Édition du 6 décembre 2022

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Amérique centrale et du sud

Élections au Brésil - Décryptage et analyse

Lecteurs et lectrices des pages « International » de la presse francophone savent que le Brésil vit un moment crucial pour son destin des prochaines années. À moins d’une semaine du premier tour des élections présidentielles, le climat est tendu et les résultats imprévisibles sous de nombreux aspects.

Avec l’aimable permission de l’autrice
Cha Dafol

Cinéaste, auteure, musicienne, activiste.
Abonné·e de Mediapart

>> LES ÉLECTIONS, ÇA SE PASSE COMMENT ?

On ne saurait l’ignorer par ici : le Brésil est en période électorale. Impossible de se promener cinq minutes dans une grande ville sans traverser des nuages de drapeaux de toutes les couleurs et rentrer chez soi les mains pleines de tracts. Pourtant, ce ne sont pas les visages de Lula et Bolsonaro que l’on voit le plus sur ces matériels de campagne, mais plutôt ceux de Teresa, Paulo, Cláudia, Eduardo, Beto, Jorge, Zezão, Isa et de milliers d’autres candidat·es aux postes de Député Fédéral, Député Régional [deputado estadual], Gouverneur d’État ou Sénateur. De fait, ces cinq élections auront lieu le même jour.

Et pour augmenter la confusion, les législatives ne fonctionnent pas par liste, comme en France où vous votez dans votre circonscription pour ce que le parti vous propose : ici, chaque candidat·e fait campagne pour sa peau et l’électeur·trice doit faire son choix parmi des centaines de possibilités1. Autant vous dire que la campagne est pour le moins chaotique… On est très vite perdu, à ne plus savoir qui est qui, à se demander qui veut quoi, entre tous ces candidats à différentes fonctions qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Je connais peu de gens autour de moi qui aient déjà défini leurs cinq votes… Et il reste moins d’une semaine avant le premier tour.

En pratique, ce système électoral a deux particularités déterminantes pour la vie politique :

- À tous les niveaux, le vote est davantage centré sur des figures que sur des programmes ou des partis. Une personnalité publique qui « passe à la télé » ou qui a un minimum de notoriété dans sa ville, même si c’est pour des raisons extérieures à la politique, a toutes ses chances d’être élue. Notons que ce vote à la tête du client n’obéit pas nécessairement à des critères de cohérence : il est tout à fait fréquent de voter par sympathie pour un candidat régional qui serait en opposition directe avec votre choix présidentiel, par exemple. En l’occurrence, même si Lula est élu, il est peu probable (sinon impossible) qu’il bénéficie d’une majorité au Parlement.

- À défaut de pouvoir approfondir les débats pour chacun des scrutins, l’une des principales stratégies de campagne est de montrer le plus possible la tête et le numéro2 de son candidat. À tous les feux rouges des grandes villes, des « militants » (i-e, des jeunes souvent sans lien avec le parti et rémunérés à 10 euros la journée) brandissent aux automobilistes de grands drapeaux aux visages souriants. Les travailleurs en plein cagnard, eux, ne sourient pas trop. Dans tous les événements culturels, on vous décore comme un sapin de Noël avec des autocollants de tous les candidats dont vous n’avez jamais entendu parler. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, très utilisés au Brésil, le bombardement est permanent.

ET LULA DANS TOUT ÇA ?

Si j’insiste sur ces nombreux autres scrutins, c’est parce qu’ils accaparent les militants et envahissent les espaces publics, quand les débats présidentiels se cantonnent essentiellement aux grands médias et aux chaînes de messages sur whatsapp. Mais sur le fond, c’est bien l’affrontement Lula/Bolsonaro qui scinde la société, faisant parfois monter les tensions autour d’un gouffre infranchissable.

D’un côté, Lula est vu soit comme un « voleur » [ladrão], soit comme un véritable « père » du peuple [pai]. De l’autre Bolsonaro est soit un « mythe » [mito], soit un « génocidaire » [genocida]. Inutile de perdre votre temps à essayer de nuancer ces images dans l’esprit d’un convaincu : au comptoir des bistros ou au sein même des familles, les débats sont stériles. Aucun argumentaire ne tient la route face à ce qui est pratiquement de l’ordre de l’émotionnel. On parle ici de groupes sociaux qui n’ont pas les mêmes sources d’information ni la même approche de la réalité.

On ne saurait nier la lourde responsabilité des médias, grands et petits, dans cette (dé)construction sociale. En particulier, l’acharnement dont Lula a été la cible dans toute la presse et sur toutes les chaînes de télévision pendant plus de 12 ans, ne laisse aucune chance de répercussion aux décisions judiciaires qui ont fini par l’innocenter de toute accusation de corruption. Pour l’électeur d’extrême-droite, « Lula est un voleur ». Point. Et peu importe que le nom de Bolsonaro soit aujourd’hui cité dans des scandales financiers autrement mirobolants.
« Lula est un voleur », point final.

Au quotidien, cette polarisation est symbolisée par des éléments visuels qu’il serait amusant de remarquer si le contexte se limitait à celui d’un match de foot de troisième division. Côté bolsonaristes, par exemple, il est de bon ton de faire flotter des petits drapeaux du Brésil sur le toit de sa voiture. Côté lulistes, le rouge est de rigueur au quotidien pour votre tenue vestimentaire. Le problème c’est que, comme lors des élections de 2018, les limites entre l’affirmation, la provocation et la violence sont vite franchies – notamment par ceux qui, derrière l’actuel Président de la République, défendent le port d’armes à feu et prônent l’intolérance. En conséquence, il n’est pas rare de voir une « discussion politique » se transformer en agression et finir en fait divers.

OUI, MAIS QUI VA GAGNER ?

Nous avons posé le décor, venons en au fait : ce sont les plus nombreux, et non pas les plus bruyants, qui décideront du résultat des élections. Et au Brésil, comme partout, les plus nombreux sont les moins aisés. De ce point de vue, la cote de Lula dans les quartiers populaires ferait des envieux dans le monde entier. Il faut dire que des centaines de milliers de familles, notamment dans la région nord-est du pays, sont passées d’un niveau d’extrême misère à un minimum de dignité, au cours de ses premiers mandats. Prononcez le nom de Lula devant ces gens, et je vous promets que la lueur de leurs yeux vous donnera des frissons.

En désespoir de cause devant une telle popularité, Bolsonaro a décidé de jouer le grand jeu. À quelques mois des élections, il a tout simplement doublé le montant des aides sociales attribuées aux populations les plus vulnérables – pillant au passage tout ce qu’il restait de budget dans les autres ministères pour financer l’initiative.

Morale de l’histoire : même avec des sondages sans appel en faveur de Lula, il reste assez difficile d’anticiper les surprises que les urnes nous réservent. Le Brésil est un pays immense et il faut bien admettre qu’une majorité de la population est assez indifférente à la vie politique - et la complexité du système électoral n’incite pas vraiment à s’y intéresser. À faire du porte-à-porte ou des abordages de rue, on est vite dérouté par la nonchalance de celles et ceux qui choisissent leur camp comme on boirait un litre d’eau de javel pour voir l’effet que ça fait.

Or, au Brésil, le vote est obligatoire… ce qui signifie que même les moins intéressés par le débat électoral seront obligés d’aller voter le jour J. En pratique, beaucoup décideront de leur choix le matin même, peut-être au gré de leur état d’esprit… Ou pire… Sujet tabou dans les médias et dans les discours officiels, l’achat de vote est malheureusement une réalité sociale indéniable. Je vous écris depuis Recife, au nord-est du pays, mais j’ai déjà vécu (en période électorale) à Porto Alegre et Rio de Janeiro. Dans ces trois villes, les témoignages donnés par les habitants de périphéries comme par les sans domicile fixe coïncident : un vote se négocie entre 50 et 100 Real (10-20 euros). À quelques jours du scrutin, le défi pour la militance de base est donc de convaincre ces populations qu’un mauvais Président pourrait bien leur coûter plus cher que la valeur d’un gros billet…

ALORS TOUS LES COUPS SONT PERMIS ?

Oui, tous les coups sont permis, que ce soit avant ou après le scrutin. Lors de l’une de ses dernières interventions, Bolsonaro a reitéré qu’il aurait de sérieux doutes sur les résultats s’il obtenait moins de 60 % des voix (sachant que les sondages ne lui donnent pas plus de 33%). Sur les traces de son modèle blondinet nord-américain, il n’a donc pas l’intention de quitter le pouvoir sans tenter de provoquer une crise politique. Reste à savoir quels seraient ses alliés dans une telle démarche – notamment au sein de l’armée, dont l’infiltration gouvernementale éveille bien des inquiétudes3.

Afin de s’assurer la victoire par les urnes et de limiter les marges de manœuvre de son rival, Lula fait valoir avec maestria son incomparable talent à former des alliances. Séducteur irrésistible de ses anciens ennemis, il multiplie les appels de pieds et les poignées de mains. Il choisit un vice-président issu de la droite libérale et embarque au passage les élites financières et foncières du pays. Il jure qu’il est possible d’être un industriel de l’agroalimentaire tout en préservant l’environnement et invite les géants du soja à collaborer en garantissant leurs intérêts. Il ne tarit pas d’éloge au sujet du travail journalistique de la Globo – qui a pourtant orchestré, il y a quelques années, toute la chute de son parti. Les bruits qui courent laissent même croire à un accord avec églises évangélistes dont les positions réactionnaires furent décisives pour l’élection de Bolsonaro en 2018.

En parallèle, et même si ces accords font grincer les dents, Lula n’en est pas moins soutenu par une union inédite des principaux partis de gauche du pays4. Et pour mesurer l’ampleur de cet engouement historique, il suffit de se tourner vers la classe artistique qui prend position de manière quasiment unanime en sa faveur. Il est pratiquement impossible, ces derniers mois, d’aller à un concert, à un festival ou événement quelconque sans que les artistes en scène ne fassent un « L » avec leur main, ou que le public n’entonne un « Olê Olá Lula ! ». Nombre de chanteurs et acteurs qui s’étaient montrés discrets lors des dernières élections appellent désormais explicitement à voter contre le fascisme.

Bref, sur tous les plans, Bolsonaro semble bien isolé…

En contrepartie, il n’est pas besoin d’être un grand spécialiste en sciences politiques pour pressentir que même en cas de victoire au premier tour, Lula gouvernerait, dans le meilleur des cas, avec les bras et mains liés de tous les côtés. Et au-delà de cet écartèlement interne, il lui faudrait jongler avec toutes sortes de pressions internationales qui, dans un pays comme le Brésil – prisé pour ses réserves d’eau, de biodiversité et d’énergies fossiles – ont une fâcheuse tendance à dépasser les limites de l’ingérence.

LE BRÉSIL « DE NOUVEAU HEUREUX » ?

Finalement, malgré tout l’espoir que peut susciter une élection de Lula et un départ de Bolsonaro, notre optimisme butte sur les limites de la réalité. Après quatre années de destruction sociale et de démantèlement institutionnel, le Brésil se trouve dans un état catastrophique – et dans un monde où il est de plus en plus difficile de rêver. Plus du quart de la population vit actuellement sous le seuil de pauvreté ; l’inflation des deux dernières années a plus que doublé le prix de certains produits de première nécessité ; la déforestation en Amazonie est à la limite du « point de non retour », pronostiqué par des spécialistes du monde entier, et dont les conséquences pourraient être fatales pour l’écosystème global. Autant dire que les défis ne sont pas dérisoires.
Et pourtant…
Oui, il faut vraiment, vraiment espérer que Lula gagne ces élections, pour éviter le pire.

NOTES.

1. Malgré mon penchant pour une écriture inclusive, j’ai finalement opté pour ne pas alourdir un texte déjà complexe en insérant le « ·e » à chaque usage d’un terme généraliste. Mais oui, les femmes existent dans la vie politique brésilienne. Et, oui, je suis de l’avis que les règles de grammaire française sont fondamentalement misogynes.

2. Quand je dis numéro, je ne parle pas de téléphone, mais bien de numéro électoral, qu’il faut entrer dans l’urne électronique le jour de l’élection. Si vous voulez voter pour Lula, par exemple, il faut taper 13 sur le clavier de l’isoloir. Pour Bolsonaro, c’est 22. Votre Gouverneur peut être 15, 21 65, 22, 13, 12, 45, 77… suivant son parti. Les Sénateurs, quant à eux, ont des numéros à trois chiffres, les Députés Fédéraux en ont quatre et les Régionaux cinq. Surtout, n’oubliez pas votre pense-bête en vous rendant au bureau de vote…

3. En plus du vice-président, le Géneral Hamilton Mourão, près de la moitié des ministres de Bolsonaro sont des officiers de l’armée. En outre, un rapport publié en 2021 par la Cour des Comptes révèle que plus de 6000 postes de fonctionnaires civils liés au gouvernement sont actuellement tenus par des militaires.

4. À l’exception de son ancien ministre Ciro Gomes, candidat centriste qui refuse tout dialogue et pourrait bien, du haut de ses 8%, porter la responsabilité d’un second tour.

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