Édition du 18 février 2020

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Amérique latine

Entretien avec Manuel Canelas, candidat député du MAS (Mouvement vers le Socialisme)

Elections générales en Bolivie. « Le MAS est le seul parti politique à avoir un projet pour le pays »

Dimanche 12 octobre, 6 millions de Boliviens vont voter pour élire président, vice-président et renouveler l’Assemblée législative (130 sièges) et leSénat (36 sièges). Toutes les enquêtes donnent l’actuel président Evo Morales et le MAS grands favoris de ces élections.

Nous avons rencontré Manuel Canelas, candidat député du MAS pour le département de La Paz. Troisième sur les listes électorales, il est certain de siéger au Parlement du fait du système électoral mixte, où une partie des députés est élue au scrutin proportionnel sur des listes fermées.

Bio Express : Manuel Canelas a 32 ans, son père était militant du MNR (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) et a toujours baigné dans la politique. Il étudie à Madrid en sciences politiques et milite dans des organisations de gauche puis revient en Bolivie où il co-anime une émission télévisée de débats politiques "Esta Casa No Es Hotel" (Cette maison n’est pas un hotel). Il y a quelques mois, Evo Morales lui propose d’être candidat à la députation pour le département de La Paz.

Quel bilan dresses-tu de la campagne électorale qui s’achève ?

Les campagnes électorales sont toujours un moment positif, un moment d’échange où l’on fait de la pédagogie avec les citoyens. Ils sont particulièrement en demande d’informations et davantage à l’écoute. Nous avons l’opportunité d’expliquer ce que l’on a fait ces huit dernières années et ce que l’on va faire durant le prochain mandat.

Pourtant, on a le sentiment que la campagne n’a jamais décollée et que peu de débats ont eu lieu.

Concernant les débats, en effet, il n’y en a pas eu beaucoup car l’opposition n’a rien à proposer au pays. L’opposition ne déclenche aucun enthousiasme. Elle tient un discours de confrontation et accuse en permanence le pouvoir de dictature, de corruption, de trafic de cocaïne, sans proposer aucune alternative. Je crois que les gens n’y prêtent pas attention. 80 % des habitants pensent que le pays se porte bien, qu’il est stable et que l’économie est en bonne santé. Ils ont confiance en l’avenir.

Mais le MAS a déçu sur de nombreux points, notamment dans l’électorat de gauche. On lui reproche de ne pas être allé assez loin dans la tentative de dépassement du capitalisme néolibéral, d’encourager une économie basée sur l’extraction polluante des matières premières et surtout, sa gestion désastreuse du conflit du Tipnis[1], très mal vécue par de nombreux sympathisants « masistas ». Beaucoup d’intellectuels de gauche et indigènes se sont d’ailleurs désolidarisés du mouvement après cet épisode.

Nous menons une politique pragmatique et réaliste. Nous sommes capables de reconnaître qu’il y a des contradictions entre les discours et la réalité. Nous soutenons un développement basé sur l’exploitation des matières premières car les ressources sont là et les retombées économiques nous permettent de financer nos programmes sociaux et d’améliorer les conditions de vie des Boliviens.

Nous devons en faire un usage responsable et redistributif dans un premier temps et chercher dans un second temps à dépasser cette dépendance aux matières premières.

Si certaines personnes se sont désolidarisées, d’autres ont adhérées au projet. Je sens qu’il y a toujours une forte adhésion pour le MAS. On le voit dans les sondages et sur le terrain. Evo Morales est fédérateur et le MAS est le seul parti à avoir un projet pour le pays.{{}}

Bien sûr, nous avons fait des erreurs et le gouvernement l’a reconnu. Tout d’abord dans le cas du Tipnis, il y a eu une très mauvaise gestion de la crise. Le projet est aujourd’hui suspendu, ce sera aux communautés qui vivent dans le parc national de décider du tracé de la route. L’autre grande erreur a été celle du « gazolinazo[2] » mais le gouvernement a entendu le mécontentement populaire et a annulé le décret.

Evo Morales est parti pour un nouveau mandat de 5 ans, en 2019 il aura été 14 ans au pouvoir. N’y a-t-il pas un risque d’essoufflement du pouvoir ; a-t-il encore des choses à proposer ?

14 ans de pouvoir c’est finalement assez commun en Europe, je pense à Felipe Gonzalez, Margaret Thatcher ou encore François Mitterrand. Le pays n’est pas sous la coupe d’un parti, ce sont les gens qui décident de le porter au pouvoir. C’est le verdict populaire et démocratique.

Ensuite, ce nouveau mandat est nécessaire pour renforcer le « processus de changement[3] ». Le 1er mandat a été celui de l’accomplissement des deux grandes promesses électorales de 2005, à savoir la nationalisation des hydrocarbures et la convocation de l’Assemblée constituante. Le 2ème mandat a été celui de l’implémentation des réformes.

Le 3ème doit être celui de la continuité, il doit permettre de changer définitivement les mentalités et de renforcer le processus.

Je pense à une anecdote. Lorsqu’on a demandé à M. Thatcher quelle avait été sa plus grande réussite, elle a répondu : « le New Labour et Tony Blair ». Le MAS doit pouvoir dire la même chose de ses successeurs. La plus grande des réussites serait que les acquis soient intégrés dans la société de manière à ce qu’on ne puisse plus jamais revenir en arrière.

Quels vont être les grands objectifs des cinq prochaines années ?

Le vice-président, Alvaro Garcia Linera, a défini 12 piliers dont 4 fondamentaux.

Premièrement, il faut poursuivre et accroitre l’industrialisation du pays, notamment dans le domaine des hydrocarbures et des mines pour ne pas rester dans la dépendance. Cela permettra de renforcer les politiques sociales.

Ensuite, nous visons à convertir la Bolivie en cœur énergétique de la région. Le pays a la capacité de produire beaucoup d’énergie et d’être un fournisseur important. D’une production de 1500 mégawatt (Mw) actuellement, nous voulons passer à 3000 Mw d’ici 2020, dont 1000 pour exporter à l’étranger.

Autre pilier fondamental, parvenir à la souveraineté alimentaire. La Bolivie a un potentiel de production agricole très important. Il faut repousser la frontière agricole[4], produire davantage et devenir leader sur le marché international.

Enfin, nous voulons développer l’économie de la connaissance. Parier sur production du savoir et de la technologie en construisant une « citadelle de la connaissance à Cochabamba », comme l’a fait l’Equateur avec Yachay.

Cette ville est une référence pour nous et une source d’inspiration. Je reviens d’Equateur où j’ai échangé avec les promoteurs de ce projet : universités, acteurs privés, Etat. La future cité doit être le cœur du savoir, des technologies, des sciences et proposer des formations universitaires diversifiées.

En tant que jeune c’est ce qui m’intéresse le plus. Je vais me consacrer à construire cette cité, source d’emplois futurs et d’indépendance.

Propos recueillis le 2 août et le 6 octobre 2014 à La Paz.

Notes

[1] Projet de route transamazonienne devant traverser et couper en deux le territoire indigène du parc national Isiboro Secure. Le projet a déclenché en 2011 une forte opposition populaire, dont les manifestations ont été violemment réprimées par les forces de police.

[2] Le gazolinaso désigne la crise déclenchée à la suite de l’annonce d’augmentation des prix de l’essence en décembre 2010 (fin des subventions de l’Etat) et qui a entrainé un mécontentement populaire inédit.

[3] Le “proceso de cambio” renvoie au processus politique à l’oeuvre en Bolivie depuis l’élection d’Evo Morales en 2005. Les points clés, selon le vice-président Garcia Linera, sont la « décolonisation interne », le renouvellement des élites, la prise pouvoir par des organisations syndicales paysannes et indigènes, la souveraineté nationale réaffirmée, les nationalisations des grandes entreprises, la redistribution des richesses et l’industrialisation du pays.

[4] Repousser la frontière agricole signifie transformer des terres (forestières ou non) en terres agricoles et ainsi augmenter la superficie de production.

Manuel Canelas

Candidat député du MAS (Mouvement vers le Socialisme) en Bolivie.

Amanda Chaporro

Auteure pour Mediapart sur l’Amérique latine.

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