Édition du 20 septembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Entre gauche et droite, mon coeur balance (air connu)

Québec solidaire a-t-il un avenir ? Est-il viable à long terme ? Il faut s’interroger là-dessus avec franchise, sans chercher à farder la vérité ni prendre ses rêves pour la réalité. Plus largement, la coalition des mécontents envers le gouvernement caquiste se fragmente toujours davantage, et son centre de gravité tend à se déplacer vers la droite, comme en témoignent les progrès récents du Parti conservateur d’Éric Duhaime.
    

Québec solidaire a connu des avancées notables depuis sa fondation en février 2006. On peut en juger par le pourcentage de votes que la formation a reçus lors des scrutins auxquels il a participé. En avril 2006, à l’élection partielle dans Sainte-Marie-Saint-Jacques, la candidate solidaire Manon Massé échoue à devenir députée mais remporte tout de même 22% des votes, même si elle traîne derrière le Parti libéral et le Parti québécois.

Le 14 août de cette année-là, à l’occasion de deux autres partielles, l’une dans Pointe-aux-Trembles et l’autre Taillon toujours à Montréal, Québec solidaire termine troisième derrière le Parti vert avec 8% des voix dans le premier cas et 7% dans le second. Au scrutin général de 2007 Québec solidaire parvient à présenter des candidats et des candidates dans 123 des 125 circonscriptions du Québec. Il n’arrive pas à en faire élire un seul mais ramasse quand même 3.64% des votes. Il faut dire que le parti est encore jeune.. 

À celui de novembre 2008, il peut enfin pénétrer à l’Assemblée nationale par l’intermédiaire d’Amir Khadir, victorieux dans Mercier. La formation de gauche récolte à cette occasion 3.78% des suffrages exprimés dans l’ensemble du Québec.

Aux générales d’août 2012, Françoise David est à son tour élue dans Gouin et Québec solidaire grimpe à 6.03% dans tout le Québec. Il doit ses députés à la concentration de son vote dans ces deux circonscriptions. Mais en termes d’audience électorale globale, Québec solidaire demeure encore à cette époque un très petit parti.

À la consultation électorale d’avril 2014, Manon Massé peut se joindre à l’équipe parlementaire de Québec solidaire, puisqu’elle remporte cette fois la mise dans Sainte-Marie-Saint-Jacques, "vengeant" ainsi l’échec subi huit ans auparavant. Le parti compte donc trois députés au "Salon de la race". Mais il progresse cependant peu à l’échelle du Québec avec à peine 7.03% des voies. 

En octobre 2018, Québec solidaire fait un "grand bond en avant", tant sur le plan des votes décrochés que des députés élus : il obtient 16.1% des suffrages, et fait entrer sept députés supplémentaires à l’Assemblée nationale, ce qui fait qu’il en dispose de dix au total. Mais depuis, les sondages révèlent une sérieuse baisse d’appuis populaires à son endroit : en effet, il oscille entre 11% et 14% du vote. Il rafle selon le plus récent sondage Léger 14% des voix. La parti a perdu du terrain et il dispose désormais de peu de temps pour le regagner avant le rendez-vous électoral d’octobre prochain. De plus, il une sérieuse concurrence vient d’apparaître sur sa droite : le Parti conservateur d’Éric Duhaime.

Avant de se pencher sur ce phénomène, un coup d’oeil s’impose sur les autres formations. La Coalition avenir Québec (de centre-droit) trône à 42% d’intentions de vote. Le Parti québécois, lui, stagne toujours à 11%. Les libéraux se maintiennent à 20% comme au sondage précédent. Ils font du sur place, mais ils reviennent peu à peu au seuil de la "vraisemblance politique". 

La grande nouveauté réside dans la surprenante percée du Parti conservateur d’Éric Duhaime.

Il vaut la peine de suivre sa trajectoire électorale comme je viens de le faire pour Québec solidaire. Sa soudaine et forte montée laisse songeur et un peu inquiet.  

Il a été fondé le 25 mars 2009 par Serge Fontaine et Bertrand Goulet, deux anciens unionistes. Son actuel chef Éric Duhaime en a pris latête le 17 avril 2021. En août 2012, à son "baptême du feu" électoral, il ne rejoint que 0.18% des électeurs et électrices. Même score minable en 2014 avec à peine 0,39% des votes. En octobre 2018, il dépasse enfin le 1% des suffrages, avec 1,68%. Il n’a bien sûr fait élire aucun député lors de ces scrutins, malgré le ralliement ultérieur de Claire Samson, une députée caquiste dépitée paraît-il de ne pas avoir obtenu un poste de ministre dans le cabinet Legault. 

Mais selon les données du plus récent sondage Léger, le Parti conservateur a grimpé à 11% d’intentions de vote, se trouvant ainsi à égalité avec le Parti québécois, et à trois pour cent seulement derrière Québec solidaire. 

Ce résultat indique-t-il une tendance de longue durée, ou au contraire ne s’agit-il que d’une bulle éphémère qui va se dégonfler ? L’avenir le révélera, mais la brusque poussée de cette coalition d’ultraconservateurs sociaux et de
libertariens dévoile un malaise profond ici comme ailleurs. Pour l’instant, le Parti conservateur recrute surtout dans la région de Québec, sur sa Rive-Sud et en Beauce, des zones en majorité plutôt conservatrices, parfois au sens partisan comme plus large aussi que pointe cette désignation générale assez floue. 

Devant la montée de cette tendance, Québec solidaire ne peut plus se permettre de reculer en termes d’appuis populaires. Si la trajectoire ascendante du parti qu’il dirige se confirme, Éric Duhaime a des chances de faire son entrée à l’Assemblée nationale avec peut-être quelques compères en octobre prochain. 

Tout le jeu politique du Québec pourrait s’en trouver transformé. Cette ascension conservatrice marque bien l’inconfort social générateur d’un grave mécontentement qui affecte tout un pan de l’électorat, même si Québec solidaire et le Parti conservateur rassemblent chacun de son côté dans la plupart des cas des groupes dissemblables. Ceux-ci sont victimes des politiques rétrolibérales mais n’y réagissent pas de la même façon.   

Dans ce contexte de polarisation droite-gauche, il faut absolument que Québec solidaire arrive à dépasser son ghetto électoral de gauche et à multiplier ses appuis pour atteindre au moins les 20% du vote. En résumé, Québec solidaire n’est pas arrivé à fédérer les opposants et opposantes au régime rétrolibéral en place, contrairement à ses espoirs du début Pour le parti, les scrutins de cette année et de2026 vont constituer des tests décisifs. S’il ne parvient pas à prendre un nouvel élan, il risque alors la disparition pure et simple ou encore peut-être la marginalisation définitive, comme le Nouveau parti démocratique à Ottawa qui est peut-être, lui, sur la voie de l’absorption par le Parti libéral. Mais au Québec, un parti provincial qui n’arrive pas à s’imposer comme alternative crédible à celui au pouvoir est voué à la disparition. 

Le règne de la CAQ conservera des chances de durer longtemps et la seule solution de rechange, lorsque l’usure du pouvoir aura fait son oeuvre, sera le Parti libéral en raison de sa longue tradition de pouvoir.

Peut-on s’en réjouir ?

Jean-François Delisle

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