Édition du 24 mai 2022

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Afrique

En Algérie, la résistance d’un peuple « livré à lui-même » face au Covid-19

En deux ans, la pandémie a révélé un système de santé plus que défaillant, des réseaux de solidarité se formant pour pallier les manques de l’État. Si l’Algérie commence à reprendre son souffle, la population reste marquée par des traumatismes.

Tiré de Médiapart.

Oran (Algérie).– Au milieu des pierres tombales, une famille se recueille, en cercle, pour prier pour le défunt. C’est tout au fond du plus grand cimetière d’Oran, à l’ouest de l’Algérie, que le « carré Covid » a été installé pour enterrer les victimes de la pandémie, loin des autres stèles.

Il suffit de se balader entre les tombes pour détecter les principales vagues du Covid-19 – les deux dernières datant de l’hiver et de l’été 2021. « En juillet et en août, on enterrait en moyenne 25 personnes par jour », lâche un employé du cimetière habituellement en charge de l’entretien, qui a dû, compte tenu de la situation, venir en renfort pour aider à enterrer les morts.

« On y allait avec la pelleteuse, sinon, ça aurait été impossible à gérer », résume-t-il, avant de souligner le niveau de fatigue des autres employés, qui assurent par ailleurs ne pas avoir été payés durant deux mois et demi. « On n’avait pas le choix, on ne pouvait pas laisser les morts sur le bas-côté. »

Un jour, alors qu’il vient de terminer sa journée, un père de famille lui tend 5 000 dinars (l’équivalent de 25 euros, au taux de change du marché parallèle) en le suppliant d’enterrer son proche, tout juste décédé du Covid. Un peu plus loin, Moussa, 64 ans, circule entre les tombes dans ses bottes de pluie déjà envahies de la terre boueuse et rougeâtre du cimetière.

  • L’été dernier, on a même atteint 50 morts à enterrer en une seule journée.
  • - Moussa, employé du cimetière d’Aïn el Baïda à Oran

« Quand tu vois autant d’espace entre les tombes, souligne-t-il, c’est que la pelleteuse est passée par là. L’été dernier, on a même atteint 50 morts à enterrer en une seule journée… Sachant qu’on était quinze travailleurs, c’était intenable. » En 42 ans de carrière, Moussa n’a jamais vu cela. Pas même durant la décennie noire (du nom de la guerre civile ayant touché l’Algérie dans les années 90).

Les hôpitaux saturés

L’employé pointe du doigt la tombe d’un père de famille, décédé fin juillet. Et juste à côté, son fils, médecin, parti dix jours plus tard. Les dates figurant sur les pierres tombales se suivent et montrent combien les décès se sont succédé, de juillet à août, puis en décembre dernier.

« Omicron tue moins, on avait environ 4 à 5 décès par jour en hiver. » Mais c’est sans compter, dit-il, toutes les personnes décédées à leur domicile, et non recensées parmi les morts du Covid. Celles et ceux qui auraient eu « honte » de dire que leur proche avait été emporté par le virus et se seraient « arrangé » avec les ambulanciers pour qu’il ne soit pas déclaré à l’entrée du cimetière. « Beaucoup ont été enterrés en dehors du carré Covid », affirme Moussa.

D’autres auraient apporté le corps de leur défunt enfermé dans un sac, pour être plus discrets. Houari*, un jeune médecin réquisitionné pour faire des gardes dans un hôpital oranais durant la pandémie, confirme : « Pour certains, c’est une honte. Ils ont peur d’être perçus comme des pestiférés, alors ils font tout pour le cacher. Même à l’hôpital, il y en a qui ont réussi à faire passer leur proche pour un mort non Covid. »

À l’hôpital, le médecin évoque une « situation catastrophique ». Une première vague qui a d’abord surpris l’Algérie, comme le reste du monde, et qui a contraint le personnel hospitalier à s’adapter à ce virus qu’il ne connaissait pas. « C’est là qu’on a vu que notre système de santé était défaillant. Manque de moyens techniques, de matériel, de médecins… il n’y avait pas de différence entre l’hôpital et un dispensaire », constate-t-il, déplorant également le manque de lits. 240 à l’hôpital de Chtaïbo, dont 24 seulement en réanimation, et 60 à celui d’El Kerma, les deux hôpitaux dédiés à la lutte contre le Covid-19 à Oran.

  • Un médecin réanimateur est venu faire semblant de s’occuper d’elle devant ses parents. Mais on savait très bien que ça ne servirait à rien, puisque le service réa était saturé.
  • - Un jeune médecin de garde durant le Covid-19

Dans chaque chambre, deux sources d’oxygène sont à la disposition des patients. « Si un patient est en état grave, on le branche aux deux sources. Si tout ça ne suffit pas, et qu’il n’y a pas de place en réa, il ne nous reste plus qu’à prier pour lui », capitule Houari.

Le variant Delta fait le plus de « dégâts ». Le médecin se souvient d’une « nuit noire », sa pire garde, survenue l’été dernier. « Ce soir-là, rien qu’à mon étage, on a eu quatre morts, dont deux entre mes mains. Durant ma dernière garde, l’hiver dernier, je n’ai pas pu sauver une dame. Elle a désaturé à 30 % d’oxygène. Un médecin réanimateur est venu faire semblant de s’occuper d’elle devant ses parents. Mais on savait très bien que ça ne servirait à rien, puisque le service réa était saturé. »

Et de dénoncer les « décisions anarchiques » des autorités algériennes : « Les médecins ont été réquisitionnés pour des gardes Covid peu importe leur spécialité. On avait quatre médecins en journée, puis un seul le soir. Allez dire aux proches des patients qu’on ne peut rien faire, qu’on n’a pas les compétences, que la réa est saturée ! » Chaque garde Covid est espacée de trois mois et rémunérée 12 000 dinars (soit 60 euros). Houari fait le compte : ses quatre dernières gardes ne lui ont toujours pas été payées.

Certains personnels hospitaliers, poursuit-il, auraient aussi « profité de la détresse des gens », en vendant des places en réanimation 10 000 dinars (soit 50 euros). « Des gens filaient aussi 3 000 dinars à l’infirmier de garde pour qu’il ne s’occupe que de leur proche. S’ils veulent payer un infirmier, qu’ils le fassent, mais en faisant venir quelqu’un de l’extérieur, pas en mobilisant le seul infirmier de l’étage qui va ensuite délaisser tous les autres patients ! »

Dans le même esprit, des boîtes de médicaments, comme le Lovenox (utilisé pour les patients Covid en cas de risque d’embolie pulmonaire), pouvaient être vendues 1 000 dinars par boîte aux proches des malades, au prétexte d’une « pénurie ». « Les vendeurs piochaient dans les stocks de l’hôpital pour les vendre à l’extérieur. Les proches étaient désespérés, alors ils achetaient. »

Les appels à l’aide inondent les réseaux sociaux

Le manque de moyens, Meriem*, 35 ans, l’a vécu de près lorsqu’elle a tenté, seule, de sauver la vie de son père en décembre. Elle raconte avoir passé une nuit entière à faire le tour des hôpitaux d’Oran, en voiture, afin qu’il soit pris en charge. « À chaque fois, on me disait que l’hôpital était plein et qu’il n’y avait pas de place. Pendant ce temps, je voyais mon père désaturer [en oxygène– ndlr] dans la voiture. C’était horrible. »

Au petit matin, en désespoir de cause, elle fait admettre son père dans la clinique privée où il recevait déjà un traitement régulier pour une maladie chronique. « Je lui ai trouvé un concentrateur d’oxygène, que j’ai acheté moi-même grâce à des contacts. Il est resté là-bas deux nuits mais son état s’est détérioré et ils n’avaient pas d’oxygène, alors je me suis remise à la recherche d’une place à l’hôpital. »

Durant trois jours, Meriem ne dort pas. Elle parvient à faire entrer son père au sein du service Covid de l’hôpital El Kerma, au sud d’Oran, et y découvre « l’horreur ». Manque d’oxygène, manque de médecins et d’infirmier·es, pas de service de réanimation… « Les gens mouraient à tour de rôle. Mon père était branché à deux concentrateurs en même temps. Il entendait les cris des gens lorsqu’ils perdaient un proche dans la chambre d’à côté… »

  • Je lui ai prêté mon concentrateur en espérant qu’elle ne tiendrait pas longtemps au cas où mon père en aurait besoin. J’en suis arrivée là, vous imaginez ?
  • - Meriem*, une trentenaire dont le père est décédé du Covid

Un soir, une dame la supplie de lui prêter son concentrateur pour sa mère. « L’infirmier m’a dit discrètement de le lui donner, car de toute façon, sa mère n’allait pas tarder à mourir. Je le lui ai prêté en espérant qu’elle ne tiendrait pas longtemps au cas où mon père en aurait besoin. J’en suis arrivée là, vous imaginez ? »

Faute de médecin réanimateur sur place, et alors que son père a besoin d’un traitement adapté pour sa maladie chronique, la trentenaire supplie le personnel du CHU d’Oran d’admettre son père. Elle doit alors gérer son transfert dans une ambulance, au milieu de la circulation, sans oxygène. « La bouteille qu’ils avaient était à peine remplie. Mon père désaturait alors qu’on était en route, j’ai cru qu’on allait le perdre. »

Finalement intubé, son père ne survivra pas. « On a dû lancer des appels au don de sang et de Lovenox sur les réseaux sociaux. Les gens se sont mobilisés, mais ça n’a pas suffi à le sauver. » Impossible de comprendre, encore aujourd’hui, comment son état a pu se détériorer aussi brutalement, passant d’un simple écoulement nasal à une détresse respiratoire en quelques heures.

Attablé en terrasse d’un café, à Oran, Seif raconte lui aussi la perte de son père, âgé de 58 ans, fin juillet dernier. « Un voisin est décédé chez lui, mes parents sont allés présenter leurs condoléances à la famille. Une femme toussait beaucoup, on en a déduit qu’elle les avait contaminés. » Sept jours après un test positif, les symptômes de son père, pourtant en bonne santé et sportif, empirent.

« C’était à l’époque de la pénurie d’oxygène. Certains ont vendu leur voiture rien que pour en acheter. Mon frère partait en chercher à une station : il remplissait une bouteille, venait nous la déposer à la maison puis repartait en chercher. » À l’époque, les images de personnes dormant devant la station, pour obtenir ne serait-ce qu’une bouteille, envahissent les réseaux sociaux.

Houari, le médecin, se souvient d’une scène apocalyptique à l’hôpital, lorsque le réservoir d’oxygène, censé alimenter toute la structure, s’est épuisé. « On attendait une livraison. Les gens ont agressé le conducteur pour voler l’oxygène et le monter à leurs proches dans les chambres, alors que j’avais moi-même des patients dans le besoin. Ils étaient incontrôlables, tout ce qui leur importait était de sauver leur proche, tant pis si les autres en mouraient. »

« L’oxygène est devenu précieux et ça a créé un business, complète Seif. À l’hôpital d’El Kerma, si tu t’éloignais de la chambre d’un proche malade une minute pour passer un coup de fil, tu étais sûr de ne pas retrouver son concentrateur à ton retour… »

Au bout de plusieurs jours, le frère de Seif, infirmier, comprend que les bouteilles d’oxygène ne suffiront pas. Leur père a la « chance » d’être pris en charge à l’hôpital militaire d’Oran, mieux équipé. Mais il décède le 9 août. « Je n’oublierai jamais ce mois d’août. Le jour où on a enterré mon père, quinze autres personnes devaient être enterrées. Juste pour le cimetière d’Aïn el Baïda à Oran. Et après, on te dit qu’il n’y a que vingt-six décès Covid sur tout le territoire national », peste Seif.

Comme beaucoup d’autres, il dénonce les chiffres officiels annoncés quotidiennement par le gouvernement. « Chaque jour qui passe, je vois au moins cinq décès Covid dans mon entourage élargi. Je ne comprends pas comment on peut annoncer sept ou huit décès à l’échelle nationale », écrit un Oranais, sur un réseau social, le 5 janvier dernier.

Durant des mois, en 2021, les appels aux dons de médicaments ou aux prêts de concentrateurs ont abreuvé les réseaux sociaux pour pallier le manque de moyens dans les hôpitaux. Des réseaux de solidarité se sont tissés, à l’initiative de collectifs citoyens ou d’associations. Ines* fait partie de celles et ceux qui ont choisi de se mobiliser, en s’appuyant sur la viralité des réseaux sociaux.

« À Tlemcen ou Tizi Ouzou, des jeunes ont réussi à importer des centrales d’oxygène pour les hôpitaux. On s’est dit pourquoi pas nous ? », relate-t-elle, début mars, dans un café à proximité du front de mer, au centre-ville d’Oran. Elle crée d’abord un groupe Facebook qu’elle surnomme « Collecte centrale oxygène Oran », puis voit un groupe d’échange émerger. « Ça a explosé, les gens se sont beaucoup impliqués. »

Associations et collectifs citoyens sauvent des vies

En première ligne, les anciens militants du hirak, du nom du mouvement de contestation sociale ayant gagné l’Algérie en février 2019. « On a transformé cette énergie pour venir en aide aux plus démuni·es. On a approché des associations pour voir comment se procurer du matériel médical que l’on pourrait prêter aux gens. » Parmi elle, l’association Chougrani, l’une des plus anciennes de la ville, qui parvient à acheter trois centrales pour les hôpitaux d’Oran.

L’idée d’acheter des concentrateurs d’oxygène émerge et une collecte d’argent permet de financer le projet, avec le soutien financier de la diaspora algérienne. Vingt-deux concentrateurs sont ainsi importés de Chine. « Ce que je regrette, c’est qu’en voulant être transparents et formels, on a perdu du temps. Les concentrateurs sont arrivés presque trop tard, à la fin de la troisième vague. Mais ils nous ont servi pour la quatrième. »

Dans le même temps, le réseau s’active pour trouver des bouteilles d’oxygène, qui se vendent alors 5 000 dinars au marché noir. Ines fait du « télétravail humanitaire » au quotidien, jonglant avec le téléphone dédié aux familles de malades, qui ne cesse de sonner, les voitures et conducteurs à gérer pour déposer et récupérer le matériel, les infirmiers bénévoles…

  • Le peuple algérien a été livré à lui-même, mais cela nous a montré à quel point il était ingénieux.
  • - Hind*, bénévole durant le Covid-19

« C’était terrible, les gens mouraient par manque d’oxygène. » Une histoire la marque tout particulièrement : celle d’un homme à qui le réseau a pu apporter une bouteille d’oxygène alors qu’il était en détresse respiratoire. « Il est décédé quelques jours plus tard. On a su ensuite que c’était l’une des figures du hirak, qui ne ratait aucune marche du vendredi… En fait, on aidait les gens sans même savoir qui ils étaient. »

Hind*, qui aime se qualifier « d’électron libre », a elle aussi participé à ces réseaux de solidarité, d’abord avec trois amies et un groupe de dix étudiants bénévoles. Durant les premiers mois de la pandémie, ces derniers créent des affiches qu’ils collent dans les supérettes pour sensibiliser aux gestes barrières. Ils fabriquent des visières, blouses et charlottes pour les personnels hospitaliers, décontaminent les espaces publics, préparent du gel hydroalcoolique grâce à la recette de l’OMS.

Aux côtés de l’association Chougrani, ils réussissent à équiper tout un étage de l’hôpital d’El Kerma de manomètres et de lits fabriqués à l’aide de… cartons. « Le peuple algérien a été livré à lui-même, mais cela nous a montré à quel point il était ingénieux », sourit la trentenaire, qui a elle-même souffert d’une forme grave du Covid au début de la pandémie.

Pour éviter de contaminer leurs proches, les bénévoles sont logés à l’hôtel, à titre gracieux. Afin d’éviter tout conflit d’intérêts, l’association Chougrani met en place une commission composée de deux médecins, d’un juriste et d’un membre du collectif d’aide aux malades, qui se charge d’examiner les demandes de prêt de matériel. Mercredi 9 mars, dans la pharmacie appartenant à l’association, implantée au cœur du quartier populaire « Tirigou » (pour Victor Hugo) à Oran, un membre bénévole fait l’inventaire des concentrateurs d’oxygène en stock.

Dix-sept sont actuellement en rotation chez des particuliers, qui doivent signer une décharge avant d’emporter le matériel. « Initialement, l’association a été créée pour venir en aide aux plus démunis, axant ses missions sur le social et l’insertion professionnelle des jeunes, explique Boualem, président de la structure. Avec le Corona [comme le surnomment beaucoup d’Algériens – ndlr], on a décidé de se mobiliser autrement pour continuer à aider les gens. »

En plus des centrales à oxygène et des concentrateurs, l’association renforce son stock de médicaments, comme le Lovenox, pour les usagers de la pharmacie. Ce mercredi-là, une vingtaine de personnes attend que l’officine ouvre ses portes. Certains restent sur le trottoir d’en face, à l’abri du soleil. Ici, une ordonnance suffit à obtenir des médicaments, gratuitement. « On réceptionne les dons, on les trie puis on les entrepose dans la réserve », indique une membre de l’association.

Dans le petit local, les étagères murales sont pleines de boîtes, éparpillées selon les pathologies : diabète, hypertension et cardiologie en tête. Les bénéficiaires viennent le plus souvent d’Oran, mais parcourent parfois des centaines de kilomètres depuis d’autres wilayas (ou départements). « Il y a beaucoup de nomadisme pour trouver un médicament non disponible dans les pharmacies traditionnelles », poursuit-elle, avant de décrocher le téléphone.

« Il faut voir à quelle vitesse la précarité s’est installée »

Un homme souhaite venir rendre le concentrateur qu’il avait emprunté pour sa mère, décédée du Covid la veille. « Il y a encore des morts, tous les jours. Le Delta et Omicron cohabitent, la situation est dramatique », constate-t-elle, évoquant une période « maudite ».

Car la pandémie a également renforcé les inégalités et la pauvreté, notamment durant le confinement, poussant les associations et collectifs citoyens à proposer une aide alimentaire aux plus impactés. « Les travailleurs journaliers ont beaucoup souffert du confinement et des couvre-feux successifs, » souligne Hind, dont le groupe a distribué 3 000 « couffins alimentaires » aux familles dans le besoin.

  • Tout le monde a en tête les images de Rachid, un travailleur journalier qui s’est immolé dans le quartier de la Bastille, parce que les forces de l’ordre ne l’avaient pas laissé poser sa marchandise.

« Une fois, une femme nous a appelés et son bébé de 3 mois pleurait sans s’arrêter. Elle nous a expliqué ne pas pouvoir l’allaiter car elle n’avait rien à manger. J’entendais son mari, derrière, qui lui disait “tu veux que j’aille voler ou agresser pour ramener à manger ?” », raconte-t-elle, les yeux embués de larmes.

« Il y avait une détresse permanente à combler. Les gens tentaient juste de survivre. » À Oran, tout le monde a en tête les images de Rachid, un travailleur journalier, père de deux enfants, qui s’est immolé par le feu le 14 juin 2020 dans le quartier de la Bastille, au centre-ville, parce que les forces de l’ordre ne l’avaient pas laissé poser sa marchandise. Transporté à l’hôpital, ce dernier avait expliqué son geste dans une vidéo, avant de succomber à ses blessures.

« Ce jour-là, on a tous ressenti un grand sentiment d’impuissance. On s’est dit que si on était allés plus vite dans l’aide alimentaire, il n’en serait peut-être pas arrivé là », commente Ines. Elle évoque également le cas d’une femme enceinte qu’elle avait eue au téléphone. « Son mari travaillait mais son salaire couvrait tout juste leur loyer. Ils n’avaient rien à manger. »

« Il faut voir à quelle vitesse la précarité s’est installée… Les entreprises ont fait faillite, les salariés n’ont pas été payés ou ont été licenciés », ajoute la membre bénévole de l’association Chougrani, à l’origine de nombreux plaidoyers auprès des bailleurs. La structure a payé le loyer d’une centaine de familles en difficulté durant la pandémie.

La hausse des prix et la raréfaction de certains produits n’ont rien arrangé, poursuit-elle. « Entre ça et le Covid, ça a été un cocktail explosif. Les travailleuses du sexe, dont on ne parle jamais, ont aussi beaucoup souffert. Certaines ont vendu tout ce qu’elles avaient chez elles, jusqu’à leur cocotte minute, pour pouvoir nourrir leurs enfants. »

À cela s’ajoutent les traumatismes liés au défaut de prise en charge des malades et au deuil qui s’en est parfois suivi. Consciente des difficultés que certain·es ont traversées, Hind, par ailleurs psychologue, a ouvert une cellule d’écoute psychologique. Quelques jours plus tôt, une femme dont le fils de 4 ans est décédé du Covid lui a téléphoné. « Elle a dû s’occuper de ses parents, tous deux sous oxygène à leur domicile. Il y a eu une coupure d’électricité et elle s’est retrouvée à leur faire du bouche à bouche durant trois minutes. Les trois minutes les plus longues de sa vie. »

De son côté, Meriem a toujours l’impression de vivre un cauchemar dont elle ne voit pas la fin. « Jusqu’à présent, je fais encore le même rêve. Mon père désature dans le salon, chez nous, et je dis à ma famille que ça ne sert à rien de faire quoi que ce soit, puisqu’il est déjà mort… » Elle ignore encore si elle pourra se relever de cette épreuve.

« Ma mère ne montre rien, même si elle pleure de temps en temps lorsqu’elle prie, confie Seif, qui a dû mettre en suspens ses projets d’expatriation pour subvenir aux besoins de la famille. Chacun d’entre nous souffre en silence. Moi, je me console en allant au cimetière et en parlant à mon père. Je lui raconte ma journée, comme s’il était encore là. »

Nejma Brahim

* Le prénom a été modifié à la demande des personnes ayant témoigné.

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