Édition du 29 septembre 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Afrique

Des élections au Maroc. Pourquoi faire ?

N’y a-t-il pas quelque chose d’obscène dans une mise en scène démocratique qui se joue sur une scène truquée ? Le 23 septembre 2026, un peu plus de quinze millions de Marocains inscrits sur les listes électorales seront appelés à se lever, à marcher, parfois à parcourir des kilomètres, pour glisser un bulletin dans une urne et renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants.

Cela devrait être une fête, puisque c’est le peuple qui parle. Le peuple qui exerce son droit constitutionnel. Pourtant, à l’intérieur même du pays, plusieurs journalistes indépendants observent la mise en scène de cette campagne électorale et arrivent tous à la même conclusion, désabusée, murmurée plus que criée. À quoi servent vraiment ces élections ?
Je passerai vite, sur les rituels folkloriques du scrutin marocain, les billets de 200 dirhams qui changent de mains dans l’arrière-salle des cafés, les couscous offerts à l’occasion, les listes de « moubayine » qu’on recrute au poids du portefeuille plutôt qu’au poids des idées. Ce folklore-là, tout le monde le connaît, tout le monde en rit avec cette lassitude particulière qu’on réserve aux histoires qu’on a trop entendues. Ce n’est pas mon sujet. Mon sujet est plus grave, parce qu’il touche non pas aux marges du système, mais à son cœur, la question de savoir ce que ces élections représentent réellement, quand le pouvoir qui les organise avance, sur le dossier le plus sensible de la conscience nationale, dans une direction que la majorité du pays réprouve.

Voilà le paradoxe que personne, dans cette campagne, n’aura le courage de nommer à voix haute, excepté quelques journalistes et chroniqueurs indépendants. Le Maroc a un peuple, dans son immense majorité, viscéralement attaché à la cause palestinienne (pour les marocains, la cause palestinienne est une cause nationale) et un État qui persiste, patiemment, méthodiquement, à consolider ses liens avec Israël, au moment même où Gaza est rayée de la carte à coups de bombes.

L’actualité vient de renforcer cette réalité. Le 16 septembre 2026, soit la veille de l’écriture de ces lignes, sept jours avant le scrutin, le ministère israélien des Affaires étrangères annonçait que Rabat et Tel-Aviv allaient ouvrir des ambassades dans leurs pays respectifs, après une rencontre entre les deux chefs de la diplomatie sous l’égide américaine. La rencontre s’est tenue à New York, entre le ministre israélien Gideon Saar et son homologue marocain Nasser Bourita, à l’invitation de l’ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, Mike Waltz. Notons, au passage, la pudeur de Rabat. Le Maroc n’a fait aucun commentaire dans l’immédiat. Le silence, ici, n’est pas neutre, c’est une politique. On avance sans le dire, on normalise sans le crier, on espère que la nouvelle se noiera dans le vacarme de la campagne électorale.

Précisons que rien dans les communiqués disponibles, n’indique que l’ambassade marocaine ouvrirait à Jérusalem plutôt qu’à Tel-Aviv, la plupart des pays, y compris ceux ayant normalisé avec Israël, maintiennent leurs représentations à Tel-Aviv, précisément parce que le statut de Jérusalem reste disputé. Mais l’exactitude géographique n’enlève rien à la charge symbolique de la nouvelle. Que le Maroc renforce, élève, officialise ses liens avec l’État hébreu trois ans après le début d’une campagne militaire à Gaza que la plupart des instances des droits humains qualifient de génocidaire, voilà qui suffit largement à nourrir l’ironie amère de la situation. Et l’histoire ne date pas d’hier. Le Maroc et Israël avaient normalisé leurs relations diplomatiques en décembre 2020 dans le cadre des accords d’Abraham, un processus soutenu par Washington. Six ans plus tard, on ne recule pas, on avance, on « élève le niveau », on parle d’« amitié entre les peuples » avec cette langue de bois diplomatique qui prétend décrire une relation d’État alors qu’elle esquive soigneusement la question qui fâche, celle du sang versé, aujourd’hui, à Gaza.

Et c’est là que l’ironie devient vertigineuse, presque insoutenable si l’on s’y arrête vraiment. Le roi du Maroc préside le Comité Al-Qods (Jérusalem), cette instance de l’Organisation de la coopération islamique dont la mission officielle est de défendre le statut de Jérusalem et les droits des Palestiniens sur leur capitale. Comment tenir ensemble ces deux rôles, gardien institutionnel de la cause d’Al-Qods d’un côté, partenaire diplomatique de plus en plus assumé de l’État qui occupe cette même ville de l’autre ? On me dira que la diplomatie n’a jamais été affaire de cohérence morale, qu’elle est affaire d’intérêts. C’est vrai. Mais alors, qu’on cesse de nous parler de «  cause sacrée » et de « constante nationale  » dans les discours officiels, si dans les faits la ligne diplomatique s’accommode si bien de la contradiction.

On me permettra un exercice de contrefactuel, aussi périlleux que nécessaire. Le royaume a toujours, sous Hassan II, entretenu des canaux avec Israël, discrets, feutrés, jamais officialisés au grand jour, gérés dans les coulisses par des hommes de l’ombre plutôt que sur papier à en-tête diplomatique. C’était une politique de la nuance, ni rupture, ni normalisation clinquante. Le monde a changé, dira-t-on, les accords d’Abraham ont changé la donne régionale, il fallait suivre le mouvement. Peut-être. Mais depuis octobre 2023, ce ne sont plus des paramètres géopolitiques abstraits qui sont en jeu. Ce sont des dizaines de milliers de morts, des hôpitaux détruits, des enfants sous les décombres. Dans ce contexte-là, aurait-on vu Hassan II, fin connaisseur des sensibilités de son peuple, aller renforcer publiquement des liens avec Tel-Aviv, quitte à transformer un bureau de liaison discret en ambassade avec fanfare ? J’en doute très sérieusement. Le vieux souverain avait, sur ce dossier précis, un sens de la mesure et du symbole que le régime actuel semble avoir perdu, ou choisi de sacrifier.

Alors pourquoi ce manque de courage ? La réponse, cyniquement, tient en quelques mots. Les accords d’Abraham lient la normalisation à la question du Sahara, la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara en échange de la normalisation avec Israël. C’est un marché. Un marché dont le prix, aujourd’hui, se paie en légitimité populaire. Pendant que la diplomatie s’active à New York, la rue marocaine, celle qui a vu défiler, depuis 2023, des manifestations parmi les plus massives de la région en soutien à Gaza, regarde, encaisse, et retient. Les Marocains ne sont pas dupes. Ils savent lire entre les lignes des communiqués sans signature, ils savent reconnaître un pas de plus vers l’irréversible quand ils le voient.

Revenons donc à la question du titre. Des élections, pourquoi faire ? Si le vote ne porte que sur la répartition locale de la rente, sur des allégeances de circonscription, sur des « familles » de notables qui se transmettent un siège comme un fonds de commerce, les partis en changent, les mêmes noms restent, on l’a vu jusque dans les provinces les plus reculées, alors le scrutin n’est qu’une formalité administrative maquillée en cérémonie civique. Le vrai enjeu national, celui qui touche à l’identité, à la dignité, à la place du Maroc dans le monde arabe et musulman, celui-là ne se discute pas dans l’isoloir. Il se décide ailleurs, dans des salons de New York, entre diplomates, sous «  l’égide américaine », loin des quinze millions d’électeurs qu’on convoque le 23 septembre pour élire... quoi, au juste, si l’essentiel se joue déjà sans eux ?

Il faut se souvenir, et c’est peut-être la seule note d’espoir, de ce texte, que les Marocains ont, dans leur histoire, une capacité de résistance discrète mais tenace. On ne les mobilise pas facilement dans la rue, mais on ne les endort pas non plus facilement dans le silence. La défaite électorale cinglante du PJD en 2021, où le parti a perdu plus de 90 % de ses sièges, s’explique en partie, selon plusieurs analyses, par une politique de rapprochement avec Israël à laquelle son électorat était particulièrement hostile, rapprochement pourtant imposé par le palais plutôt que choisi par le parti lui-même. Le message est clair. Même quand la sanction populaire ne peut pas atteindre directement le sommet de l’État, elle trouve toujours un exutoire, un bouc émissaire, une urne où se venger. Ce n’est pas un hasard si le prochain gouvernement, quel qu’il soit, portera le poids de décisions qu’il n’a pas prises.

Il serait malhonnête de clore ce texte sans laisser un espace, même bref, à ceux qui défendent une lecture différente. Le pouvoir marocain, et ceux qui le soutiennent, avanceront que la diplomatie n’est pas un plébiscite de rue, que gérer un État suppose de dissocier la solidarité affective d’un peuple des impératifs stratégiques d’une nation, la question du Sahara, la relation avec Washington, la sécurité régionale. Ils diront aussi que le Maroc continue, dans le même temps, d’envoyer une aide humanitaire à Gaza, de porter la voix palestinienne dans les instances internationales via le Comité Al-Qods, et que la coexistence d’une diplomatie pragmatique avec Israël et d’un soutien de principe à la cause palestinienne n’est pas, pour eux, une contradiction insoluble mais un exercice d’équilibriste que d’autres pays arabes, les Émirats, Bahreïn, pratiquent depuis plus longtemps encore sans que cela n’ébranle leurs régimes.

Le débat, en somme, reste ouvert, mais il se joue, hélas, ailleurs que dans les urnes du 23 septembre.

Mohamed Lotfi
17 Septembre 2026

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