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Arts culture et société

Édition (France) : Ce que dit l’affaire Thélyson Orélien du racisme

L’affaire Thélyson Orélien agite le milieu littéraire. Au-delà des accusations d’avoir utilisé l’intelligence artificielle et de plagiats sur des textes antérieurs, les autrices et chercheuses interrogées par « Mediapart », toutes racisées, refusent de participer à un débat lancé par l’extrême droite et rappellent que la dimension raciale de l’histoire ne doit pas être minorée.

27 septembre 2026 | tiré d’europe solidaire sans frontières
https://europe-solidaire.org/spip.php?article79828#sidebar

Le monde littéraire s’agite depuis une semaine autour du premier roman d’un inconnu, C’était ça ou mourir (Grasset), de Thélyson Orélien, porté au pinacle de toutes parts en cette rentrée littéraire. Cet écrivain haïtien et québécois vient de décrocher le prix du roman Fnac et est présent sur toutes les premières sélections des principaux prix littéraires de l’automne.

Alors que la promotion de ce roman était à son apogée, un compte X anonyme confidentiel, baptisé « Balance ton Claude », affirme que l’ouvrage a été écrit grâce à l’intelligence artificielle (IA). La presse conservatrice et d’extrême droite relaie ce qu’elle considère être une information, sans même se poser la question de la fiabilité du détecteur d’IA ici utilisé. Le scandale était lancé.

Quelques jours plus tard, des accusations de plagiat pour divers textes écrits dans les années 2010 envers le romancier ont émergé et se sont greffées à la polémique initiale. Ce qui a motivé le retrait du roman de la première liste de l’académie Goncourt le 25 septembre. S’approprier des textes dont on n’est pas l’auteur pose des questions morales et éthiques, mais en l’espèce le roman n’est pas soupçonné d’en être le fruit.

En parallèle, Samuel Fitoussi, un jeune essayiste, chroniqueur au Figaro et auteur de Woke Fiction (Le Cherche Midi, 2023), confirme être à l’origine de la dénonciation de cette potentielle tromperie littéraire. Contacté par Mediapart, il n’a pas répondu. Dans un entretien au Nouvel Obs,il jure ses grands dieuxqu’il n’y avait « aucune arrière-pensée dans le fait que ce soit un auteur qui a écrit un livre sur l’immigration, et encore moins, évidemment, de lien avec le fait que c’était un auteur noir ».

Il est pourtant impossible d’analyser cette affaire sans prendre en compte à la fois le sujet du roman, une épopée migratoire, et l’auteur, à savoir un homme noir originaire d’Haïti, lui-même ayant émigré au Canada.

Une ampleur démesurée

Ceci posé, une question essentielle émerge. Comment composer avec cette polémique lancée par l’extrême droite ? Comment ne pas la laisser dicter ses termes ? Le milieu de l’édition ne peut s’économiser une discussion autour de l’usage de l’intelligence artificielle en littérature. Mais ici Thélyson Orélien – qui nie fermement avoir fait appel à cet outil pour écrire son roman – cristallise désormais un débat qui devrait dépasser son simple cas.

À Mediapart, des écrivaines et chercheuses racisées dénoncent l’ampleur démesurée qu’a prise cette polémique et s’inquiètent des répercussions sur la santé mentale d’un tel déferlement et d’une disqualification publique aussi rapide après avoir reçu autant de louanges. D’où la volonté de ne pas accabler Thélyson Orélien, surtout lorsque le débat a été largement instrumentalisé et amplifié par l’extrême droite.

Pour sa part, Fania Noël, sociologue, essayiste et militante afroféministe, considère que le débat autour de l’usage de l’IA ou non pour écrire ce roman n’est pas « intéressant » et même un « faux débat ». « Personne n’a les compétences éthiques ou techniques pour trancher ce qui relève de la génération, de l’assistance ou de la reformulation par l’IA. » Pour elle, cette histoire n’est qu’une énième illustration de la « guerre idéologique de l’extrême droite à la gauche de tout ce qui est postcolonial et racial ».

La romancière Diaty Diallo, qui vient de publier le roman Darya et Dounya (Le Seuil), dit ressentir « de la fatigue face à des schémas qui se reproduisent et dont on peine à stopper le cycle ». Elle juge pour sa part « d’un ridicule absolu » de voir l’extrême droite s’emparer d’un débat sur l’IA alors même qu’elle « a les deux pieds dedans ».

À Mediapart, Faïza Guène dit ne pas souhaiter réagir sur le fond de l’affaire qui frappe Thélyson Orélien. Pour la romancière, cette histoire est révélatrice de la nécessité de « ne pas jouer le jeu » du monde éditorial. Elle souligne que Thélyson Orélien, après avoir été porté aux nues, « par la même élite qui n’a jamais reconnu mon travail d’autrice et m’a cantonnée à l’idée d’être une autrice de banlieue »,est lâché de toutes parts. Après cinq jours de polémique, le 25 septembre, il a été exclu de la compétition du Goncourt par l’académie éponyme.

Par ailleurs, à ses yeux, la principale menace pour l’édition n’est pas l’intelligence artificielle mais l’extrême-droitisation de celle-ci et la concentration des maisons d’édition entre les mains de milliardaires. Cette histoire sonne aussi comme une mise en garde, reprend Diaty Diallo : « Pour moi, en tant qu’autrice, le message ici envoyé par l’extrême droite est clair : on a bien vu que le plafond de verre est en train de se limer par endroits et ça suffit. On nous dit “restez à vos places”, c’est un vrai backlash. »

Sur le cas spécifique de Thélyson Orélien, Solène Brun, chargée de recherche au CNRS et spécialiste des questions raciales, partage cette analyse. Pour elle, la volonté de « remettre Thélyson Orélien à sa place » est claire. Plus largement, dit-elle, « on ne peut pas faire comme si le fait qu’il soit noir était anodin. Penser qu’on pourrait avoir une réflexion sur cette affaire sans mettre au cœur la question de la négrophobie de ce pays est un problème ».

Pour les auteurs racisés, le siège est toujours éjectable.
Dawud Bumaye

Le mécanisme qui s’est enclenché ici n’est pas « n’importe quel racisme ». Il s’inscrit dans une longue tradition où les personnes noires sont « dépossédées de la capacité de réfléchir, de créer mais aussi de produire du savoir, de la pensée et de l’art ».

Dans le champ de la recherche, une autre affaire a fait grand bruit cet été. Jason Arday, un universitaire noir, célébré comme le plus jeune enseignant de Cambridge, a été accusé lui aussi de plagiat dans sa thèse de doctorat. Sa mort est intervenue après une intense campagne de dénigrement lancée par un chercheur états-unien lui-même accusé de racisme. Alors qu’Arday avait été lâché par son université, il apparaît que les accusations étaient infondées, la commission de l’université d’obtention de son doctorat a conclu qu’il s’agissait d’erreurs « honnêtes et raisonnables ».

Cette affaire montre à quel point la place des personnes minorisées dans les espaces de savoir au sens large reste friable, quand bien même ils et elles se sont hissées à des postes prestigieux.

Pour Dawud Bumaye, éditrice de littérature au sein de la maison d’édition indépendante disparue Métagraphes puis de la revue féministe et antiraciste Dissidente, cette affaire démontre que « pour les auteurs racisés, le siège est toujours éjectable ».Elle poursuit : « Je pense qu’on ne peut pas faire comme si on n’était pas dans le Nord global, en France ou plus largement en Europe, dans un monde où le racisme est omniprésent dans toutes les sphères de la société. Si Thélyson Orélien avait été une personne blanche, la polémique aurait tout à fait pu exister, mais elle n’aurait jamais pris de telles proportions. »

Rappelons par exemple le cas Michel Houellebecq, épinglé en 2010 pour des larges emprunts non signalés à Wikipédia pour son roman La Carte et le territoire. La polémique s’est rapidement éteinte et il a même décroché le Goncourt pour cette œuvre dans la foulée.

De son côté, Fania Noël interroge la position singulière de cet auteur, publié dans l’une des maisons d’édition du groupe Bolloré, Grasset. Celle-ci a racheté à prix d’or les droits français du roman d’abord publié dans une maison québecoise, les Éditions du Boréal. Un groupe qui, dit-elle, « mène une guerre idéologique en France et a eu besoin d’un token [un alibi – ndlr] pour ses publications ».

Diaty Diallo n’est pas loin de penser la même chose. « Il existe un tokenisme “sincère” avec des personnes qui croient sincèrement en nos histoires, mais cela s’accompagne toujours d’une forme de comptabilité sur le nombre d’auteurs racialisés publiés et le type de récits que l’on s’attend à voir. »

Ce soutien, reprend la chercheuse, était factice. « Et aujourd’hui ce même groupe lâche cet auteur face à la meute. Et ce tandis que personne n’ose attaquer ses éditrices ou les correcteurs qui ont travaillé sur ce livre, sans avoir vu aucun problème. Tout le monde est protégé, sauf l’auteur. »

Dawud Bumaye n’est pas très étonnée que « face au harcèlement médiatique », ses éditeurs ne le soutiennent plus. « Pour ces grands groupes, le livre est un marché comme un autre. Tant qu’un auteur fonctionne, ils financent sa tournée et le poussent. Mais dès qu’une polémique éclate et qu’il ne rapporte plus, ils n’ont aucun scrupule à l’abandonner sur le bord de la route, car ils savent qu’ils pourront présenter quelqu’un d’autre. »

Elle rappelle aussi que les thématiques liées à l’immigration, au racisme ou même au genre sont aussi considérées dans le monde de l’édition comme des effets de mode ou un créneau éditorial à investir « de manière opportuniste » en se calquant sur les mouvements de la société comme Black Lives Matters en 2020.

Sur Instagram, l’écrivaine franco-camerounaise Hemley Boum a témoigné de son soutien à l’auteur, à qui elle s’adresse. Elle pointe « la logique mortifère qui vous a présenté comme un produit marketing et mis au firmament d’une rentrée littéraire sans vous expliquer les codes et les querelles intestines », soulignant que c’est cette même logique « qui aujourd’hui vous lynche sans âme ».Cette logique d’un monde « qui croit encore maîtriser tous les récits, dominer tous les narratifs et pouvoir choisir ceux qui méritent d’exister, quand et pourquoi, qui on encense et qui on broie ».

La romancière haïtienne primée Yanick Lahens s’est étonnée, sur Facebook, de la « couardise » du milieu littéraire et du traitement réservé à l’auteur incriminé. « Que Thélyson Orélien ait commis des erreurs, c’est une chose. Avoir été livré en pâture à une meute, c’est autre chose. La couardise qui a suivi me laisse pantoise. On ne lui a laissé ni le temps, ni le droit de s’expliquer. Va-t-on passer au même crible tous les auteurs et toutes les autrices en lice pour les grands prix de l’automne ? »

L’écrivain Mohamed Mbougar Sarr, lauréat du prix Goncourt en 2021, dans un entretien à Mediapart, juge que le poison du doute s’instille plus facilement autour des personnes minorisées : « L’histoire littéraire nous enseigne qu’il est plus facile, en France, depuis longtemps d’accuser un écrivain noir, plutôt qu’un autre, de n’être pas l’auteur de son texte. »

Son roman primé La Plus Secrète Mémoire des hommes (Philippe Rey, 2021), avec le personnage T.C. Elimane, s’inspire de la mésaventure de Yambo Ouologuem, un écrivain malien récipiendaire en 1968 du prix Renaudot pour son roman Le Devoir de violence. Après avoir été célébré, il est accusé de plagiats, lâché par sa maison d’édition. Il finira sa vie en quasi-ermite, retiré du monde. Le parallèle est tentant car les mêmes mécanismes se mettent à l’œuvre.

Plus largement, le monde de l’édition, fermé au possible, n’a jamais vraiment su faire de la place aux écrivain·es racisé·es. Dans les années 1980, les premiers auteurs et autrices descendants d’immigré·es, comme Mehdi Charef, ont été accueilli·es avec condescendance et ont dû prouver leur légitimité.

Ce milieu est aussi coutumier des interrogations concernant le travail des personnes racisées. En sont-ils vraiment les auteur·ices ? En son temps, lorsqu’elle a surgi sur la scène littéraire en 2004, Faïza Guène a été confrontée au dédain du milieu de l’édition et d’une partie de la presse. Certain·es journalistes émettaient des doutes sur le fait qu’elle ait écrit Kiffe kiffe demain seule. L’une s’était même aventurée à lui demander qui lui « avait tenu la main ».

En 2022, Diaty Diallo a publié un premier roman très remarqué, Deux secondes d’air qui brûle (Le Seuil, 2022). Elle-même dit ne pas avoir essuyé de soupçons directs sur son écriture mais a fait face à des attitudes beaucoup plus insidieuses. « On me pose régulièrement la question “Comment as-tu été publiée au Seuil ?”. C’est une question qu’on ne poserait jamais à un homme blanc de 50 ans. Ou alors on s’étonne de mon “intelligence”. »

Ces remarques et sous-entendus déplacés ont poussé Faïza Guène à quitter le circuit de publication traditionnel. Après avoir été publiée chez Fayard, fer de lance de l’empire éditorial du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, l’écrivaine a monté sa maison d’édition Ex-empire et publiera en son sein en novembre un récit intitulé Salam manifesto. « Pour être libre et m’adresser directement à mes lecteurs et lectrices sans passer par les prismes réducteurs des maisons d’édition. »

Faïza Zerouala

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