Édition du 29 septembre 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

Des centrales syndicales « non-partisanes » ?

Notes sur le syndicalisme et les élections provinciales de 2026

Le 27 août 2026, le gouvernement de droite de la Coalition Avenir Québec (CAQ) a déclenché la campagne électorale pour les élections provinciales. Après huit années d’attaques continues contre les droits des travailleurs et des travailleuses, des syndicats, contre les services publics de la santé et de l’éducation, contre les étrangers, les demandeurs d’asile, l’environnement, cette campagne offre, a priori, une occasion pour le mouvement ouvrier de passer « À l’offensive », pour reprendre le slogan que portaient des directions syndicales il n’y a pas si longtemps.

Or, tout porte à croire que les centrales syndicales attendent plutôt la fin de la campagne électorale pour nous appeler de nouveau à « l’offensive  » [1].

Certes les centrales syndicales « interpellent » les partis politiques

Les trois plus grandes centrales syndicales du Québec, la FTQ (600 000 membres), la CSN (330 000) et la CSQ (200 000), ont toutes publié au moins un communiqué de presse en lien avec les élections jusqu’ici ; ces communiqués, qui « interpellent » les partis en lice, sont très similaires et aussi courts les uns que les autres.

La FTQ a publié deux communiqués de presse sur les élections. Le premier liste simplement les trois priorités de la FTQ . « Il faut se tenir contre les attaques anti-travailleurs et anti-travailleuses  » ; « Il faut reconstruire le dialogue social au Québec » et enfin «  [L]a FTQ portera toujours des idées neuves pour faire avancer les intérêts des travailleurs et travailleuses au Québec  ». Le second communiqué est un peu plus concret et explicite. Il consiste en un extrait d’entretien réalisé avec la présidente de la FTQ, Magali Picard, où elle «  demande aux formations politiques de s’engager clairement dans leur plateforme électorale à abroger les lois antisyndicales adoptées par le gouvernement de la CAQ  ». La loi 4, contre le droit de grève et la Loi 14, contre la démocratie syndicale sont citées. Elle (leur ?) demande à l’ensemble des partis politiques d’instaurer « un véritable dialogue social  » et de «  remettre l’économie sur les rails ».

La CSN « interpelle » quant à elle les formations politiques à qui elle demande de « se positionner clairement  » sur ses sept priorités : « une réforme du mode de scrutin », « une réforme fiscale ambitieuse », « l’abrogation des lois anti-travailleurs (lois 4, 14 et 28) », « la déprivatisation et la décentralisation du réseau de la santé et des services sociaux », « la fin de l’école à trois vitesses et la complétion du réseau de CPE », « une véritable politique industrielle », « un plan ambitieux de lutte aux changements climatiques » . On ne sait rien de plus sur le contenu concret de ces propositions.

Enfin, la CSQ a publié un premier communiqué en juin qui rappelle la loi électorale en matière de prise de position politique et qui insiste sur l’importance de « miser sur la prudence » (en gras dans le texte original) avant de se prononcer sur des questions politiques : « les amendes imposées aux personnes morales peuvent atteindre 50 000 $  ». Le message est clair : surtout ne dites rien, vous risquez de nous ruiner ! Son second communiqué du 26 août est encore plus surréaliste tant il est vide de revendication. La Centrale affirme que les élections « ça nous regarde !  » , qu’elle « s’implique de manière non partisane durant la période précédant les élections provinciales  », qu’elle a rencontré des représentants des partis politiques et qu’elle leur a rappelé les «  cinq  » priorités du syndicat (services publics, éducation, participation démocratique, lutte aux violences conjugales, équité salariale)… Mais qu’ont répondu les représentants des partis politiques rencontrés ? Les membres n’en sauront pas davantage.

La langue de bois syndicale

Force est de constater que jusque-là, ces interpellations venues des directions syndicales n’ont eu aucun effet ni sur les partis dits de gauche, ni sur ceux de la bourgeoisie, ni sur l’extrême droite. Qui parmi les candidats oserait se dire contre « le dialogue social » ou la « participation démocratique  » ? Qui se dirait contre la santé ou l’éducation ? La CAQ, elle-même comme son gouvernement sortant ou le parti conservateur, probablement le parti le plus à droite sur l’échiquier politique, prétendent défendre l’environnement, la réindustrialisation, les travailleurs et travailleuses du Québec etc.

La seule revendication claire qui ressort de ce verbiage et de cette langue de bois est : l’abrogation des lois antisyndicales 4 et 14. Mais pourquoi la CSN demande-t-elle l’abrogation de la loi 28 et pas la FTQ ? On ne le sait pas. La CSQ défend-elle une telle exigence de base pour le mouvement ouvrier ? On ne le sait pas. Et pourquoi ni CSN ni FTQ n’estiment elles utiles de dire quels sont les partis qui défendent ces abrogations, au cœur des « priorités  » de leurs membres ? Pourquoi un tel silence sur ce qui différencie les différents partis au regard des revendications et des priorités syndicales ?

Les centrales et la politique « non-partisane »

Au-delà du bavardage, comment expliquer le «  malaise  » des directions syndicales à s’engager politiquement, pour reprendre la formule d’Éric Tucker, spécialiste du mouvement ouvrier canadien .

La CSN rappelle dans ses communiqués, « qu’en vertu de ses statuts et règlements, elle demeure une organisation entièrement non partisane ». De même, la CSQ « s’implique de manière non partisane durant la période précédant les élections provinciales  » . Si le sens donné à l’expression «  non-partisane » n’est jamais précisé dans ces communiqués, on peut déduire des contenus de ces communiqués que les directions syndicales ne prennent aucune position ni en faveur ni contre quelque parti politique que ce soit . Elles les « interpellent  ».

Pourtant, les statuts de la CSN n’interdisent pas de se prononcer. Certes, selon l’article 7.01 «  [l]a CSN est une centrale syndicale indépendante de tous les partis politiques et il lui est interdit de s’affilier à aucun d’eux  ». Mais l’article 7.02 qui suit immédiatement précise :

« Toutefois, la CSN, dans l’intérêt des travailleuses et des travailleurs, peut exercer une action de portée politique, en ayant recours à des moyens comme les suivants :
a) encourager l’action politique au sein de ses affiliés ;
b) étudier la situation politique et recommander des moyens à prendre pour que la CSN et ses affiliés puissent agir efficacement sur le plan politique dans les limites des présents statuts et règlements ainsi que des décisions du congrès ;
c) combattre tout gouvernement, administration publique, programme, projet de loi et situation qui nuit aux intérêts fondamentaux des classes populaires, et promouvoir la réalisation de tout programme et de toute mesures susceptibles de servir ces intérêts ».

L’interdiction de s’affilier à un parti n’implique donc pas celle de condamner le ou de discuter du programme d’un parti politique sur son contenu en période électorale.

À la FTQ la situation est un peu différente, la question des élections y étant nécessairement débattue selon ses statuts . Ils prévoient que «  La FTQ tient un Conseil général lors d’une élection générale provinciale ou fédérale afin de donner ou non un appui ponctuel à un parti politique  » (article 39). En mai 2026, cependant, les membres du Conseil général de la FTQ

« ont pris la décision que la FTQ n’appuierait aucun parti politique. La FTQ fera plutôt campagne contre les attaques anti-travailleurs et anti-travailleuses. La FTQ sensibilisera aussi les partis politiques aux priorités des travailleurs et travailleuses ».

On ne sait rien des débats internes qui ont conduit à une telle décision mais on peut quand même se demander comment la FTQ entend faire « campagne », promouvoir le « dialogue social  » et défendre les travailleurs et les travailleuses et «  sensibiliser  » des partis qui ne veulent pas tenir compte de sa priorité : l’abrogation des lois antisyndicales.

Élections Québec et les syndicats

Il n’est pas rare d’entendre dire ici ou là, que la loi interdit aux syndicats de prendre position pendant la campagne électorale, ce qui expliquerait les réserves, le silence ou le « malaise » des syndicats à se prononcer sur l’extrême droite ou autres partis réactionnaires, anti-sociaux, liberticides, « autoritaires » .

Le 18 août 2026, Élection Québec a publié un communiqué de presse sur les règles à respecter pour s’exprimer en période électorale, qui mérite attention . L’organisme public nous informe que nous avons encore le droit de nous exprimer, non seulement individuellement, mais également collectivement dans le cadre de notre syndicat, même si ce droit est bien limité :

« Les citoyennes, les citoyens, les entreprises, les syndicats, les organismes à but non lucratif, les personnes morales et les associations peuvent exprimer leurs opinions partisanes pendant la période électorale si leurs interventions ne coûtent rien. Ces tiers peuvent diffuser une publication gratuite sur les médias sociaux, par exemple ».

Cette disposition pose une question cruciale : qu’est-ce qui ne coute rien ? Est-ce que les interventions du propriétaire d’un réseau social ou d’un journal qui ne dépense rien pour vanter les mérites de son candidat, ne «  coûtent rien » ? On ne sait pas.

Toutefois pour les syndicats, Élections Québec nous aide en précisant qu’il y a « des exceptions qui permettent aux tiers non partisans d’intervenir en toute légalité ».

« Sous certaines conditions, ils peuvent organiser des tables rondes ou des débats entre les candidates et candidats. Ils peuvent aussi diffuser des comparatifs de programmes politiques afin d’informer les électrices et les électeurs sur les positions des candidats ou des partis politiques ».

Sans rentrer dans les controverses sur les iniquités que peut soulever la loi électorale, on retiendra simplement ici que les directions syndicales ont légalement parfaitement le droit de prendre position, haut et fort.

Vers un communiqué de presse intersyndical pendant la campagne ?

De toute évidence, les centrales syndicales peuvent encore ne pas renoncer à exercer leur droit fondamental à la liberté d’expression pour prendre position, pour dénoncer les partis qui ne s’engagent pas à respecter les priorités qu’elles ont pourtant identifiés, contre lesquelles elles ont appelé les travailleurs et de travailleuses à se mobiliser et à manifester en 2025, et dénoncer les dangers mortels de l’extrême droite et des autres partis réactionnaires, antisociaux et anti-environnementalistes.

A défaut de quoi, il deviendra de plus en plus difficile de se plaindre après coup des atteintes à la démocratie, à la liberté syndicale, à l’environnement etc. du prochain gouvernement "autoritaire".

Certes, le temps presse. Mais les directions syndicales pourraient certainement organiser une rencontre rapide, élaborer un projet de communiqué de presse conjoint pour minimalement, dénoncer les partis qui ne s’engagent pas à respecter les «  priorités » qui font consensus ?

Ou faut-il attendre quatre ans pour passer « À l’offensive » ?

En attendant, on peine à comprendre la stratégie des directions syndicales, contre quoi, contre qui il faut lutter et ce qu’il faut faire, selon elles.

Quand des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour défendre les services publics, comme à l’automne 2023, les centrales négocient en secret et tuent le mouvement dans l’œuf en refusant de révéler le contenu de l’entente, très décevante au final.

Quand un mouvement pour la « grève sociale » commence à frémir, comme en novembre 2025 lorsque la présidente de la FTQ ose prononcer l’expression devant l’Assemblée nationale et que des dizaines de milliers de manifestant·es descendent dans la rue le 29 novembre 2025, les centrales nous expliquent qu’une « grève sociale  » est illégale, qu’elle coûte chère et qu’il vaut mieux rentrer chez nous et attendre les élections.

Et enfin, quand vient le temps des élections, elles nous annoncent qu’elles sont « non-partisanes », qu’elles ne peuvent dénoncer ou soutenir aucun parti et qu’elles ont les mains liées par la loi électorale…

C’est désespérant.

Camille Popinot et Paco

Illustration : Alfred Pellan, Le petit avion, 1945

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