Édition du 3 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Des Oscars à l’oléoduc en passant par la forêt boréale et l’immigration

L’acteur Roy Dupuis n’y va pas de main morte à propos de la peinture des Canadiens français dans le film « The Revenant » gagnant de trois Golden Globes et mis en nomination pour 12 Oscars  :« On les voit à peine pendant le film, mais quand on les voit, c’est pour les montrer comme d’affreux barbares. C’est les Canadiens français qui violent, qui pendent et qui possèdent les esclaves sexuelles. »  [1]

La question nationale resurgit tel « Le revenant »

Du firmament hollywoodien au sous-sol canadien, nouveau coup en bas de la ceinture : Le porte-étendard central de la finance canadienne se déchaîne contre le rejet de l’oléoduc Énergie est par la Communauté urbaine de Montréal au nom de l’unité [2]pendant que son pendant pétrolier de l’Ouest recourt au chantage de la péréquation auquel le gouvernement québécois avait déjà cédé [3]avant de tenter de se reprendre.

Pendant ce temps, dans les frontières de la belle province, tant le gouvernement que le peuple québécois, si ce n’était d’une pétition de Greenpeace [4], abandonnent à son sort la lutte de la nation Cri pour la protection du dernier bout de la forêt boréale située sur le territoire de la province fédérale du Québec [5] constituée de vastes territoires autochtones et inuit annexés à la Laurentie québécoise en 1898 et en 1912. Et on abandonne une bonne partie de l’immigration montréalaise à l’anglais parce que le gouvernement québécois, pour cause d’efficience néolibérale, laisse la langue de la nation dominante s’imposer comme langue de travail indispensable : « Les données alarmantes reflètent un marché du travail anglicisé, disent des intervenants — On ne peut rendre les immigrants responsables du déclin de la langue française à Montréal et du fait qu’elle peine à s’imposer comme langue commune. » [6]

Si tous ces enjeux ne font pas les prémisses d’une crise nationale qui se combine à la crise sociale de l’austérité et à celle écologique des hydrocarbures et des GES, que faut-il y ajouter ?

Hollywood fait des « Canadiens français » le bouc émissaire de son racisme

Je ne vous cacherai pas que je suis sorti enragé du film The Revenant. Bien sûr, l’anti-héros du film est un Américain — contraste du héros sur-dimensionné — mais il est présenté comme à part des autres Américains. Quant aux noirs, latinos et asiatiques, on n’en voit pas, ce qui sans doute fait sens historiquement dans ce nord-ouest étasunien des années 1820. Les autochtones, fort présents, ont droit à un traitement non seulement réaliste mais même favorable en termes d’admission de la conquête de leur territoire, du massacre de leur population et du viol de leurs femmes. De ce côté, Hollywood a beaucoup à se faire pardonner.

Mais sur quelles épaules reposent la responsabilité de toutes ces atrocités ? Pas sur celles anglo-américaines mais sur celles d’une bande de trappeurs canadiens-français sous la conduite du décalque de ce Toussaint Charbonneau [7], interprète de l’expédition Lewis and Clark dont Sacagawea, héroïne étasunienne de nationalité autochtone de cette expédition, était la femme. Le réalisateur du film a retenu du personnage les caractéristiques les plus controversées [8] déteignant sur l’ensemble de son groupe présenté comme une masse informe aux rires gras dont ne se détache aucune personnalité différenciée.

Une telle représentation des Canadiens-français ne se dégage pas du roman de Michael Punke qui a inspiré le film [9]. On y rencontre des trappeurs canadiens-français aux personnalités contrastées de l’entrepreneur Kiowa Brazeau qui a établi le fort... Brazeau, le fort... Kiowa du film, jusqu’à l’ivrogne Louis Cattoine, dont le frère Dominique meurt pour essayer de le protéger, en passant par le chef d’expédition Langevin et, eh oui !, Toussaint Charbonneau qui n’est ni saint ni diable. À noter les fréquents passages en français du roman, toujours traduits, dont plusieurs extraits de chansons. Cette normalité canadienne-française du roman se retrouve dans la vie semi-légendaire de Hugh Glass, sorte de Joe Montferrand du Nord-ouest étasunien, [10] base du roman. On y retrouve quelques noms francophones du roman mais dans des circonstances différentes. Entre autre, on apprend que Hugh Glass s’est associé un moment avec un trappeur francophone et qu’il a ensuite travaillé brièvement sous les ordres d’un autre entrepreneur francophone des fourrures.

Alors pourquoi ce « Quebec bashing » hollywoodien ? Le boycott annoncé de la cérémonie des Oscars par plusieurs personnalités afro-américaines du monde du spectacle pour cause de nominations blanc comme neige donne la clef explicative. [11]Le racisme est inhérent au sommet de la culture commerciale étasunienne. Mais les acquis de la lutte anti-raciste l’empêchent de s’exprimer, du moins dans les films de première qualité, aux dépens des minorités opprimées étasuniennes. Alors la dite supériorité blanche cherche d’autres cibles... à l’extérieur des États-unis. Car il n’est pas question pour Hollywood d’admettre que l’oppression historique des minorités ait été due à la glorieuse nation étasunienne de la guerre de libération coloniale, de la conquête de l’Ouest et de la guerre civile anti-esclavagiste.

Si le film montre une abjecte bande de truands canadiens-français qui vole, viole et tue des autochtones, la réalité historique nous apprend que la victoire militaire de la nation Arikara contre la compagnie étasunienne de fourrures qui pillait leur territoire et dont faisait partie le héros, dépeinte explicitement et dramatiquement au début du film, a donné lieu à la première expédition de l’armée étasunienne contre une nation autochtone à l’ouest du Mississippi. Après que la milice d’une compagnie de traite de fourrures accompagnant l’armée eut brûlé leur village, ce fut la fin de cette nation qui se dispersa chez d’autres nations. Mais ne cherchez pas l’armée étasunienne dans le film, elle n’y apparaît pas. Cerise sur le gâteau, l’affrontement final entre le héros et le vilain n’eut jamais lieu. Ce dernier s’engagea dans l’armée qui le protégea quitte à remettre au héros son fusil volé.

D’Hollywood aux oléoducs de Trans Canada

À part se disculper sur leurs dos, y a-t-il un avantage pour les ÉU à taper sur la tête des Québécois d’aujourd’hui ? Notons que la nation québécoise, pas plus que lors de l’épisode nauséabond de « Quebec bashing » par l’auteur anglo-québécois à succès Mordecai Richler il y a 25 ans [12], n’a les moyens médiatiques de faire entendre sa voix à égalité du tsunami culturel que sera ce film promis au succès mondial quand la cérémonie des Oscars en aura fait la consécration. Cette humiliation nationale sans riposte audible se conjuguera au « Quebec bashing » proprement canadien contre la résistance québécoise à l’oléoduc Énergie est de Trans Canada, la même entreprise qui s’est vue refuser son oléoduc Keystone XL par le gouvernement étasunien sous pression du mouvement écologique... mais aussi des producteurs de pétrole de schiste.

Quel heureux hasard ! Ainsi le gouvernement étasunien pourrait-il s’assurer de la même garantie d’approvisionnement gigantesque de pétrole sale, 1.1 millions de barils par jour, mais sans les importants risques de déversement d’un transport sur 4 400 kilomètres traversant plus de mille cours d’eau menaçant d’innombrables sources d’eau potable [13]. Car, au besoin, les ÉU pourront toujours importer ce pétrole, raffiné ou brut — une fois épuisé leur pétrole de schiste — qui débouche à deux pas de la Nouvelle Angleterre, soit par un court oléoduc supplémentaire soit par navires. Autre avantage post accord de Paris sur le climat : la production de GES attribuable à la production, au transport et au raffinage sera débitée sur le compte du Canada mais au bénéfice des ÉU d’autant plus que toutes ces opérations sont très peu créatrices d’emploi.

L’économie du Québec sacrifiée à la spécialisation pétrolière canadienne

Il serait bon que le bon peuple québécois secoue ses puces identitaires s’il ne veut pas se retrouver coincé. À l’extérieur de ses frontières, monte au créneau un chauvinisme américain politico-culturel déployant toute sa puissance hollywoodienne. Il se lie avec celui canadien essayant de consolider l’unité mal en point de son marché national sur le dos du Québec mais sans aucun avantage pour lui. Car il ne s’agit pas de développement de marché mais de pure exportation pétrolière conformément à la spécialisation du Canada comme source de matières premières au sein du marché global régimenté par les transnationales encadrées par les grandes puissances, surtout celle étasunienne.

Le bas prix du pétrole et la stagnation de l’économie mondiale sont en train de tuer Bombardier, incapable de vendre ses nouveaux avions énergétiquement performants. [14] Le coup pour la relative petite économie québécoise serait rude en cas d’échec. Et ni Ottawa ni Toronto ne s’empresseront de voler au secours de ce fleuron de Québec Inc.. La volatilité du dollar canadien, propice à la spéculation, suit le cours du prix du pétrole, ce qui sabote la construction sur le long terme d’une industrie manufacturière en besoin de stabilité monétaire. On ne le réalise pas assez :

Le Québec est une nation commerçante. Nos exportations vers le Canada (70 milliards $) et le reste du monde (90 milliards $) représentent la moitié de notre PIB. […] Pendant des décennies, le Québec a dégagé un important surplus commercial. […] ...la situation a commencé à changer, il y a plus d’une dizaine d’années. L’entrée de la Chine dans l’OMC a provoqué l’effondrement de nos entreprises traditionnelles. La hausse des cours du pétrole a nui à notre économie. L’appréciation du dollar, une pétro-devise, a plombé notre balance commerciale. [15]

Libre-échange à la québécoise ou « Sortir du pétrole » vers le plein emploi écologique

Partant de ce diagnostic, le député du Bloc québécois opte pour un Québec indépendant se dotant d’une stratégie de libre-échange à la carte tant avec les ÉU qu’avec l’Europe avec moins de dépendance pétrolière, pour balancer le compte courant, et sans mécanisme de règlement des différends soumettant l’État aux transnationales. Il oublie que les accords de libre-échange, particulièrement pour les petits États, même pour le Canada, sont des forfaits à prendre ou à laisser et qu’ils sont sans protections sociale et environnementale sauf symboliques. La libre circulation des personnes et des idées, dont celles scientifiques et technologiques, entravée par les accords de libre-échange est indispensable à la construction d’un monde solidaire. Toutefois, l’énergivore commerce extérieur des produits, et celui des services qui lui est lié, doit être un minimum soumis à l’édification du marché intérieur, particulièrement pour les produits essentiels.

Vaut mieux la stratégie économique « Sortir du pétrole » de Québec solidaire en autant qu’elle ait des dents, c’est-à-dire qu’elle se libère du financement des banques et tutti quanti par leur expropriation ce qui requiert l’indépendance. Ainsi cette stratégie pourrait-elle avoir l’envergure nécessaire pour atteindre le plein emploi écologique en canalisant la totalité de l’épargne populaire, y inclus une réforme fiscale découplée des paradis fiscaux, vers la rénovation et la construction de bâtiments à énergie minimum bannissant les maisons individuelles, le transport électrifié, collectif et communautaire, bannissant les autos privés, la souveraineté alimentaire des circuits courts et de l’agriculture biologique y compris en ville, et une réforme urbaine axée sur la proximité des fonctions et le piéton.

Le repli identitaire ou le grand rassemblement dans la grève sociale

La rupture indépendantiste qui n’est réelle que si elle rompt avec le capital, dont la finance est la substantifique moelle, exige, on le devine, un grand rassemblement populaire toutes et tous ensemble. Le peuple québécois, heureusement, a eu la perspicacité de rejeter le suicidaire ratatinement identitaire auquel le PQ l’invitait lors de l’élection de 2014, avec sa charte des valeurs, tout comme il avait rejeté la même invitation de la part de l’ADQ de Mario Dumont en 2008, avec ses prétendus accommodements raisonnables. Chaque fois, il a parqué son vote chez les Libéraux tout en résistant à sa politique d’austérité. Cette voie lui semblait préférable à un Québec solidaire proposant le cul-de-sac d’une marche consensuelle vers l’indépendance sans affrontement de classe. Car le peuple québécois se souvient que la lutte pour l’indépendance a surgi d’une grève sociale quasi permanente jusqu’à l’occupation de l’armée, de 1966 à 1976. Le PQ a su la récupérer pour conquérir la majorité parlementaire sans réaliser l’indépendance. Ensuite il prit le tournant néolibéral dont il est devenu le blanc bonnet du bonnet blanc libéral.

Cette grève sociale, Québec solidaire ne l’a pas souhaitée lors du Printemps érable en 2012 quand la gauche syndicale voulait la jonction avec le mouvement étudiant. Il ne la souhaite pas maintenant quand, au-delà de la gauche syndicale, des pans entiers du secteur public en santé et en éducation défient la direction du Front commun qui a déjà capitulé. La lutte des Cris pour préserver la forêt boréale de la Broadback laisse indifférents jusqu’ici tant Québec solidaire que les mouvements syndical et populaire. Pourtant la déforestation est aussi une cause de GES. Il ne faudra pas se surprendre ensuite de la réticence si ce n’est de l’hostilité des nations autochtones à appuyer la lutte indépendantiste. Quant au laisser-faire gouvernemental face à l’anglicisation d’une bonne partie de l’immigration faute de franciser la langue de travail, laquelle anglicisation aussi récolte la même indifférence syndicale, populaire et Solidaire, il faudrait se remémorer qu’elle prépare un renforcement du « vote ethnique » se combinant à la puissance de l’Argent.

Marc Bonhomme, 31 janvier 2016

www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca


[1Ismaël Houdassine, « The Revenant », un film anti-canadien-français selon Roy Dupuis, Huffington Post - Québec, 22/01/16

[2Globe Editorial, Montreal mayors’ opposition to Energy East is petty pipeline provincialism, Globe and Mail, 25/01/16

[3Antoine Robitaille (éditorial), Péréquation et Saskatchewan — Wall ou l’arrogance, Le Devoir, 23/01/16

[4Greenpeace, Sauvons la Broadback... des routes de la destruction, pétition sans date

[5Alexandre Shields, Forêt boréale : les Cris veulent protéger le secteur de la rivière Broadback, Le Devoir, 20/01/16

[6Robert Dutrisac, Francisation : les immigrants « entre deux feux », Le Devoir, 28/01/16

[7PBS, Toussaint Charbonneau, consulté le 29/01/16

[8Wikipédia anglophone, Toussaint Charbonneau, consulté le 29/01/16

[9Michael Punke, The Revenant : A Novel of Revenge, Carroll and Graff, New-York, 2002 (version Internet gratuite)

[10Museum of the Montain Man, The Unforgettable Man — Hugh Glass, Onglets The Real Story et Timeline

[11Corine Lesnes, Boycottages en série aux Oscars, jugés « trop blancs », Le Monde, 20/01/16

[12Jean-François Lisée, Mordecai Richler rides again !, L’actualité, 1/04/92. En pleine mobilisation contre l’entente du lac Meech, à la veille du référendum de 1995, la réaction d’indignation du peuple québécois fut vive. Jusqu’ici, il n’y a rien de tel aujourd’hui.

[13Maude Barlow et Andrea Harden Donahue, Energy East : Protecting water is the real test of national unity, Ricochet, 29/01/16

[14François Desjardins, Bombardier, le scénario du pire, Le Devoir, 30/01/16

[15Gabriel Ste-Marie, Le Bloc Québécois et le commerce international, L’Aut’Journal, 27/01/16

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