Tiré de Entre les lignes et les mots
FS : Dans l’avant-propos, les éditrices écrivent que « les outils numériques ont reconfiguré le marché prostitutionnel ». Pouvez-vous donner des exemples et anticiper les conséquences de l’IA sur ce marché prostitutionnel ?
Les éditrices : Le patriarcat n’a de cessé de se reconfigurer et de s’adapter à tous les contextes : sa survie en dépend. Dans le cas de la civilisation industrielle et technologique, il existe même une forme de rétroalimentation : l’idéologie masculiniste nourrit le « progrès », qui en retour accélère les possibilités d’exploitation.
Aujourd’hui, les outils numériques ont profondément transformé l’industrie prostitutionnelle. Sites d’annonces, forums, géolocalisation, paiements dématérialisés ou transports à bas coût ont fait passer la prostitution d’un marché local et visible à une infrastructure mondialisée, discrète et accessible en quelques clics. Les logiques du e-commerce s’appliquent désormais aux filles et aux femmes : comparaison tarifaire, notation, optimisation algorithmique de la visibilité. Les forums jouent aussi un rôle central : ils permettent aux putards d’échanger des « bons plans », de s’initier entre pairs et de banaliser collectivement l’exploitation sexuelle.
L’intelligence artificielle accentue encore cette dynamique : hypertrucages pornographiques (« deepfakes »), génération automatisée d’images sexuelles, simulation de compagnes virtuelles… Tout cela participe d’une même logique de marchandisation et de simulation d’un accès illimité aux femmes. L’illusion de virtualité ne doit cependant pas masquer la réalité matérielle des violences car, derrière les écrans, l’exploitation et l’humiliation demeurent bien réelles.
FS : Dix ans après la loi Olivier-Coutelle de 2016, il y a 424 bordels déguisés en « salons de massage » rien qu’à Paris, qui prospèrent sans être autrement inquiétés par la police. Qu’est-ce que cela nous dit sur l’application de cette loi ?
ZéroMacho : L’application de la loi Olivier-Coutelle est insatisfaisante.
C’est souvent le cas en France : le législateur vote des lois, l’exécutif tarde à publier les décrets d’application, et les différentes autorités les appliquent plus ou moins, dans la mesure de leurs moyens et aussi de leur volonté. Ici, du côté de la police, le bât blesse sur ces deux points : d’une part, la loi a augmenté son travail, avec l’innovation que constitue la pénalisation des prostitueurs (Zéromacho n’utilise pas le mot « client », car ce serait valider une analyse purement économique de cette violence machiste qu’est la prostitution) mais les effectifs n’ont pas augmenté ; d’autre part, on peut douter de la motivation de certains policiers à s’en prendre à des hommes qui paient pour un acte de prostitution, c’est-à-dire des Français d’âge moyen qui leur ressemblent…
Ce que les policiers avancent le plus souvent pour se défendre est que leur travail s’inscrit dans la durée, car remonter des réseaux est long et qu’ils ont d’autres priorités, par exemple les adolescentes victimes de proxénètes. De toute évidence, des Chinoises d’âge mûr ne sont pas leur priorité, d’autant que, nous a-t-on répondu dans un commissariat, « personne ne se plaint ». En effet, les Chinoises en question sont gentilles et souriantes ; quant aux prostitueurs, leur mot d’ordre étant la discrétion, ils ont grand soin de ne déranger personne ! Résultat : la demande masculine reste dans l’angle mort des politiques publiques.
En outre, la loi Olivier-Coutelle était en avance sur les mentalités et, comme son volet pédagogique n’est pas davantage appliqué, beaucoup de gens croient encore que les bordels sont une bonne solution, car « les femmes sont en sécurité et au chaud », ou que « la prostitution évite les viols ».
Les éditrices : Cela nous pousse aussi à nous interroger sur les instruments produits en patriarcat. Si la loi est bel est bien féministe, son application doit se faire dans un monde d’hommes qui opère des résistances.
FS : Vous expliquez que ces bordels/salons de massage sont exploités « majoritairement par la mafia chinoise » et n’exploitent que des femmes chinoises ou thaïlandaises, en situation illégale et ne parlant pas (ou presque pas) un mot de français. Comment ces femmes sont-elles « tenues », totalement contrôlées par ces mafias ?
ZM : Comment le saurions-nous ? C’est à peine si nous avons des informations sur elles, par des bribes de conversation, compte tenu de leur faible maîtrise du français. En majorité, elles viennent du Liaoning, une province pauvre du nord-est de la Chine. Qu’elles soient prises dans des réseaux, c’est une évidence : comment seraient-elles arrivées à Paris ? Comment passeraient-elles d’un « salon » à un autre ?
Les éditrices : De manière générale, les biographies des femmes qui sont exploitées sexuellement sont marquées par la précarité et par les violences sexuelles précocement subies. Nul besoin de chaînes quand les traumatismes sont à l’action et que les dettes s’accumulent. Cette idée est celle qui contribue à laisser croire que la prostitution serait plus choisie que subie, mais c’est absolument faux. Aucune femme ne « se » prostitue librement, cette affirmation est un oxymore.
FS : Des forums existent où se retrouve la « communauté des prostitueurs » — car il s’agit bien d’une communauté, unie par une forme de solidarité. Les échanges sont souvent chaleureux et le vocabulaire qu’ils utilisent entre eux en témoigne : « collègues », « confrères », « camarades », « copains ». Selon vous, sur quelles opinions et attitudes partagées est fondé ce « male bonding » ?
ZM : Oui, ils forment une communauté, et les informations sur cette façon de se grouper sont la nouveauté qu’apporte ce livre. Les enquêtes sur les prostitueurs se fondent sur des interviews par des sociologues, avec le biais dû à la personne de l’enquêteur. Sur ces forums, les prostitueurs sont entre eux, dans un désir d’échange. Ce qui est frappant, c’est la hiérarchie entre les « sachants » et les « bleus ». Les nouveaux (sur le forum et dans les « salons ») sont timides et respectueux, les anciens les prennent parfois de haut, par exemple quand ils les accusent de casser le marché en ne marchandant pas assez ; ils se plaisent à raconter ce qu’ils ont fait avec telle femme dans tel « salon » puis dans tel autre.
Les éditrices : Leur opinion fondamentale est basée sur l’« entitrement » masculin, c’est-à-dire une conviction masculine d’avoir droit à tout. Quand on se construit en apprenant puis en choisissant de ne réserver son empathie qu’aux hommes et de la désactiver envers les femmes, qu’on décide de prendre du plaisir dans la domination et dans l’humiliation, et qu’on se persuade que soumettre les femmes est un marqueur de virilité, mais aussi qu’on s’excite sexuellement avec cet imaginaire… ça crée du lien ! Ce « male bonding » relève d’une fraternité masculine dont les femmes restent historiquement exclues nous ne sommes pas dignes d’être des sujets.
C’est ce qu’on retrouve dans les attitudes et les récits des putards de tous les coins du monde : le plaisir du pouvoir. Et dans la prostitution, l’achat de pénétration des femmes est un simple « péage ». Dans leur croyance, ils sont convaincus qu’elles sont là pour ça, pour réaffirmer leur virilité et, n’oublions pas, leurs prétendus « besoins ».
Selon eux (puisque ces femmes sont d’accord et qu’ils paient), ils ne sont pas des violeurs. C’est un vrai tour de magie.
FS : Vous montrez que ces hommes, dont la plupart sont en couple, ne sont pas intimidés par la possibilité d’être interpellés par la police et de devoir payer une amende mais qu’ils ont très peur que leur compagne et leur famille soient mises au courant. Je suppose que leur compagne est laissée dans l’ignorance quand ils reçoivent une amende, alors même qu’ils risquent de lui transmettre des MST ?
ZM : Aucun homme sur le forum n’a raconté avoir reçu une amende pour un acte de prostitution dans un « salon ». Ils font très attention à éviter tout soupçon de leur compagne.
FS : Généralement en couple, plutôt vieux… Peut-on dresser un portrait-robot psychosocial des prostitueurs ?
ZM : Ils se ressemblent, avec leur égoïsme forcené et leur manque d’empathie pour ce qu’endurent les « masseuses », à peine compensés par quelques déclarations hypocrites. Leur désir suffit à justifier leur pratique, avalisée par l’argent : « Je paie, donc j’ai le droit. »
Ils savent que c’est interdit, et cela leur procure le frisson de transgression qui augmente leur plaisir, mais ils savent aussi qu’ils ne risquent pas grand-chose, vu qu’aucun ne rapporte une descente de police suivie d’effet fâcheux pour eux.
Les éditrices : Pour reprendre l’idée d’une pancarte écrite par une militante pour la marche des survivantes à Paris le 12 avril dernier : ces hommes sont aussi « normaux » que Pelicot et les dizaines de violeurs recrutés sur le site Coco. Ils ressemblent aux hommes ordinaires de leur société. Ils peuvent être de tous âges, de toutes catégories socioprofessionnelles ou pychosociales. Ce qui est commun à tous ces hommes, c’est d’être socialisés dans une société qui a un traitement différencié et hiérarchique entre les sexes, qu’ils perpétuent cette violence sexuelle structurelle et structurante (ils n’altèrent pas l’ordre patriarcal) et qu’ils font le choix délibéré d’exercer cette violence.
FS : L’un des grands thèmes sur ces forums est la question du rapport qualité-prix des « prestations » proposées dans les salons et par les femmes prostituées : ces hommes veulent en avoir pour leur argent, ils comparent les différentes offres et ils sont prêts à négocier âprement avec les « mamasan » (tenancières de bordels) pour obtenir la meilleure offre. Ces forums sonnent un peu comme des Que Choisir du sexe tarifé : comment ne pas se faire avoir, comment négocier, « dégoter les bons plans », etc. Vos commentaires sur cette recherche du « mieux disant » prostitutionnel ?
ZM : Oui, ils se comportent en consommateurs, en amateurs de chair plus ou moins fraîche, plus ou moins ferme. Ils sont obsédés par les seins des « masseuses » et sont prêts à traverser Paris pour une « belle paire de loches non siliconées ». Comment mieux dire la chosification de ces femmes, la réduction à leurs zones sexuelles ? On a une impression de viande à l’étal avec une étiquette de prix fichée dedans… Plutôt qu’à Que choisir, c’est à des commentaires de restaurants que font penser leurs jugements.
FS : Ces hommes « testent la marchandise » et échangent des tuyaux à ce sujet. Que recherchent-ils, qu’exigent-ils prioritairement des femmes auxquelles ils ont affaire ?
ZM : Savent-ils ce qu’ils cherchent vraiment ? Entre leur demande sexuelle explicite et leur fréquente insatisfaction du résultat, il y a la place pour leur mal-être. En apparence, ils paient pour éjaculer mais en réalité c’est plus compliqué…
D’abord, ils diffèrent entre eux. Une importante minorité a pour objectif — et c’est la révélation de ce livre — de faire jouir la « masseuse » et ils paient, aussi incroyable que cela paraisse, pour lui faire un cunni. Ce qu’ils viennent chercher, c’est l’affirmation qu’ils sont un « bon amant ». D’où les phrases stéréotypées de ces femmes qui, outre leur talent de simulatrice, ont au moins appris ces mots de français : « Tu n’es pas comme les autres. Toi, tu es gentil. Reviens… »
Dans l’ensemble, ils viennent pour acheter, avec leur billet, un acte de domination qui prend une forme sexuelle. On trouve toute la gamme, du salaud qui s’autorise à brutaliser puisqu’il a payé, au timide qui ose à peine demander ; de l’égoïste centré sur son plaisir au « gentil » qui, certes, a éjaculé, mais ensuite veut en savoir davantage sur la femme, s’intéresse à sa famille, à sa vie, bref la paie aussi pour une conversation quasiment entre égaux…
Les éditrices : Chercher à dominer, c’est chercher à asseoir sa place d’homme patriarcal fonctionnel en patriarcat et à se situer par rapport aux autres hommes, tout le reste c’est de la mise en scène éventuellement couplée de tentative de dédouanement (l’acte de payer en est la marque principale, tout en étant la preuve de l’oppression exercée).
FS : Des rapports sans préservatifs sont souvent demandés par ces hommes, et d’après ce qu’ils racontent, la plupart des femmes acceptent ces « rapports nature » — certains salons sont même réputés pour ça. Dans le même temps, les femmes semblent continuer à se prostituer même si elles sont porteuses de MST — les prostitueurs doivent le savoir. Vos commentaires sur le niveau de criminelle irresponsabilité de ces hommes ?
ZM : Comment dire mieux que « criminelle irresponsabilité » ?
FS : Ces hommes se persuadent d’avoir fait jouir leur partenaire et d’être d’excellents amants, c’est même l’une des illusions (encouragée par les flatteries intéressées des femmes prostituées) que recherchent les prostitueurs dans ce genre d’échanges. Pourquoi cette importance accordée à la prétendue jouissance de la femme prostituée, comment peuvent-ils s’illusionner à ce point ?
ZM : Certes, ils se font des illusions mais c’est la règle dans le domaine de la prostitution. Ils achètent de l’illusion et sont souvent déçus d’avoir été escroqués : ils paient pour quelque chose alors qu’ils désirent autre chose. Ce qu’ils désirent ? Comme tout le monde, de l’amour, de l’affection, de la tendresse, de la considération… Comme tant d’autres hommes, ils sont mal dans leur corps, mal dans leur vie, mal dans leur couple. Néanmoins, ils choisissent la pire solution pour aller mieux — imposer leur désir à une femme — et le pire moyen — l’argent.
Les éditrices : C’est une quête d’alibi aussi : si je la fais jouir, ce que je fais n’est pas monstrueux. Il y a aussi ce rapport avec l’argent, certains hommes se persuadent que, grâce à eux, du fait qu’ils paient pour ce qu’ils considèrent très confortablement comme des services, ces femmes gagnent leur vie et donc leur autonomie. Quelque part, ils veulent croire qu’ils contribuent à leur émancipation.
FS : La plupart du temps, ces usagers de la prostitution sont déçus par leur expérience : « bâcle le travail », « aucune sensualité », « elle simule », etc. Comme vous le signalez, ils attendent que la femme rémunérée se comporte comme si elle ne l’était pas. Vos commentaires sur cette contradiction évidente ?
ZM : Comment pourraient-ils être satisfaits d’un acte de prostitution ? Ils veulent acheter quelque chose qui ne s’achète pas. Par exemple, ceux qui cherchent une GFE (girl-friend experience), c’est-à-dire une femme qui ferait semblant d’être leur petite amie. Ce qu’ils trouvent, c’est une femme qui joue la petite amie, uniquement pour de l’argent. Ce n’est pas en payant qu’ils trouveront une femme qui les aime et se sente bien avec eux : sans l’argent, ils ne sont pas « aimables », et ils le savent bien. Leur billet n’y changera rien. Quand ils sortent du bordel, ils retrouvent leurs problèmes et leur mal-être.
Les éditrices : En effet, on peut acheter un consentement, mais le désir ne s’achète pas.
FS : Claudine Legardinier signale que « le monde de la prostitution est un espace homosocial libéré des exigences égalitaires des femmes » et que ces hommes trouvent dans la prostitution « un monde où l’ordre ancien est restitué ». Vos commentaires sur cette résistance masculine à l’autonomie désirante/sexuelle des femmes ?
À l’ère de #Metoo, tout dans la prostitution est une négation des exigences des femmes. Les féministes se sont battues pour que le sexe n’ait pas à entrer dans le cadre de l’emploi ; pour avoir le droit de dire non, et de dire non à tout moment ; pour être délivrées du harcèlement ; pour sortir de l’assignation aux fonctions maternelle et sexuelle.
Or, qu’est-ce que la prostitution ? Un territoire d’exception pensé par des hommes pour leur garantir, à tout prix, ce qu’ils pensent être leur « droit sexuel » : je paye, tu t’exécutes ; je paye pour que tu te taises ; pour que tu n’aies pas le droit de dire non ; pour conserver la liberté de harceler, d’insulter, d’humilier ; pour ne pas me préoccuper que de mon propre plaisir.
À l’heure où la notion de consentement est ré-interrogée, comment justifier un consentement extorqué par l’argent ? Alors qu’est condamnée la virilité toxique, comment fermer les yeux sur les bordées de troisième mi-temps dont les intéressées nous disent toute l’horreur ? Comment ne pas relever l’insupportable nombre d’agressions, de viols, de féminicides subis dans les chambres closes ? Comment défendre encore un devoir prostitutionnel quand le devoir conjugal est aboli ?
Le système prostitutionnel est un fossile incompatible avec les exigences contemporaines. Le mouvement qui promeut le « travail du sexe », donc la réduction des femmes à la fonction sexuelle, est le moteur de l’opposition, une opposition à la mesure des avancées réelles qu’elles ont conquises ces dernières décennies.
https://revolutionfeministe.wordpress.com/2026/06/14/des-bordels-aux-forums-paroles-dhommes/
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