Et déplacer un rapport de force suppose quelque chose de très concret : de la puissance collective.
Pas seulement des idées justes.
Pas seulement des analyses fines.
Pas seulement des indignations légitimes.
Une capacité d’agir sur le réel.
Car le pouvoir ne flotte pas dans l’abstrait : il s’incarne dans des institutions, dans les lois, dans les organisations, des ressources matérielles, des réseaux d’influence, les médias et même jusqu’à influencer ce qui est possible d’imaginer.
Et tant que ces leviers restent concentrés entre les mêmes groupes sociaux, les meilleures idées du monde demeurent sans prise.
Ce pouvoir, aujourd’hui, n’appartient pas aux précaires, aux travailleuses, aux déclassé·e s, aux invisibilisé·e·s.
Ce n’est pas celui de celles et ceux à qui l’on répète qu’il faudrait rester raisonnable », patienter, se calmer.
Il est exercé par des groupes qui, eux, n’ont jamais cru à la neutralité ni au retrait, et qui ont compris depuis longtemps que la politique est d’abord une question d’occupation du terrain — de présence continue dans tous les lieux où se prennent les décisions.
Alors pourquoi la gauche accepterait-elle, elle, de s’auto-exclure de ces espaces au nom d’une pureté abstraite ?
Les enquêtes patientes de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot l’ont montré avec précision : la classe bourgeoise ne pratique jamais l’auto-exclusion morale. Elle ne déserte aucun espace au nom d’une supposée pureté.
Elle investit tout.
Conseils d’administration
Cabinets ministériels Instituts de recherches.
Fondations.
Médias.
Elle est partout, simultanément, méthodiquement.
Parce qu’elle a compris une chose essentielle : le pouvoir n’est pas un lieu unique. C’est un écosystème.
On ne le conquiert pas de l’extérieur.
On l’occupe.
Alors pourquoi la gauche continuerait-elle, elle, à se retirer d’avance de certains terrains ?
Refuser l’auto-exclusion
Pourtant, à gauche, on entend souvent une tentation familière.
« Les institutions sont corrompues. »
« Les élections ne servent à rien. »
« Les médias dominants sont irrécupérables. »
Et ces constats ne sont pas entièrement faux.
Mais en tirer la conclusion qu’il faudrait se retirer, déserter ou rester à distance relève d’une erreur stratégique majeure.
Car se retirer ne fragilise jamais le pouvoir.
Cela lui simplifie la tâche.
Chaque espace abandonné devient un espace consolidé pour l’adversaire.
Chaque terrain déserté devient un monopole.
Chaque absence se transforme en permission tacite.
La politique n’est pas un refuge moral où l’on préserverait sa pureté.
C’est un champ de rapports de forces.
Et dans un champ de rapports de forces, l’abstention n’est jamais neutre : elle avantage toujours celui qui occupe déjà le terrain.
On ne transforme pas la société par le témoignage moral.
On ne change pas le réel en restant volontairement marginal.
On la transforme en disputant concrètement tous les lieux où se prennent les décisions — même lorsque ces lieux sont imparfaits, hostiles ou contraints.
Rester entre convaincu·e·s est confortable.
Mais une parole qui ne pèse pas sur le réel finit toujours par s’épuiser.
Si la gauche veut changer le monde, elle doit renoncer à l’illusion de la pureté, de l’auto-exclusion vertueuse et accepter une vérité plus exigeante :
Le pouvoir ne se contourne pas.
Il se dispute.
Investir tous les espaces
Si nous voulons réellement transformer la société — et pas seulement témoigner de notre désaccord — il faut regarder la réalité en face : aucun terrain ne peut être abandonné.
Le pouvoir ne laisse jamais de vide. Chaque espace déserté finit par être occupé par celles et ceux qui l’exercent déjà.
Avoir raison ne suffit pas. L’indignation seule ne suffit pas non plus.
Si nous voulons peser, il faut être présents partout où se décident concrètement nos vies.
La rue, évidemment.
Les manifestations, les grèves, les occupations, les blocages rendent visible ce que le discours dominant cherche constamment à invisibiliser : les rapports de force.
Elles rappellent que la légitimité populaire peut déborder le cadre institutionnel, que l’ordre social n’est jamais naturel, et que, lorsque celles et ceux qui produisent la richesse cessent de collaborer, tout peut s’arrêter.
La rue n’est pas un théâtre symbolique.
C’est le lieu où le conflit devient matériel.
Les syndicats et les mouvements sociaux.
Parce que c’est là que se construisent des solidarités durables, ancrées dans les conditions réelles d’existence ; là que s’arrachent des victoires tangibles ; là que se forment des capacités d’organisation collective qui dépassent l’indignation ponctuelle.
Pas la version affaiblie, bureaucratisée, parfois apeurée que nous avons trop souvent connue ces dernières décennies, réduite à la gestion défensive des reculs.
Qu’ils retrouvent leur fonction première : faire de la politique au sens fort.
Car il n’y a rien de plus politique que l’organisation du travail, la répartition du temps, des salaires, de la richesse et du pouvoir dans nos sociétés.
Là se joue, chaque jour, la structure même des rapports de domination.
Les élections et les institutions aussi.
Le champ électoral et les institutions aussi. Non pas par fétichisme parlementaire, ni par illusion réformiste, mais par réalisme stratégique.
Les lois, les budgets, les services publics, les protections sociales façonnent immédiatement la vie de millions de personnes. Refuser d’y intervenir au nom de la pureté, c’est laisser les autres gouverner sans opposition.
Nous n’avons pas le luxe d’attendre un hypothétique « grand soir » pour agir. Les gens ont faim, froid, soif, maintenant — pas dans un avenir abstrait.
On ne transforme pas la société en la regardant de loin ; on y entre pour y créer des brèches, y arracher des gains, y amplifier les luttes qui viennent d’en bas.
Et puis il y a la culture.
Parce que le pouvoir ne se loge pas seulement dans l’économie ou dans les institutions. Il agit aussi plus subtilement, plus profondément, dans l’ordre des idées, des images et des récits, en façonnant ce qui nous semble naturel, raisonnable, mais surtout possible.
C’est là que se construit l’hégémonie : dans ces frontières invisibles du pensable qui, sans bruit, réduisent nos attentes, disciplinent nos imaginaires et finissent par nous convaincre que certaines transformations seraient irréalistes avant même d’avoir été tentées.
Déserter ce terrain, c’est laisser ceux au pouvoir définir le réel à notre place.
Mais l’espace culturel n’est pas seulement un lieu de reproduction de l’ordre établi ; il peut aussi devenir un lieu d’ouverture, d’expérimentation, d’élargissement des possibles. Un espace où se formulent des désirs collectifs, où se racontent d’autres mondes, où se prépare ce qui n’existe pas encore.
L’investir, c’est relier nos idées à des expériences vécues, nos revendications à des émotions, nos analyses à des espoirs concrets. C’est rendre désirables les mondes que nous voulons construire.
Il faut donc être présent partout où se fabrique le sens commun : dans les médias alternatifs comme dans les espaces grand public, dans les livres, les films, les plateformes numériques, les scènes artistiques, les festivals, les balados — partout où se forgent les imaginaires collectifs.
Non pour se diluer.
Non pour s’édulcorer.
Mais pour déplacer l’évidence.
Pour élargir l’horizon du possible.
Pour faire apparaître comme réaliste ce qui semblait hier impensable.
La culture n’est pas un supplément d’âme.
C’est un terrain stratégique.
Il faut être capable de rêver, oui — mais de rêver sérieusement.
Croire sérieusement à nos rêves.
Observer attentivement la vie réelle.
Confronter nos idéaux à l’expérience concrète. Et transformer nos imaginaires en stratégies.
Car sans imagination, aucune rupture n’est pensable.
Mais sans organisation, aucun rêve ne devient réel.
Une pluralité de tactiques
Cela suppose aussi d’accepter une vérité parfois inconfortable, mais décisive : toutes les luttes ne prennent pas la même forme.
Et surtout, tout le monde ne peut — ni ne devrait — être sur tous les fronts à la fois.
Une stratégie sérieuse ne repose pas sur l’uniformité des pratiques, mais sur une répartition consciente des rôles. Non pas une armée de clones, mais une diversité de forces capables d’agir de manière complémentaire.
Il n’existe pas une seule manière légitime de militer.
Pas de modèle unique du ou de la « bon·ne militant·e ».
Certain·e·s négocient des conventions collectives ou arrachent des gains institutionnels.
D’autres organisent des assemblées, tissent des réseaux, construisent des structures durables.
D’autres, encore, écrivent, forment, enquêtent, transmettent des idées et une mémoire.
D’autres bloquent, occupent, perturbent, rendent l’ordre normal impossible.
Et d’autres choisissent d’investir les élections ou les institutions pour y trouver des brèches.
Ces pratiques ne relèvent pas de morales différentes.
Elles relèvent de fonctions différentes.
Un mouvement qui voudrait imposer une seule posture à tout le monde finirait par se mutiler lui-même.
Parce qu’aucun mouvement réel ne gagne uniquement par la négociation.
Mais aucun ne gagne non plus uniquement par l’affrontement spectaculaire.
La négociation sans pression tourne à la gestion.
La confrontation sans organisation s’épuise.
La radicalité isolée marginalise.
Le pragmatisme sans menace se fait absorber.
Ce sont les combinaisons qui déplacent l’histoire.
Les tactiques ne s’annulent pas : elles se rendent possibles les unes les autres.
Les espaces de dialogue ne s’ouvrent que lorsqu’un rapport de force existe.
Et ces rapports de force n’existent que parce que tous, à leurs façons, acceptent de déranger.
C’est ce que décrit Andreas Malm, dans Comment saboter un pipeline, avec l’effet du « radical flank » : historiquement, les gains obtenus par les acteurs dits « modérés » deviennent possibles parce qu’à côté d’eux existent des forces plus combatives, plus perturbatrices, qui rendent le statu quo coûteux, instable, parfois ingouvernable.
Autrement dit : si le pouvoir accepte de négocier avec les « raisonnables », c’est souvent parce qu’il craint les « ingouvernables ».
Sans conflictualité réelle, il ne concède rien.
Sans pression, il ne produit que des promesses.
Cela ne signifie pas que tout moment appelle l’escalade permanente.
Il existe aussi des périodes défensives, où protéger des acquis fragiles devient prioritaire :
préserver des services publics, empêcher un recul de nos droits, maintenir des organisations en vie.
Dans ces moments, la patience, la consolidation, parfois la négociation, sont nécessaires.
Mais même ces phases de défense n’ont de sens que parce qu’existe, quelque part, la possibilité d’une offensive.
Sinon, on ne fait qu’administrer le déclin.
La diversité des tactiques n’est donc pas un problème à discipliner ni une concurrence morale entre « bons » et « mauvais » militants.
C’est une richesse stratégique à coordonner
Une économie de pratiques.
Un ensemble de rôles complémentaires.
Il ne s’agit pas de choisir entre la rue ou les institutions, entre la persuasion ou la confrontation, entre le pragmatisme ou la radicalité, mais plutôt d’apprendre à les combiner.
Parce que gagner, ce n’est pas être pur.
C’est être efficace, ensemble.
Construire des communs
Mais résister ne suffit pas.
On peut bloquer, contester, ralentir les offensives, défendre pied à pied les droits existants — et ces gestes sont indispensables. Ils permettent de tenir bon, simplement survivre. Pourtant, un mouvement politique qui ne ferait que réagir, qui se contenterait d’empêcher le pire, finirait par s’épuiser dans une posture défensive, condamné à limiter les dégâts plutôt qu’à transformer le monde.
Or, transformer la société ne consiste pas seulement à s’opposer à l’ordre dominant. Cela suppose aussi de commencer à faire exister autre chose, ici et maintenant, de fissurer son évidence en construisant des espaces et des institutions qui fonctionnent autrement que les règles actuelles.
C’est ce que Pierre Dardot et Christian Laval appellent les « communs ».
Les communs ne sont ni de simples biens publics administrés par l’État ni des services offerts d’en haut à des usager·ère·s passifs. Ils échappent tout autant à la propriété privée qu’à la délégation bureaucratique. Ce sont des ressources — matérielles ou immatérielles — dont la gestion est assumée collectivement par celles et ceux qui les utilisent, selon des règles qu’ils définissent eux-mêmes.
Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de posséder autrement, mais de gouverner autrement : apprendre à décider ensemble, à partager les responsabilités, à organiser la solidarité plutôt que la concurrence.
Une coopérative d’habitation qui soustrait le logement à la spéculation.
Un média indépendant contrôlé par ses membres.
Une clinique communautaire, une épicerie solidaire, un réseau d’entraide, un espace culturel autogéré, une garderie populaire.
Autant de lieux où l’on ne demande pas la permission d’exister, où l’on ne reste pas dans l’attente d’une réforme venue d’en haut, mais où l’on commence immédiatement à faire ces expériences ne sont ni des refuges ni des parenthèses sympathiques. Elles constituent déjà des fragments d’un autre monde, des « déjà-là » qui rendent l’alternative tangible. On n’y parle pas seulement de démocratie : on la pratique. On n’y invoque pas seulement la solidarité : on l’organise matériellement.
Et ce faisant, on acquiert quelque chose de décisif : des capacités collectives.
Car on n’apprend pas à se gouverner dans les slogans, mais dans l’expérience concrète de la délibération, du conflit, de la gestion commune. On y développe des savoir-faire, des réseaux, de la confiance mutuelle — toute une infrastructure sociale sans laquelle aucune transformation d’ampleur n’est possible.
En ce sens, les communs ne remplacent pas la lutte politique : ils lui donnent un socle.
Ils réduisent notre dépendance au marché pour se loger, se nourrir, s’informer, se soigner. Ils diminuent la vulnérabilité qui rend les gens prudents, isolés, résignés. Ils donnent du temps, de la sécurité, de la puissance d’agir. Et cette autonomie relative devient un levier stratégique : elle rend possibles les grèves longues, les mobilisations durables, les affrontements soutenus, parce qu’on ne risque plus tout — et tout seul — à chaque pas.
es communs ne sont pas seulement des alternatives morales au capitalisme. Ce sont des outils de pouvoir.
En les multipliant, on ne se contente pas d’imaginer une société différente : on commence à la construire, morceau par morceau, tout en retirant du terrain à la logique marchande et à la gestion technocratique.
Se forme ainsi, lentement, mais concrètement, une contre-société : non pas une utopie hors sol, mais un réseau d’institutions vivantes capables de soutenir les luttes et de préparer les ruptures à venir.
Parce qu’un autre monde ne naît jamais d’un simple programme.
Il naît d’expériences accumulées, de pratiques partagées, de ces foyers de démocratie réelle qui prouvent, dès maintenant, que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes.
Et c’est précisément là que la politique commence vraiment.
S’organiser pour gagner
La politique ne commence pas quand on nous fait une place.
Elle commence quand celles et ceux qui ne comptaient pas s’imposent, dérangent l’ordre des choses et rendent visible le tort qui leur était fait.
Mais une irruption ne suffit pas.
Une colère isolée s’épuise.
Une mobilisation ponctuelle retombe.
Un moment de lucidité, sans suite, se dissout.
Pour peser réellement, il faut durer.
Et pour durer, il faut s’organiser.
Pas autour de quelques figures.
Pas dans l’improvisation permanente.
Mais collectivement, dans le temps long, avec des structures capables d’apprendre, de transmettre, de tenir.
Parce que le système que nous affrontons, lui, est organisé. Il coordonne ses forces. Il planifie. Il occupe le terrain.
On ne le défait pas en ordre dispersé.
S’organiser, ce n’est pas hiérarchiser les luttes ni demander à certaines de se taire. Aucune injustice n’est secondaire.
C’est faire l’inverse : relier nos combats pour qu’ils se renforcent mutuellement, créer des convergences, partager des ressources, transformer une multitude d’initiatives en puissance collective.
Passer de la dispersion à la coordination.
De la fatigue militante à la solidarité stratégique.
D’une mosaïque de résistances à un front commun.
C’est cela, une gauche de rupture :
non pas une posture morale, mais une force capable d’agir ensemble, de tenir dans le temps et de déplacer réellement le rapport de force.
Non pas simplement être présents.
Devenir tout simplement
Incontournables.










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