Édition du 21 juin 2022

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Économie

Économie : L’Afrique affamée par la spéculation sur les céréales

Les prix alimentaires ont augmenté de 30 % en un an. Pourtant, malgré la guerre en Ukraine, les ressources sont stables et il n’y a pas de pénurie. Mais des fonds de pension jouent sur les prix de la nourriture, aggravant la faim sur une grande partie du continent.

Tiré de Courrier international.

L’Égypte importe l’essentiel du blé qu’elle consomme. En 2011, l’explosion du prix du pain a contribué au déclenchement de manifestations qui ont fini par renverser le gouvernement. En avril 2022, l’instance publique égyptienne chargée de l’approvisionnement en blé en a acheté 350 000 tonnes à 450 dollars la tonne. En février, le même produit coûtait 252 dollars.

Dans l’intervalle, la Russie a envahi l’Ukraine. Ces deux pays sont parmi les plus grands producteurs céréaliers du monde. Les sanctions et la guerre vont réduire leurs stocks de céréales, mais d’autres pays sont intervenus et cultivent davantage de céréales, on en déduit donc que d’autres facteurs font grimper le cours des céréales et d’autres produits alimentaires.

Des prix au plus haut depuis trente ans

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les prix alimentaires sont en moyenne 30 % plus élevés actuellement qu’en 2021. Ils sont à leur plus haut niveau depuis que l’organisation a commencé à tenir des statistiques, en 1990. Le Programme alimentaire mondial (PAM) s’attend à ce que son budget affecté à l’achat de nourriture augmente de 50 % cette année.

Ne serait-ce qu’en Afrique de l’Ouest, il faudra prévoir un budget supplémentaire de 136 millions de dollars par an. C’est la troisième crise des prix alimentaires en quinze ans. La Banque mondiale estime que chaque hausse d’un point de pourcentage dans le secteur alimentaire pousse 10 millions de personnes en plus dans l’extrême pauvreté.

Le pis, c’est que la production mondiale de nourriture a augmenté pendant la même période. Actuellement, il y a 30 % de plus de céréales dans les réserves mondiales que les quantités nécessaires pour nourrir toutes les populations. En dépit de l’instabilité politique et des dérèglements climatiques.

Des contrats alimentaires de plus en plus spéculatifs

Le cours du blé de meunerie à Paris, plus grand marché aux grains d’Europe, est symptomatique de la conjoncture actuelle. En 2018, environ un quart des contrats alimentaires étaient spéculatifs. Ce chiffre a depuis triplé, pour atteindre trois quarts.

Ces marchés permettent aux futurs stocks d’être vendus dès aujourd’hui. Habituellement, un agriculteur estime le volume de sa récolte en fin de saison ; un négociant convient de l’acheter à un prix donné. L’agriculteur est alors rémunéré pour acheter de l’engrais et tout ce dont il a besoin pour produire cette récolte. Ensuite, il livre le blé. Cette série d’étapes présente toutefois des risques : les récoltes peuvent être mauvaises, des guerres sont susceptibles d’éclater, une récolte exceptionnelle peut entraîner un effondrement des prix.

Pour gérer ce risque, le négociant peut vendre un contrat pour le même volume de céréales sur le marché à terme. C’est à ce stade qu’intervient le spéculateur : un investisseur peut parier sur une hausse du prix d’ici à la récolte [en raison de la météo ou d’une pénurie, par exemple] et acheter le contrat proposé. Si le prix augmente, l’investisseur encaissera la différence.

Une spéculation maîtrisée permet aux agriculteurs et à leurs acheteurs de limiter leurs risques et de prémunir leurs revenus des imprévus et des instabilités. Mais si la spéculation est excessive, la demande artificielle des spéculateurs peut pousser à la hausse les prix des contrats à terme, indépendamment de l’offre et de la demande réelles. Et comme les prix de ces contrats servent de référence pour le cours réel du blé, les prix alimentaires en font les frais.

Le rôle néfaste des fonds de pension

Depuis le début du XXIe siècle, les investisseurs institutionnels comme les fonds de pension se sont engagés sur les marchés à terme de matières premières, qui sont vus comme une protection contre l’inflation. Les prix des contrats à terme sont [donc] dictés par les arbitrages de ces organismes en matière d’investissement, qui n’ont rien à voir avec les fondamentaux du marché.

Normalement, la nourriture est achetée en supposant qu’elle peut être revendue avec une marge. Plus il y a de nourriture, moins elle coûte cher et moins il y a de bénéfices à en tirer. Par conséquent, les prix alimentaires évoluent d’une année à l’autre, car les sécheresses et les inondations alternent avec les récoltes exceptionnelles dans les différentes régions du monde. En revanche, une spéculation excessive des investisseurs, qui voient l’alimentation comme n’importe quelle autre matière première, change la donne. L’offre et la demande ne sont plus les principaux arbitres des prix. Depuis une quinzaine d’années, ce phénomène a créé de fortes fluctuations alors même que les réserves mondiales sont stables.

Teucrium et Invesco, deux prédateurs financiers

Entre janvier et avril 2022, au moins 1,3 milliard de dollars a été versé dans deux fonds de contrats de marchandises, gérés par Teucrium et Invesco. En octobre 2021, le gestionnaire de Teucrium responsable du blé écrivait sur le site de l’entreprise : “Si l’inflation des prix alimentaires risque d’avoir des effets négatifs sur l’économie mondiale, les investisseurs éclairés pourraient tirer partie d’une tendance à la hausse des prix.”

Auteur d’un rapport sur les prix alimentaires paru au printemps 2022, le groupe de travail d’Olivier De Schutter (rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, et coprésident du Groupe international d’experts sur les systèmes alimentaires durables - Ipes-Food) a souligné que “les prédateurs financiers qui font des paris sur l’alimentation” et “jouent sur les prix de la nourriture” étaient des facteurs à l’origine de la flambée des prix.

En réponse, Teucrium s’est contenté de déclarer que “les flux d’investissement dans les matières premières permettent, à terme, un approvisionnement (alimentaire) plus fiable et un gain de stabilité sur la durée”. Invesco, lui, a souligné la violence des phénomènes météorologiques pour justifier les fluctuations des prix.

“Urgence alimentaire” sur le continent

Le 4 mai, la sixième édition du Rapport mondial sur les crises alimentaires est parue, travail conjoint de plusieurs organisations dont le PAM. Il conclut que, en République démocratique du Congo, 21 millions de personnes sur une population de 90 millions sont classées comme étant en crise alimentaire : elles sautent des repas et utilisent toutes leurs économies pour continuer à se nourrir. Dans ce pays, 7 autres millions de personnes sont dans la catégorie dite “urgence alimentaire”, c’est-à-dire qu’elles risquent de mourir de faim. Le rapport estime que la hausse des prix alimentaires aggravera énormément la faim dans le monde en 2022, notamment dans le nord du Nigeria, au Burkina Faso, au Niger, au Kenya, au Soudan du Sud et en Somalie.

Margot Gibbs, Thin Lei Win, Sipho Kings

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