Édition du 7 avril 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Doit-on annuler des conférences ?

Voici quelques réflexions suite à mon commentaire du 17 mars sur Facebook, lequel a suscité de vives réactions et a fait couler beaucoup d’encre.

21 Mars 2026 | tiré de Métapolitiques

Pour vous mettre en contexte, j’ai commenté une publication d’un groupe d’étudiantes féministes de l’Université Laval qui revendiquait l’annulation d’une conférence organisée par un comité local du Parti québécois. Celle-ci prévoyait la venue du député Alex Boissonneault, Benjamin Tremblay et Étienne-Alexandre Beauregard, qui auraient "un discours traditionaliste, discriminatoire et voir haineux que nous n’acceptons pas sur nos campus".

J’ai alors émis une critique à l’endroit de la tactique de l’annulation, en mentionnant que cela était contreproductif dans le contexte actuel, et qu’on devrait idéalement utiliser d’autres moyens pour combattre ces idées conservatrices. Mon but n’était pas de condamner moralement cette action, au nom d’un principe abstrait de liberté d’expression, mais d’en appeler à notre réflexion stratégique. J’ai alors dit :

Bref, réinventons nos méthodes pour combattre les discours conservateurs ou d’extrême droite, car les moyens utilisés dans la précédente décennie ont souvent alimenté le backlash antiwoke et le virage autoritaire que nous constatons aujourd’hui. Combattons leurs discours par d’autres moyens, afin de ne pas "s’auto-pelure-de-bananiser".

J’ai alors reçu maintes critiques venant d’ami·e·s, camarades, et personnes inconnues qui ont souligné plusieurs objections, problèmes et angles morts dans mon commentaire. Je voudrais à la fois nuancer mon propos, répondre à certains arguments qui m’ont été adressés, revenir sur certains aspects problématiques de mon intervention, tout en identifiant des pistes de réflexion pour la suite.

Le paradoxe de la tolérance et ses paramètres

Plusieurs personnes ont souligné que mon commentaire risquait de tomber dans le "paradoxe de la tolérance". Selon cet argument développé par le philosophe Karl Popper, il ne faudrait pas tolérer des propos intolérants (discriminatoires, haineux, fascistes ou anti-démocratiques), car cela risque de les normaliser et d’augmenter leur influence. Cela pourrait éventuellement contribuer à la prise du pouvoir de forces autoritaires, qui vont ensuite imposer des limites drastiques à la liberté d’expression qu’on souhaitait défendre initialement. En d’autres termes, la tolérance extrême détruit la tolérance.

Cela dit, on évoque souvent ce paradoxe sans avoir lu Karl Popper, comme si chaque propos intolérant devait être toujours combattu par la force. Or, il s’agit plutôt de réfuter l’argument de la tolérance absolue ou illimitée, afin que la liberté d’expression n’accepte pas les propos les plus extrémistes dans l’espace public. Voici une citation tirée de son livre La société ouverte et ses ennemis :

« … la tolérance illimitée ne peut que conduire à la disparition de la tolérance. Si nous accordons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre les assauts des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux…

Avec cette formulation, je ne veux pas dire, par exemple, que nous devrions toujours réprimer les philosophies intolérantes ; tant qu’il nous est possible de les contrer par des arguments rationnels et de les tenir en échec grâce à l’opinion publique, les interdire ne serait certainement pas judicieux.

Mais nous avons intérêt à revendiquer le droit de les réprimer si nécessaire, même par la force ; car il se peut fort bien qu’ils n’acceptent pas la confrontation d’arguments rationnels, et dénoncent d’emblée toute argumentation ; ils risquent d’interdire à leurs adeptes d’écouter toute argumentation rationnelle, parce qu’elle serait trompeuse, et de leur apprendre à répondre aux arguments en faisant usage de leurs poings ou de leurs pistolets.

Nous devons donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer les intolérants. Nous devrions affirmer que tout mouvement prêchant l’intolérance se place hors la loi, et considérer comme criminelle l’incitation à l’intolérance et à la persécution, de la même manière que nous considérerions comme criminelle l’incitation au meurtre, à l’enlèvement, ou à la relance de la traite des esclaves.

L’argument de Popper est habile ; il évoque la nécessité de se garder des garde-fous si certains discours intolérants ne peuvent être contrecarrés par l’argumentation rationnelle. Il ne revendique pas une interdiction systématique de l’intolérance, mais plutôt le droit, sous certaines conditions, de refuser la simple délibération démocratique. Dans des cas extrêmes, le débat ne peut avoir lieu, surtout quand votre interlocuteur rejette les principes mêmes de la discussion rationnelle, et utilise des menaces, le mensonge, voire la force ou l’intimidation pour vous contraindre. Dans ces circonstances, répliquer par des contre-arguments ne vaut pas la peine, et l’usage de la force est justifié pour se défendre.

Une interprétation simpliste du paradoxe de la tolérance pourrait suggérer qu’il faut toujours interdire les discours intolérants. Popper adopte plutôt une vision nuancée : la préservation du principe de tolérance exige certaines limites sur le plan juridique, moral ou institutionnel, pour éviter des cas extrêmes qui viendraient détruire ce principe. Je le cite encore ici :

Je n’implique pas, par exemple, que nous devions toujours supprimer l’énoncé des philosophies intolérantes ; tant que nous pourrons les contrer par des arguments rationnels et les contrôler par l’opinion publique, la suppression serait très imprudente. Mais nous devons revendiquer le droit de les supprimer si nécessaire, même par la force.

De mon côté, je suis plutôt d’accord avec cette idée de Popper ; il y a des limites à la liberté d’expression, notamment en matière de discours haineux. Mais où doit-on tracer la limite ? Tout ce joue dans les limites ou les paramètres de ce qu’on entend par "discours intolérant". Si on a affaire à un groupe néonazi ou d’extrême droite décomplexé comme Atalante ou le collectif Horizon Québec Actuel, je soutiens sans problème l’idée que l’annulation d’une conférence de leur groupe soit légitime.

Mais est-ce que des personnes comme le député péquiste Alex Boissonneault, Benjamin Tremblay et Étienne-Alexandre Beauregard entrent dans la catégorie des discours néofascistes, de l’extrême droite, ou encore de personnes faisant la promotion de discours haineux ? Où doit-on tracer la ligne entre le conservatisme, qui a fait partie des idées "socialement acceptables" dans le giron de la démocratie libérale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et le (néo)fascisme qui menace directement les conditions de la démocratie et de la liberté d’expression ?

Le paradoxe de la tolérance est ici mis à l’épreuve de circonstances particulières, et je crois que cela exige d’exercer notre jugement. Cela veut dire qu’on ne peut pas appliquer un principe de façon directe ou universelle, mais qu’il faut tenir compte du contexte. L’argument du paradoxe de l’intolérance est valide, mais il implique aussi un calibrage, un débat démocratique sur les limites raisonnables à imposer à la liberté d’expression.

Une droite aux contours flous

Pour revenir au trio de Boissonneault, Tremblay et Beauregard, on peut les classer dans la catégorie large de la "droite". Ceux-ci s’identifient peut-être au centre-droit ou à la "droite modérée", mais j’aurais tendance à les définir comme étant carrément à droite. Or, font-ils partie de la famille de l’extrême droite pour autant ? Si on élargit trop la catégorie des discours discriminatoires, alors il faudrait interdire un très grand nombre de conférences de la droite politique, impliquant plusieurs personnes impliquées dans la CAQ, le PQ, le PCQ, etc.

Si les discours de la droite permettent effectivement de normaliser et de justifier, plus ou moins directement, une série d’inégalités et de discriminations, que ce soit en termes de classe, d’origine ethnique, de genre, de citoyenneté, etc., cela veut dit-il que la droite serait ipso facto intolérante, et donc qu’il faudrait toujours annuler leurs conférences ? Bref, où doit-on tracer la ligne ?

À mes yeux, et on peut débattre de la chose, une ligne rouge se trouve au niveau de l’extrême droite et du fascisme. Même si on sait que ces catégories ont des contours parfois flous, il ne faut pas étirer l’élastique à l’infini ; cela revient à tomber dans le piège que je critique au début de mon livre Fascisme tranquille : l’usage abusif de l’étiquette "fasciste" pour disqualifier d’emblée toute personne moindrement à droite. Je cite ici un extrait de mon livre :

À l’autre bout du spectre, nous trouvons une attitude de suspicion généralisée présente dans certains milieux de gauche, une posture à la fois radicale, hypermoralisatrice et épidermique, attribuant l’étiquette fasciste à tout phénomène moindrement conservateur, à toute réflexion soulevant des questions sur l’immigration, les modèles d’intégration, les enjeux liés au genre ou le moindre élan de fierté nationale. Tous les gens critiques du mouvement « woke » seraient ainsi des fascistes en puissance, des relents de l’extrême droite, l’accusation permettant de tracer une frontière nette entre personnes fréquentables et infréquentables. Cette posture immodérée ou polémique représente le miroir de la vision négationniste ; alors que des gens croient que l’extrême droite n’est nulle part, d’autres croient qu’elle est partout, même où on la soupçonne le moins.

Bref, des catégories comme populisme autoritaire, extrême droite ou fascisme restent valides ; mais il faut garder, malgré tout, une certaine prudence dans l’usage de ces concepts, sans quoi ils perdent de leur sens. Il existe toute une gradation des discours de droite allant du nationalisme conservateur, à la droite radicale populiste, puis à la droite extrémiste néonazie. Et le cas d’Étienne-Alexandre Beauregard est révélateur à cet égard.

Le cas particulier d’Étienne-Alexandre Beauregard

Par exemple, on sait qu’Étienne-Alexandre est un ami et protégé de Mathieu Bock-Côté, qui tient un discours national-populiste décomplexé ; mais le discours d’Étienne-Alexandre est moins radical et outrancier que son mentor. Son dernier livre Anti-civilisation critique même le populisme, tout en justifiant un conservatisme social et politique dans la lignée d’Allan Bloom.

On pourrait certes objecter qu’Étienne-Alexandre a un discours plus modéré et nuancé que celui de MBC, tout en partageant avec ce dernier une même vision, et qu’il contribue ainsi à adoucir ou à normaliser ces idées dans l’espace public. Cela est sans doute vrai, mais cela fait-il en sorte qu’Étienne-Alexandre soutient un discours haineux ou qu’il devrait être classé à d’extrême droite ?

À mon avis, il convient de faire encore des nuances dans le continuum ou le spectre de la droite. Il y a une différence entre le nationalisme conservateur (style Étienne-Alexandre Beauregard, ou le jeune Bock-Côté), qui peut ensuite basculer vers le populisme radical autoritaire (style MBC actuel, qui normalise le discours de Trump, Le Pen, Zemmour, etc.), et enfin le stade extrême de la droite, proche des suprématistes blancs ou des néofascistes décomplexés, comme Nick Fuentes aux États-Unis, ou encore le malheureux militant néonazi Quentin Deranque qui est mort à Lyon suite à une rixe le 12 février dernier.

Est-ce que toutes les personnes qui parlent de "capacité d’accueil", "d’immigration incontrôlée" ou de "laxisme législatif canadien" peuvent être automatiquement classées dans la catégorie de propos haineux, racistes et xénophobes ? Dans la famille large de la droite certes, mais encore faut-il préciser le niveau de radicalité auquel on a affaire.

Si on peut s’entendre d’un point de vue de gauche qu’il faut combattre ce genre de discours par différents moyens, quels sont les moyens légitimes ? Si on privilégie l’annulation pour ce genre de discours conservateur, alors il faudrait annuler les conférences de PSPP, de Bernard Drainville et d’Éric Duhaime dans les cégeps et les universités, et de bien d’autres figures politiques et médiatiques qui entrent dans cette catégorie. La liste serait très très longue.

La religion, entre université et agenda politique

Par ailleurs, Étienne-Alexandre travaille actuellement pour l’Institut Cardus, un think tank chrétien conservateur d’origine anglo-canadienne, qui flirte avec des positions anti-avortement, comme dans cet article de 2019 portant sur le féminisme pro-vie. Le chercheur lui-même n’a jamais soutenu une telle position, et il prétend que son organisation ne finance pas de recherche contre l’avortement. Or, l’Institut Cardus apparaît tout de même sur une liste d’organisations anti-choixselon la Abortion Rights Coalition of Canada.

Cela peut évidemment susciter des doutes en matière de défense de droits des femmes. Comme le consensus pro-choix est encore très fort au Québec, contrairement aux États-Unis et dans le Canada anglais, on peut comprendre le niveau de vigilance élevé de groupes féministes qui ne souhaitent pas que ce discours se diffuse en sol québécois, et je soutiens tout à fait cet objectif. Mais peut-on pour autant associer l’individu aux positions de son organisation ? Si c’est parfois le cas, il s’agit d’une question complexe.

Pour donner un exemple concret qui me touche personnellement, je suis professeur à l’Université Saint-Paul depuis maintenant dix ans. Il s’agit d’une université catholique relativement ouverte sur le monde, notamment depuis une quinzaine d’années, en raison du leadership de notre ancienne rectrice Chantal Beauvais, première femme et rectrice laïque à diriger l’Université Saint-Paul depuis sa création en 1848. Dans cette université, je dispose d’une pleine liberté académique, avec des professeur·e·s qui peuvent être chértiens, athées, agnostiques, musulmans, libéraux, conservateurs, féministes, marxistes, etc.

Cette université a été créée par les prêtres Oblats, qui jouent encore un rôle dans la gouvernance de l’Université. Or, cette communauté religieuse a été accusée à maintes reprises d’agressions sexuelles dans les dernières décennies, notamment sur des personnes mineures, et condamnée pour avoir contribué directement au génocide des communautés autochtones, via leur rôle dans les pensionnats à travers le Canada.

Cela veut-il dire que j’endosse personnellement ces faits et gestes, ou encore les positions politiques ou religieuses des frères Oblats ? Aucunement, et l’Université Saint-Paul elle-même a entrepris tout en travail de reconnaissance des torts subis ces dernières années, avec la mise en place de diverses mesures de réconciliation pour tenter de rétablir un minimum de justice. Dans ce cas-ci, il y a une distance entre les actions passées des Oblats qui ont eu des actions répréhensibles et criminelles dans le passé, et les professeur·e·s qui travaillent à l’Université Saint-Paul aujourd’hui.

Cela dit, l’institution dans laquelle je travaille est redevable du passé dont elle a hérité, et l’ensemble de la communauté universitaire doit garder un haut degré de vigilance pour ne pas reproduire les mêmes dynamiques oppressives qu’elle a longtemps ignorées ou acceptées tacitement.

Dans le cas de l’Institut Cardus, l’histoire est plus compliquée. Il ne s’agit pas d’une université, mais d’un think tank qui a pour mandat d’influencer les politiques publiques du pays. Un think tank a toujours une mission orientée sur le plan idéologique, et le chercheur n’a pas la même "liberté académique" que dans une université ; il doit plutôt servir un agenda politique déterminé. Cela ne veut pas dire que chaque membre d’un institut religieux travaille nécessairement dans une optique religieuse, mais que ses orientations sont influencées par les choix stratégiques de son employeur.

Le premier rapport de recherche d’Étienne-Alexandre a d’ailleurs été de justifier le système actuel d’éducation au Québec, qu’il appelle le "modèle québécois de pluralisme éducatif", qu’on appelle parfois "système à trois vitesses". Il a fait maintes sorties médiatiques pour essayer de contredire des discours plus critiques de ce système, comme celui de Christophe Allaire Sévigny qui parle de "ségrégation scolaire" dans son dernier livre Séparés mais égaux.

Jusqu’ici, on n’a pas affaire à un discours anti-avortement, chrétien fondamentaliste ou d’extrême droite, mais plutôt à une posture typiquement conservatrice et néolibérale, qui s’oppose à une vision progressiste de l’éducation. Étienne-Alexandre défend le statu quo, certes inégalitaire, au nom de la "liberté de choix", mais il ne défend pas l’évangélisation du système scolaire. On peut certes s’opposer, critiquer et combattre ces idées, mais encore une fois, on reste dans un débat gauche/droite plutôt classique.

Je ne vise pas ainsi à normaliser le discours d’Étienne-Alexandre, que je considère toujours comme un adversaire politique. Mais je crois qu’il y a une différence entre son discours et celui d’un Alexandre Cormier-Denis par exemple, et qu’il ne faut pas nécessairement utiliser les mêmes tactiques dans les deux cas. On ne combat pas un conservateur et un idéologue d’extrême droite de la même façon.

On entre ici dans le débat complexe sur la "diversité des tactiques", qui implique de se demander quelles sont les actions légitimes ou efficaces pour résister à la normalisation de tels discours, au-delà de la simple discussion démocratique.

La diversité des tactiques, et leur efficacité

En me reprochant de tolérer des discours intolérants, on suppose un faux dilemme entre deux options : 1) soit qu’on tolère des conférences conservatrices, que ce soit en restant les bras croisés ou en prônant un échange serein ; 2) soit qu’on appelle à combattre de tels discours par la force et l’annulation de l’événement. L’une prône une vision libérale (ou absolutiste) de la liberté d’expression, où toute idée intolérante doit toujours être combattue par l’argumentation rationnelle, alors que l’autre considère que toute idée moindrement intolérante doit être interdite par différents moyens coercitifs.

En réalité, entre ces deux positions extrêmes, il existe tout un spectre d’actions possibles. À titre de rappel, la diversité des tactiques est devenue un principe central des mouvements sociaux depuis les années 1990. Selon Wikipédia :

La diversité des tactiques est une pratique stratégique des mouvements sociaux qui consiste à utiliser périodiquement la force à des fins perturbatrices ou défensives, en dépassant les limites de la stricte non-violence, mais en s’arrêtant avant une militarisation totale. Elle a pour but de trouver la stratégie de désobéissance civile la plus efficace pour obtenir des changements sociaux. La diversité des tactiques peut utiliser des méthodes non violentes, la résistance armée ou une gamme de méthodes intermédiaires en fonction du niveau de répression auquel le mouvement fait face.

Pour revenir au cas de la conférence à l’Université Laval, voici diverses possibilités qui me sont venues en tête : dénonciation de l’événement sur les médias sociaux ; mobilisation pour remplir une salle pour poser des questions difficiles et répliquer au discours des adversaires ; actions directes pour perturber la tenue de l’événement ; surveillance et enregistrement des propos tenus durant la conférence, suivi de répliques dans une optique de créer des contre-discours dans l’espace public, etc.

Je ne prône ici aucune de ces tactiques précises. À titre de rappel, nos moyens d’action doivent s’adapter au contexte spécifique d’un événement, à la nature de nos interlocuteurs, à l’évaluation du rapport de forces dans la conjoncture actuelle, à un calcul coûts/bénéfices visant à générer un maximum d’impact et à minimiser les risques pour les gens qui commettent ces actions, mais aussi pour les personnes impliquées (in)directement par celles-ci.

Mon but est seulement de montrer qu’il existe plusieurs façons de ne pas "tolérer" des discours potentiellement intolérants, ou de combattre des idées conservatrices, que ce soit par la confrontation des idées, ou des moyens plus conflictuels, qui ne passent pas nécessairement par l’annulation ou la violence physique. Bref, je crois que la gauche en général doit faire preuve d’imagination pour mieux résister, être imprévisible et déjouer nos adversaires, au lieu d’utiliser des moyens prévisibles que les forces dominantes peuvent facilement neutraliser.

Dans le livre Joyeux Bordel : tactiques, principes et théories pour faire la révolution écrit par Andrew Boyd et Dave Oswald Mitchell, les auteurs donnent une série d’idées et d’exemples de tactiques pour élargir notre répertoire d’action collective : canular, flash mob, occupation, perturbation créatrive, théâtre invisible, intervention préfigurative, etc. Quelles tactiques ou combinaison d’actions devrait-on privilégier dans le cadre de cette conférence du PQ ?

À vrai dire, je ne le sais pas, et je ne suis pas la personne la mieux placée pour répondre. Et c’est sur ce point que la plupart des critiques à gauche ou dans les rangs féministes m’ont été adressées : quelle est la légitimité pour me prononcer, en tant que professeur d’université, homme blanc et relativement privilégié, pour dire quelle action militante est acceptable ou condamnable pour s’opposer à la droite nationaliste ? Et cette question se pose d’emblée dans un contexte où la demande d’annulation vient d’un groupe d’étudiantes féministes.

Une question de légitimité

En gros, je ne peux ignorer ici qu’il y a des enjeux liés à ma position sociale, à ma perspective située qui n’est pas celle des étudiantes féministes militant dans une autre université. Cela implique donc des angles morts de mon côté. À titre d’exemple, je cite un des commentaires qui m’a été transmis sur Facebook :

J’aime beaucoup tes réflexions habituellement Jonathan Durand Folco, mais là je trouve ça limite condescendant envers ces militant.e.s... où est la solidarité et le respect pour la diversité des tactiques ? On peut bien parler efficacité de nos stratégies, mais il y a des endroits et des façons de le faire.

En effet, le respect du principe de diversité des tactiques implique généralement d’éviter de condamner moralement dans l’espace public des tactiques que l’on juge peu efficaces, nuisibles ou contraires à nos convictions. Cela ne veut pas dire qu’il est impossible de débattre sur l’efficacité et la légitimité de nos actions, mais il est préférable d’avoir ce genre de discussions à l’interne, dans une perspective de critique constructive, plutôt que de "laver son linge sale en public". J’entends cet argument, et il est valide à mes yeux, même si le débat public sur nos tactiques et stratégies peut aussi avoir son utilité.

Ensuite, sur les manières de le faire, je crois aussi que mon commentaire était un peu dur. Je mentionnais que "l’idée d’annuler leur conférence me semble une bien mauvaise idée", que cela consistait à "s’auto-pelure-de-bananiser", et j’ai même écrit de façon un peu méprisante sous l’un des commentaires de ma publication que je trouvais cette idée "stupide". J’ai d’ailleurs modifié mon commentaire pour enlever le mot "stupide", qui était de trop et déplacé. Ce n’est pas dans mon habitude, car j’essaie d’écrire de façon posée, critique et nuancée. Mais devant le déferlement de commentaires, j’ai écrit de manière irréfléchie sous le coup de la colère et l’exaspération.

Après avoir écrit mon commentaire de façon plutôt impulsive le 17 mars dernier, sans avoir réfléchi longuement aux impacts d’une telle prise de parole, j’ai aussitôt eu un doute. Une amie féministe dormant chez moi ce soir-là m’a d’ailleurs fait remarquer que même si elle était plutôt d’accord avec moi sur le fond, c’est-à-dire avec le fait que l’annulation n’était peut-être pas la meilleure tactique pour résister à cette conférence précise, ma prise de parole était trop expéditive.

Je me prononçais, comme professeur dans une université en Ontario, sur la justesse d’une tactique adoptée par un groupe d’étudiantes féministes à l’Université Laval, sans connaître tout le contexte. Une foule de commentaires sous ma publication allaient dans la même direction, et je me suis alors dit : "oui c’est vrai, vaut mieux parfois tourner sa langue sept fois avant de parler".

Cela ne veut pas dire qu’il faille systématiquement soutenir toute action de n’importe quel groupe militant progressiste, du simple fait qu’il soit mené par les premières personnes concernées. Cela ne veut pas dire non plus qu’aucun homme ne peut commenter les actions ou revendications d’un groupe féministe, ou inversement. Mais il y a des façons, des lieux et des manières pour le faire adéquatement, de façon intelligente et constructive.

Somme toute, je crois qu’il faut se poser diverses questions pour ne pas condamner moralement, de façon abrupte, des tactiques que l’on juge peu pertinentes pour mener la résistance. On peut en débattre, c’est essentiel, mais il faut essayer d’éviter le piège du "gérant d’estrade", dans lequel on peut facilement tomber. Sur ce point, je m’excuse du ton et du caractère expéditif de mes propos, même si cela a eu le mérite, indirectement, de nourrir un débat stratégique dont la gauche a besoin à mon avis.

Le groupe d’étudiantes féministes de l’Université Laval peut s’organiser comme il le souhaite, je ne souhaite pas dicter leurs actions, et je ne connais pas le contexte précis de cette institution en 2026, même si j’ai été étudiant en philosophie là-bas de 2009 à 2016.

Or, pourquoi ai-je commenté si rapidement cette controverse sur l’annulation d’une conférence de la droite nationaliste à l’Université Laval ? Je me suis posé la question, et j’ai réalisé que je me sentais vivement concerné par cet enjeu. En tant que professeur d’université, un événement similaire aurait pu se produire dans les murs de ma propre université. J’aurais sans doute réagi différemment cela dit, en essayant plutôt de contacter les personnes concernées, plutôt que de m’exprimer publiquement en mode call-out ou dénonciation.

À mon avis, l’annulation de conférences de droite ou d’extrême droite touche la question complexe des limites de la liberté d’expression évoquée plus haut, mais aussi la communauté universtaire dans son ensemble, ainsi que les dynamiques sociales plus larges dans l’espace médiatique et la sphère politique.

Le backlash est déjà là, et il s’intensifie

Pour le dire rapidement, je crains sérieusement les répercussions de tels événements sur la vie universitaire à moyen terme, surtout si le Parti québécois prend le pouvoir aux prochaines élections. Rappelons que PSPP a nommé à quelques reprises les professeurs d’université comme des vecteurs du "wokisme" en les prenant pour cible, qu’il s’inquiète des idéologies de la gauche radicale à l’école, et que le PQ entend serrer la vis sur la violence en milieu scolaire, avec des sanctions plus sévères, ce qui pourrait inclure des incidents du genre.

En toute honnêteté, j’ai peur que le Québec s’inscrive dans la trajectoire des États-Unis et de l’Alberta qui ont commencé à "serrer la vis" contre tout ce qui est moindrement de gauche dans les universités. Le cas le plus flagrant d’un tel backlash se trouve chez nos voisins du Sud. Après de nombreux débats sur la liberté d’expression et l’annulation de conférences sur les campus américains dans les années 2010, plusieurs États (dont la Floride et le Texas) ont multiplié les lois et règlements visant les lieux d’enseignement : retrait de cours sur le genre, bannissement de livres sur la diversité sexuelle, interdiction d’enseigner des "idéologies" en classe, surveillance accrue des professeur·e·s d’université, suppression de la permanence (tenure) pour les profs, etc.

Quand Trump a commencé son deuxième mandat, il a carrément supprimé les mesures EDI, censuré la recherche scientifique, interdit des centaines de mots des sites gouvernementaux, définancé des universités jugées trop "wokes", alors que la droite conservatrice se vantait de défendre la "liberté d’expression". C’était le monde à l’envers, ou plutôt la cancel culture de la droite réactionnaire.

En Alberta, la première ministre Danielle Smith a utilisé la clause dérogatoire en 2025 pour adopter des lois anti-trans : empêcher les élèves de changer de nom ou pronom à l’école, interdire aux filles transgenres de participer à des sports amateurs féminins, et limiter les services de santé liés à l’affirmation de genre. L’année dernière, le Conseil scolaire public d’Edmonton avait publié une liste de 200 livres à bannir, incluant certains classiques tels que La servante écarlate de Margaret Atwood. Après un léger réajustement, 103 livres ont été retirés des écoles de conseils scolaires d’Edmonton et de Calgary.

Le problème, c’est que cette vague de droite autoritaire s’abat aussi sur le Québec, bien que nous soyons légèrement "en retard" comparativement à l’Alberta et aux États-Unis. Si on regarde l’actuelle droitisation du PQ et de la société québécoise, nous risquons d’être les prochains sur la liste.

Mais qu’on me comprenne bien ici : je ne veux pas dire que la montée de la droite et du populisme autoritaire soit causée par des actions de groupes militantes ou de quelques annulations de conférences ici et là, comme si le "wokisme" était le premier responsable de la montée de la droite nationaliste. Ce récit conservateur ne tient pas la route d’un point de vue factuel, car ces actions de résistance face à la droite nationaliste surviennent précisément dans un contexte de montée mondiale de l’autoritarisme.

Cela dit, la droite conservatrice nous voit venir, et des actions prévisibles comme des demandes d’annulation de conférences sont vite récupérées pour disqualifier ces groupes miliants, voire à appeler à les combattre plus intensément. Les anti-wokes raffolent de ce genre de micro-controverses, et ont déjà un playbook pour amplifier ce genre de scandales, pour les transformer en paniques morales. En gros, c’est leur gagne-pain, un modèle d’affaires. On n’a qu’à penser au déferlement de chroniques dans l’écosystème Québecor, dont la chronique de Bock-Côté intitulée La gauche intolérante rêve de censure contre les jeunes péquistes à l’Université Laval. Tout cela était écrit dans le ciel.

Dans ce genre de controverses, la droite en profite pour amplifier la portée de tels événements, comme s’ils étaient l’illustration d’une hégémonie de la gauche radicale dans les campus universitaires, tout en ciblant, sans les nommer, des "idéologues" (comme moi ?) qui alimenteraient de telles actions :

La gauche radicale demeure hégémonique sur les campus, et partout où elle règne, elle impose sa culture de l’annulation, en mélangeant terreur morale et intimidation idéologique, quand elle ne va pas jusqu’à la violence physique, comme on l’a vu sur de nombreux campus occidentaux ces dernières années. Cette gauche radicale, au Québec, est soutenue par quelques idéologues de gauche qui s’agitent sur les réseaux sociaux, surtout Facebook, et qui enferment ceux qui les suivent dans un univers parallèle, où ils se prennent pour de vaillants résistants contre une extrême droite québécoise pourtant fantomatique.

Dans ce contexte, le PQ pourrait profiter de cet incident pour à la fois mousser la popularité de son événement, mais aussi se servir de cette controverse comme d’un exemple concret visant à justifier de nouvelles législations dans le domaine de l’éducation. J’envisage ici l’éventualité où un gouvernement péquiste pourrait décider de "serrer la vis" contre la gauche radicale et aux wokes sur les campus. Est-ce que ce sera le cas ? J’en ai aucune idée, mais le risque est bien réel.

Comment sortir de ce pétrin ?

Sérieusement, je ne sais pas sortir de cette situation, je n’ai pas de recette magique à prescrire. Une intuition qui me vient en tête est qu’on ne combat pas un discours conservateur avec les mêmes méthodes que l’on combat un groupe néofasciste.

Dire qu’il ne faut pas débattre avec l’extrême droite mais la combattre est valide en principe ; mais dire qu’il ne faut pas débattre avec la droite et utiliser les mêmes méthodes m’apparait comme un glissement parsemé d’embûches. Cela vaut autant sur le plan de la légitimité démocratique (et donc de l’opinion publique qui va se braquer contre ces méthodes), que pour l’efficacité de nos actions, en donnant davantage de pouvoir à nos adversaires qu’on souhaite combattre. Que faire dans ce cas ? Je me pose personnellement plusieurs questions, et je crois que les milieux de la gauche doivent réfléchir activement à ce genre d’enjeux stratégiques.

Par ailleurs, j’aimerais terminer en disant que je ne suis pas contre la tactique de l’annulation d’événements en général. Celle-ci peut s’avérer utile dans certains contextes, et contreproductive dans d’autres. Si cette tactique a eu le vent dans les voiles dans la dernière décennie, elle est plus ancienne, comme le rappelle le militant Jaouad Laaroussi dans un commentaire Facebook que je partage ici :

Pourtant l’histoire du féminisme au Québec a été jalonnée d’actions d’éclat contre la parole hégémonique des hommes dans l’espace public prenant la forme d’actions visant à annuler des conférences. Si on se rappelle souvent de la marche "du pain et des roses" en 1995, on oublie qu’elle a été précédée quelques mois avant d’une manifestation pour faire “annuler” une conférence de Human Life International (un groupe religieux anti-avortement) qui a regroupé des milliers de personnes à Montréal. Au début des années 2000, le mouvement féministe a organisé à deux autres reprises des manifestations pour dénoncer et perturber des événements anti-féministe. Au printemps 2005, une manifestation est organisée contre le colloque masculiniste "parole d’homme" et à l’automne de la même année une autre mobilisation à l’appel de la coalition "avortons leur congrès" a pour objectif de faire “annuler” un congrès anti-avortement. Les actions de perturbation à l’égard de la prise de parole groupes masculinistes et réactionnaires a toujours été au coeur des tactiques du mouvement féministe et ne sont pas le produit d’un néo-féminisme ou du wokisme mais de la conflictualité propre à la prise de parole dans un espace public inégalitaire.

Ce rappel historique est essentiel, notamment pour éviter l’erreur d’une pensée abstraite et non-contextuelle, comme si tel ou tel moyen d’action était valable ou condamnable en tout temps. Or, si je crois personnellement que l’annulation d’un congrès anti-avortement est une bonne tactique, tout comme l’annulation d’événements néofascistes, qu’en est-il de l’annulation d’un événement du PQ alors qu’il est aux portes du pouvoir ? S’il apparaît bon d’empêcher la tenue d’événements intolérants alors qu’ils sont encore marginaux dans l’espace public, afin d’éviter leur diffusion, que doit-on faire quand il s’agit le discours d’une droite nationaliste qui est déjà hégémonique dans la société ?

Encore une fois, je n’ai pas de réponse, et je vais arrêter de faire le gérant d’estrade ici. Chaque groupe militant peut s’organiser comme il veut, mais il faudra aussi créer des stratégies qui dépassent la simple diversité des tactiques. Comment lutter contre la droite nationaliste ? Comment empêcher la radicalisation en cours, où un populisme de plus en plus décomplexé qui déferle dans l’espace public ?

Cette question me hante, et c’est précisément celle qui anime les réflexions de ce blogue Métapolitiques.

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