expert·es ont exprimé leur inquiétude quant au fait qu’il ne fixe pas d’âge minimum clair pour le mariage et qu’il contienne des dispositions qui normalisent la prise en compte de la puberté comme un élément juridiquement pertinent dans les relations conjugales.

Le danger ne réside pas dans ce décret seul, mais dans son interaction avec les restrictions existantes.

Lorsque les filles sont retirées de l’école à l’âge de 11 ou 12 ans et que les protections juridiques restent insuffisantes, l’adolescence devient une période de vulnérabilité accrue.

Les règles ne sont pas synonymes de maturité.

La puberté n’est pas synonyme de consentement.

La capacité biologique n’est pas synonyme de préparation au mariage, à la grossesse ou à la maternité.

Ce n’est pas là la culture afghane
Les talibans présentent souvent ces restrictions comme une défense de la culture afghane.

Cet argument est historiquement inexact.

L’Afghanistan a une longue tradition de participation des femmes à la vie publique. Les Afghanes ont été enseignantes, médecins, scientifiques, poétesses, entrepreneuses, parlementaires, journalistes et professeures d’université.

Pendant des décennies, les familles afghanes ont consenti d’énormes sacrifices pour éduquer leurs filles.

Les parent·es vendaient leurs biens pour payer les frais de scolarité.

Les filles parcouraient de longues distances à pied pour se rendre en classe.

Des communautés entières célébraient leurs filles qui devenaient médecins ou enseignantes.

Cela aussi, c’est la culture afghane.

Les talibans ne sont pas synonymes d’Afghanistan.

La culture afghane est diversifiée, dynamique et constamment façonnée par son peuple.

Ce que les talibans mettent en œuvre n’est pas une préservation culturelle, mais un contrôle politique.

Ce n’est pas l’islam.

Les talibans invoquent également la religion pour justifier leurs restrictions.

Cependant, d’éminentes institutions islamiques à travers le monde musulman ont rejeté à plusieurs reprises cette interprétation.

En décembre 2022, le grand imam Ahmed el-Tayeb de l’université Al-Azhar en Égypte a publiquement appelé les talibans à lever leur interdiction d’accès à l’université, affirmant que le fait d’empêcher les femmes de poursuivre leurs études allait à l’encontre de la charia et des principes de l’islam.

La Ligue islamique mondiale s’est également engagée en faveur de l’accès universel à l’éducation des filles et a coorganisé, aux côtés de l’Organisation de la coopération islamique, la Conférence internationale de 2025 sur l’éducation des filles dans les communautés musulmanes.

Ces positions s’inscrivent dans une tradition islamique de longue date qui valorise l’éducation pour tous les croyants. Un hadith largement cité stipule : « La recherche du savoir est une obligation pour tout·e musulman·e  », un principe que les savan·ets contemporain·es interprètent très majoritairement comme s’appliquant de la même manière aux hommes et aux femmes.

Si ces restrictions étaient intrinsèquement islamiques, des politiques similaires existeraient ailleurs.

Ce n’est pas le cas.

Les filles fréquentent les établissements secondaires et les universités en Indonésie, au Bangladesh, au Pakistan, en Arabie saoudite, au Qatar, en Jordanie, en Égypte, en Turquie, aux Émirats arabes unis, en Ouzbékistan et au Tadjikistan.

L’Afghanistan sous le régime des talibans constitue l’exception.

Pourquoi l’Afghanistan fait figure d’exception

De nombreux pays sont confrontés à des inégalités entre les sexes.

De nombreux pays sont confrontés au problème des mariages précoces.

Mais aucun autre pays à majorité musulmane n’a adopté une politique nationale excluant les filles de l’éducation au-delà du primaire.

Cette distinction est importante.

Les politiques des talibans ne s’inscrivent pas dans le prolongement des traditions régionales ou des normes islamiques. Il s’agit d’un projet de gouvernance extrémiste.

Elles constituent une démarche politique visant à instaurer la dépendance des femmes dès l’enfance.

Il s’agit d’un apartheid de genre

De plus en plus, des juristes, des défenseurs des droits des femmes afghanes et des organisations internationales de défense des droits humains réclament la reconnaissance de l’apartheid de genre en droit international.

Ce terme désigne un système de domination et de ségrégation institutionnalisées imposées aux personnes en fonction de leur sexe.

L’Afghanistan correspond de plus en plus à cette définition.

Les femmes et les filles sont systématiquement exclues de l’éducation, de l’emploi, des espaces publics, de la participation politique et de l’égalité juridique.

Il ne s’agit pas d’incidents isolés.

Il s’agit de politiques coordonnées.

Ce qui rend l’Afghanistan unique, c’est que ce système s’installe dès l’enfance.

On prive les filles de la possibilité de s’instruire, d’accéder à l’indépendance économique et d’être visibles socialement avant même qu’elles n’aient la chance de participer à la société sur un pied d’égalité.

Il ne s’agit pas simplement de discrimination.

Il s’agit d’une stratégie mise en place par l’État pour maintenir les femmes dans un état de dépendance.

Le monde doit cesser de décrire la situation en Afghanistan comme une simple crise de l’éducation.

Il s’agit d’une transformation de l’enfance féminine elle-même.

Une fillette afghane de douze ans devrait étudier les sciences, les mathématiques, la littérature et l’histoire.

Au lieu de cela, on lui enseigne que son avenir s’achève là où s’achève son enfance.

La communauté internationale doit reconnaître ce qui se passe pour ce que c’est : ni une question de culture, ni une question de religion, mais un système d’apartheid sexuel conçu pour contrôler les femmes dès l’adolescence.

Dr Amna Mehmood, 13 juillet 2026
Le Dr Amna Mehmood est une scientifique, enseignante et défenseuse des sciences d’origine afghane et allemande, installée en Allemagne. Elle occupe le poste de chercheuse senior à l’université Martin Luther de Halle-Wittenberg, en Allemagne, et mène des travaux à la croisée de la science, de l’éducation, des compétences interculturelles et des droits des femmes. Ses écrits portent principalement sur les femmes et les filles afghanes, l’éducation, la science et l’inclusion sociale.
https://zantimes.com/2026/07/13/from-sixth-grade-to-marriageability-how-the-taliban-is-redefining-girlhood-in-afghanistan/
Traduit par DE

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