Édition du 1er septembre 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Arts culture et société

Écriture ou La trace de l’Humanité

Une immense reconnaissance aux Sumériens de Mésopotamie (l’Irak) d’avoir offert l’écriture en cadeau vers 3300 avant notre ère. Nous sommes alors passés des sentiers cahoteux et poussiéreux de la Préhistoire aux voies balisées et éclairées de l’Époque contemporaine.

Illustration : Tablette d’argile illustrant l’écriture cunéiforme

Les mots – Au bonheur de la parole et du langage

Le philosophe Spinoza écrivait : «  Le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus noble  ». On retrouve les mots à la source originelle de l’extraordinaire avènement de la parole et du langage qui depuis n’ont jamais cessé de se développer et de rayonner au travers les 7 000 langues actuellement en usage dans le monde, dont 200 au Canada. Malheureusement, plusieurs se sont éteintes dans les couloirs du temps ou ont été balafrées par les tourments de l’Histoire. La langue française à elle seule compte 60 000 mots dans les dictionnaires usuels et jusqu’à 100 000 et 200 000 si l’on inclut le vocabulaire technique, scientifique et les dérivés. Ces langues définissent des identités, nourrissent des peuples, marquent des appartenances, créent et consolident des liens. – Voilà pourquoi le Québec n’a jamais cessé de lutter pour préserver la sienne depuis la Conquête britannique, en 1759-1760. – Albert Jacquard écrivait que : « La plupart des mots qui nous permettent de décrire le monde ont changé et il est important de se rendre compte des conséquences politiques, métaphysiques, philosophiques et même théologiques que cela engendre  ». Les mots représentent des porteurs d’information et passeurs de sens permettant, entre autres, de communiquer, déterminer une action, décrire un objet, évaluer une situation, exprimer un sentiment ou développer un concept. C’est également à travers eux que nous abordons la complexité et la diversité des situations et des expériences de la vie. Les mots incarnent les portes et les fenêtres donnant un accès direct aux autres humains et sociétés, à notre compréhension de la biodiversité qui nous offre tout et de l’univers qui nous ensphère ainsi qu’à la connaissance et aux apprentissages fondamentaux. Ils permettent de franchir les barrières de l’isolement afin d’établir d’authentiques et essentielles communications. Les mots structurent les fondements de nos pensées, régénèrent avec vigueur nos passions, nuancent finement nos idées et calibrent nos concepts. Ainsi, notre esprit peut alors nommer les choses et exercer une véritable emprise sur le réel, car tout comme l’écrivait si bien Albert Camus : «  Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». En conséquence, apprivoiser les signes graphiques propres aux différentes langues, découvrir le sens des mots, leurs usages ainsi que leurs portées pour parvenir à maîtriser le langage, la lecture et l’écriture ; tout cela symbolise le plus beau des apprentissages et le ravissement de mériter un « brevet  » de timonier. Un brevet qui confère la possibilité de ramer sur les ruisselantes rivières d’idées, de voguer sur les longs fleuves de la réflexion, de se confronter aux différents courants de la pensée et d’affronter les ressacs de l’existence. Par la suite, pouvoir amarrer dans les différents ports de sa destinée et jeter son ancre avec bonheur et en toute quiétude afin de restaurer son gréement intérieur et de se ressourcer émotivement, intellectuellement et spirituellement.

L’écriture et l’imprimerie – La trace de l’humanité

Selon le Larousse : «  L’écriture est un système de signes graphiques conventionnels servant à représenter une langue. Elle permet de conserver, fixer et transmettre la parole et la pensée ». L’écriture symbolise un des fondements majeurs de la civilisation. Ainsi, avec la maîtrise du feu et l’apparition de l’agriculture, elle représente l’une des révolutions les plus extraordinaires à avoir marqué les débuts de l’Humanité. Puisqu’avant son apparition, les connaissances étaient transmises aux générations subséquentes au moyen de la parole, de la mémoire des anciens et de la tradition orale. L’avènement de l’écriture a permis de sauvegarder la trace des événements, des mythes et légendes du passé en plus de servir de courroie de transmission aux connaissances et de surpasser les limites temporelles. Cela, tout en participant de la création et de l’organisation sociale des États ainsi qu’au développement et à la structure de la pensée elle-même. L’écriture jumelée à l’imprimerie apparue, en 1450, mettant ainsi fin aux transcriptions pas toujours fidèles des moines copistes réservées à l’Église et aux élites, ont littéralement transformé nos rapports avec les différents savoirs et croyances, la société, l’histoire et le temps. Ce tandem révolutionnaire a entrouvert de nouveaux et bénéfiques horizons. Ainsi, il a permis non seulement la transmission, mais également la démocratisation du savoir. Ce tandem contribua à l’éveil des consciences, au développement d’un sens critique favorisant l’autonomie ainsi qu’à la production d’archives à la fois religieuses et séculières hautement essentielles à l’avancement des sociétés ; établissant par le fait même les fondements des civilisations. – Malheureusement, plus de 750 millions de personnes ne savent ni lire ni écrire ; ce qui représente environ 10 % de la population mondiale. –

Les mots, l’écriture et le livre

Les mots chuchotent, parlent, bourdonnent, crient, rient et pleurent et parfois nous hantent et tourbillonnent à la fois au cœur et en périphérie de nos fragiles et éphémères existences. Tous ces mots nous tiennent lieu de vigilantes escortes tout au long de nos parcours de vie. Les mots cristallisent les notes enchanteresses composant les nobles complaintes et fantasmatiques symphonies du langage. Concernant la parole, Jean-Paul Sartre écrivait : « Parler c’est agir : toute chose qu’on nomme n’est déjà plus tout à fait la même, elle a perdu son innocence  ». Quant au geste même donnant naissance à l’écriture, il s’installe délicatement à droite comme à gauche dans notre main articulée par le temps pour découvrir ses précieux repères sous la motricité fine de nos doigts. Toutefois, pour un nombre de plus en plus grandissant, nos doigts agiles pianotent dorénavant sur des claviers chiffrés et lettrés d’ordinateurs, de tablettes ou de portables. Quant au livre, il se calle confortablement dans la paume de nos mains et parvient à la vie sous l’action révélatrice de notre regard et tout à la faveur et au pur bonheur de notre esprit.
« Le livre fait le sens, le sens fait la vie  ». Roland Barthes

L’écriture – La trace de l’humain

Pour les êtres humains, l’écriture évoque également un formidable acte à la fois solitaire et solidaire. En plus de structurer la pensée, elle abrite secrètement un processus, parfois court ou long, nourri par une contemplation amoureuse, une passion pour les êtres et un regard critique sur le monde et la vie. Elle symbolise une exploration aventureuse tant sur le monde intérieur qui nous habite que sur les pourtours merveilleux et parfois tortueux qui langent nos existences. Elle nous gratifie en prime de fondatrices expériences et de riches marées de ressourcement. L’écriture incarne également un acte de courage et d’humilité par lequel nous creusons de minces sillons graphiques ou numériques afin de canaliser de merveilleuses gouttelettes de mots gorgées de beauté et de lumineux et cristallins éclats de sens ainsi que d’éphémères ondées de pensée et de rafraîchissantes réflexions. Elle se ravitaille en mots rapaillés grâce aux brises capricieuses de notre imaginaire et aux forts vents de notre pensée et elle alimente les sources taries de nos jardins secrets en jachère. L’écriture nous gratifie de mots porteurs d’amour et d’engagement et même de révolte qui surgissent à l’occasion tel un vif éclair transperçant nos fors intérieurs et un coup de tonnerre fouettant nos léthargies existentielles.
« Comme si écrire c’était ne pas dormir ». Marie Darrieussecq

Écrire avec amour

Nous écrivons à partir de nos pensées, nos souvenirs, nos blessures, nos joies et notre imagination créatrice. Écrire avec amour, c’est parvenir à élargir et approfondir ces signifiants sillons de silice afin de mettre au monde de mystérieux ruisseaux, d’enchanteresses rivières et de majestueux fleuves de mots, là où coulent et roucoulent des torrents de mots au gré des clapotis d’inspiration, des vagues d’ondes sonores et des flots d’évocation et des clameurs de tourmente. Ces tourbillons magiques de mots écument l’effervescence de nos convictions et de nos esprits, fragrancent nos sentiments ainsi qu’ils métronoment fébrilement nos cœurs esseulés et en constante mutation amoureuse et existentielle.
«  Écrire est un acte d’amour. S’il ne l’est pas, il n’est qu’écriture ». Jean Cocteau

Écrire en toute authenticité

C’est pouvoir apporter un sens véritable et entier à cette insoupçonnable armada de courants de mots conduisant ainsi l’écriture à la suave et tumultueuse mer de la littérature. Tout juste là où des mots soigneusement bordés par la blancheur d’espaces silencieux et annonciateurs forment des phrases ou des strophes se métamorphosant en écriture. Une écriture soigneusement revêtue de formes et de styles, rehaussée d’imagination, porteuse de sens et aromatisée de sentiments pour se baigner voluptueusement dans une fontaine de mots au son syncopé d’une musique magique jaillit de l’en-delà. Et cela, tout en étant escorté par un délire orchestré d’émotions, porté par des rythmes en cascade et excité par un délicat caprice de mystères ainsi qu’intrigué par un soupçon complice et jouissif de révélations. Finalement, pour aller se faire délicatement sécher sous les ardents et ténébreux rayons de la destinée.
«  Écrire pour prendre soin du présent, du vivant, du plus petit ou de l’invisible, tel est mon engagement, tel fut mon abandon, telles sont mes marques d’amour ». Louise Warren

La littérature
La parole s’inscrit avec bonheur dans les strates de notre éphémère présent. Quant à l’écriture, elle fige cette parole et la transfigure par une sorte d’enchantement et la prend sous ses ailes pour s’envoler avec elle vers les sentiers de la création. Ces étranges lieux aux allures de vie intérieure parallèle et qu’on appelle littérature à défaut de mieux la nommer. Et comme l’écrivait si justement Roland Barthes : «  La littérature ne permet pas de marcher, mais elle permet de respirer  ». La littérature, cette dame qui nous convie sur les remparts des mille et un mots pourvus de leur substance propre qui nous interpellent chacun à leur manière tout au long de nos voyagements. Puis, pour la suite du monde, si le temps daigne bien accueillir ces écrits en son sein, parvenir à les guider vers les nobles, fantastiques et immortels chemins de traverse de notre mémoire collective constituant ainsi un héritage soulignant notre passage. N’oublions jamais que la parole c’est la vie, écrire c’est une seconde manière de vivre et que lire c’est apprendre et revivre à nouveau !
« La littérature existe pleinement non pas quand l’œuvre est écrite, mais quand un lecteur remonte le cours des phrases et des mots pour devenir, par ce moyen, cocréateur de l’œuvre  ». Hubert Aquin

La trace de l’Humanité

Que serait l’Humanité sans la présence des mots, de la parole, de l’écriture et de la lecture ? Elle ne serait peut-être pas ou si peu ! Les mots communiant entre eux grâce au pain quotidien de la parole nous permettent de franchir les murailles de l’isolement, d’exprimer clairement des idées et des sentiments, de solidariser et partager des convictions, des expériences et des savoirs. Quant aux archives papiers et numériques ainsi qu’aux mots en dormance dans les pages des livres à la faveur de l’écriture qui trottine sur le papier et de l’imprimerie qui grave la gravité et la pérennité des mots, ils nous éclairent sur le monde extérieur, l’univers qui nous englobe et les enseignements ressourçants du passé tout comme ceux qui se baignent et se mettent à nu dans les « ruisseaux sociaux » et d’autres qui se prélassent dans les salons de l’instantanéité. Nous sommes envoûtés par la magie, la puissance et le secret des mots qui rationnellement et passionnément ordonnancés côte à côte génèrent du sens et apportent du resourcement dans nos esprits et au cœur même de nos vies. Certes, nous possédons l’usage des mots, mais au final, c’est plutôt eux qui nous possèdent et bondissent dans notre esprit et palpitent dans notre cœur pour rappeler leur présence, leur portée, leur sens, leur usage, leur couleur et leur douceur. À propos des mots, Camus écrivait : «  Il est vrai peut-être que les mots nous cachent davantage les choses invisibles qu’ils ne révèlent les visibles ». Ces arcs-en-ciel de mots sonores et visuels nous enseignent comment apprivoiser les paradigmes du quotidien. Ils nous aident à vivre tous ensemble des jours pleinement assumés, en pleine compréhension et définition du monde et capables d’affronter les défis de l’existence, de penser et panser les solidarités, de humer le parfum de la liberté, de rêver les beautés de la vie et d’espérer le meilleur pour nos lendemains à venir. L’Écriture cristallise également les diverses aventures et expériences d’un humble pèlerin muni de son bâton de parole chevauchant les sentiers de la création et de la vie en quête de sens, de vérité, de liberté, de beauté et surtout d’amour. Et parfois même en quête du lieu où peut bien se trouver l’entité que l’on pourrait nommer à tort ou à raison le ou la maître d’œuvre de la temporalité universelle et cosmique. Par-dessus tout, ce citoyen ou cette citoyenne du monde et voyageur ou voyageuse spatio-temporel munie d’un unique billet aller simple ressent, sans trop vraiment comprendre, un besoin presque absolu de laisser une trace si éphémère soit-elle de sa pensée et de sa conscience. Une trace qui pourra se refléter sur les parois identitaires des grottes « Lascauxiennes  » de la civilisation transfigurant ainsi la vie et célébrant et participant à la mémoire collective de l’Humanité.
«  La seule écriture valable, c’est celle qu’on invente … C’est ça qui rend les choses réelles ». Ernest Hemingway

PS L’écriture humaine est un gigantesque pied de nez à l’intelligence artificielle (IA). Et, elle fonctionne grâce à la source d’énergie la plus écologique et économique au monde : la matière grise.

Gaétan Roberge

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