Édition du 9 juin 2026

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Des choix aux lourdes conséquences : la face cachée des technologies vertes

Nucléaire, hydrogène, électrification, capture du carbone : la transition énergétique semble offrir une pluralité de solutions pour décarboner nos économies. Mais derrière cette diversité apparente, un phénomène plus discret est à l’œuvre. Chaque choix technologique oriente durablement les trajectoires possibles, en renforçant certaines options et en en marginalisant d’autres. Loin d’être strictement une affaire d’innovation, la transition énergétique est un processus de sélection et de verrouillage des futurs.

Tiré de The conversation. Légende de la photo : Le premier ministre Mark Carney fait une annonce aux côtés du premier ministre de l’Ontario Doug Ford au complexe énergétique de Darlington, à Courtice (Ontario), le 23 octobre 2025. La Presse canadienne/Laura Proctor.

Une transition réduite à un problème technique

Dans les discours politiques et économiques dominants, la transition énergétique est fréquemment pensée comme un problème d’optimisation technologique. Les scénarios de décarbonisation produits par des institutions comme l’Agence internationale de l’énergie ou le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat identifient des combinaisons de technologies permettant d’atteindre la neutralité carbone, en fonction de leur coût, leur maturité et leur potentiel de réduction des émissions.

Ainsi, cette approche instrumentale tend à présenter les technologies comme un ensemble de variables ajustables au service d’un objectif global. Il s’agirait d’identifier les solutions jugées les plus performantes pour orienter la transition vers une réduction des émissions de gaz à effet de serre, puis d’en assurer le déploiement à grande échelle.

Or, comme l’ont montré les travaux en études sociales des sciences et des politiques, et comme le soulignent plusieurs rapports de la Banque mondiale et de l’OCDE, les technologies énergétiques ne s’insèrent pas dans des systèmes neutres. Au contraire, elles s’intègrent aux infrastructures existantes, et contribuent à les formuler, à en définir les contours et à structurer les réponses possibles.

Dans le domaine énergétique, cette dimension est particulièrement décisive dans la mesure où les systèmes techniques sont étroitement imbriqués aux institutions en place, aux modèles économiques et aux univers sociaux complexes. Dès lors, la transition énergétique ne se résume pas à une substitution de technologies « brunes » par des technologies « vertes ». Elle constitue plutôt un processus de conditionnement et de développement structurel des systèmes sociotechniques au sein duquel les choix technologiques jouent un rôle structurant.

Les technologies comme dispositifs d’orientation des trajectoires

La littérature sur les transitions sociotechniques souligne que les systèmes énergétiques évoluent à l’intérieur de cadres tracés par les modèles antérieurs. Cette dépendance résulte partiellement de contraintes techniques, puisque chaque technologie mobilise des infrastructures spécifiques, des chaînes d’approvisionnement distinctes et des acteurs différents.

Par exemple, le développement de filières hydrogène à grande échelle, fortement promu dans les stratégies canadiennes et européennes, suppose des investissements importants dans les réseaux de transport et de stockage et la mise en place d’infrastructures spécifiques adossées aux réseaux gaziers existants. Ce choix tend à favoriser la continuité avec certains modèles industriels et énergétiques, notamment dans les secteurs difficiles à électrifier. À l’inverse, une stratégie axée sur l’électrification directe des usages implique une transformation plus profonde des infrastructures et des modes de consommation, mais offre des gains d’efficacité énergétique significatifs.

Ces choix, bien qu’ils s’apparentent à de simples décisions techniques, recèlent une orientation précise des flux financiers et façonnent les compétences industrielles disponibles. Progressivement, chaque nouvelle infrastructure, chaque investissement, chaque standard technique contribue à réduire les alternatives envisageables.

Les trajectoires alternatives sont de moins en moins nombreuses et difficilement réversibles même à court terme. Plus déterminant encore, et comme le souligne le rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement, les décisions d’investissement actuelles auront des effets décisifs sur le portrait énergétique des décennies à venir.

La construction du « réalisme technologique »

L’un des effets les plus subtils de ces dynamiques réside dans la manière dont elles redéfinissent ce qui est perçu comme « réaliste » ou « crédible » dans le débat public. À mesure qu’une technologie gagne en visibilité et en soutien institutionnel, elle s’impose comme une évidence, reléguant d’autres options au second plan.

Ce phénomène peut être analysé à travers la notion de « construction sociale des attentes » (sociotechnical expectations). Selon cette notion, les promesses associées à certaines technologiques jouent un rôle central dans l’orientation des investissements et des politiques publiques. Les technologies ne sont donc pas seulement évaluées en fonction de leurs performances actuelles, mais aussi des futurs qu’elles promettent.

Dans ce contexte, certaines solutions, comme la capture du carbone ou l’hydrogène, bénéficient d’une forte visibilité, en partie parce qu’elles s’inscrivent dans des cadres industriels et institutionnels existants. À l’inverse, des approches telles que la sobriété énergétique ou la réduction structurelle de la demande restent marginalisées, non pas en raison de leur inefficacité, mais parce qu’elles ne correspondent pas aux logiques dominantes d’innovation et de croissance.

Pourtant, le rapport Net Zero Lifestyle souligne que les changements de comportement des ménages et, plus largement, des pratiques d’usage de l’énergie pourraient contribuer à près de 40 % des réductions d’émissions nécessaires dans les scénarios compatibles avec 1,5 oC.

Cette asymétrie traduit une hiérarchie implicite entre les solutions, dans laquelle les technologies participant au maintien des structures économiques existantes sont privilégiées. Ainsi, le « réalisme » technologique est construit et contribue à orienter la transition vers certaines trajectoires au détriment d’autres et ainsi réduire progressivement les futurs possibles.

La neutralité technologique et la sélection implicite des futurs

Pris dans leur ensemble, ces mécanismes montrent que chaque choix technologique engage implicitement la configuration du système énergétique correspondant (centralisé ou décentralisé, intensif ou sobre, continu ou transformatif). Une fois ces décisions prises, elles tendent à renforcer et à limiter la capacité à envisager des alternatives.

Dans les sphères politiques publiques, l’idée de neutralité technologique est invoquée comme ne privilégiant aucune technologie particulière et laissant le marché déterminer les solutions les plus efficaces. Dans les faits, cette neutralité est en grande partie illusoire. Les choix technologiques sont toujours orientés, que ce soit par des investissements publics, des incitatifs fiscaux ou des cadres réglementaires. Et ces choix ont des effets durables sur les trajectoires de transition.

Reconnaitre cette dimension n’est pas synonyme d’un abandon de l’innovation, mais nous engage plutôt à rendre explicites les arbitrages qui sous-tendent les politiques énergétiques et à ouvrir le débat sur les futurs que les technologies contribuent à construire ou à exclure. Chaque technologie porte en elle une certaine vision du futur. Nous ne sommes plus face à la question de savoir quelles technologies sont « vertes », mais de comprendre ce qu’elles rendent possible, car la transition énergétique n’est pas une voie vers la transformation de nos sources d’énergie, mais constitue, plus fondamentalement, une occasion d’orienter les futurs accessibles à nos sociétés.

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Rachida Bouhid

Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM).

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