Édition du 29 septembre 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

En Corée du Sud, les femmes paysannes cultivent la terre et la lutte

Travail

Nouvellement élue au comité de coordination de La Via Campesina, Goo Jeom Sook, accompagnée de son interprète, nous explique avec entrain ce qu’est l’agriculture coréenne, sa ferme, ses engagements et les récentes mobilisations qui ont secoué le pays.

À Nam Hae, au sud de la péninsule, Goo Jeom Sook cultive moins de deux hectares de terres : riz, ail, épinards, piments et courges, vendus directement aux consommateur.ices. Dans cette zone côtière, le climat est contrasté : étés chauds et humides, hivers froids marqués par des influences sibériennes. La ferme y produit aussi du chou et du kimchi, vendus directement à un syndicat de travailleur.euses. Enfin, le riz cultivé est distribué à une coopérative. Quelques animaux y côtoient encore la production de légumes et de céréales, mais l’élevage de vaches a été arrêté à cause du poids du prix de l’alimentation animale. Une petite ferme familiale, partagée entre son mari, elle-même et une part cultivée en collectif. Les terres lui viennent de moitié de la famille, le reste est loué. Ici, comme dans une grande partie du pays, l’agriculture repose encore sur de petites exploitations.

« Le nombre de paysans et de paysannes diminue, et la majorité a plus de soixante-cinq ans  », explique-t-elle. En Corée du Sud, environ 1,9 million de personnes travaillent encore dans l’agriculture (sur cinquante-deux), pour un revenu qui ne représente que 65% de celui des villes. On y produit surtout du riz, mais depuis quelques années le soja et les légumes gagnent en importance. Depuis les accords de l’Organisation mondiale du commerce, près de 80% des fermes ont disparu. L’agriculture sud-coréenne est marquée par une baisse de 50% de l’autosuffisance alimentaire, une dépendance croissante aux importations, et des politiques publiques qui favorisent les grandes exploitations industrielles.

Paysannes coréennes

Face à cela, Goo Jeom Sook s’organise. Membre de la Korean women peasant association (KWPA), dont elle a été secrétaire générale en 2013-2014, elle participe aussi au réseau des «  jardins des sœurs ». Créé en 2009, cet effort vise à renforcer les paysannes face à l’agrobusiness et à recréer des liens directs avec les consommateur.ices. Sur des bases agroécologiques — sans engrais chimiques ni pesticides, avec des semences locales —, le réseau rassemble aujourd’hui environ 400 productrices et 2 000 consommateur.ices. Un modèle entièrement associatif, sans soutien de l’État, où les paysannes se retrouvent chaque semaine donnant sens à la communauté, rompant un isolement encore très présent, dans une démarche empreinte d’une forme de religiosité. « Elles sont sur le devant, car elles travaillent beaucoup dans les zones rurales  », explique-t-elle.

En Corée du Sud, être femme et paysanne reste un défi et un combat. La KWPA, fondée en 1989 et forte de 15 000 membres dans quarante communautés, s’est construite autour d’une revendication : obtenir les mêmes droits que les hommes. «  Souvent, la production est au nom du mari. Les femmes travaillent beaucoup, mais la décision revient aux hommes  », souligne Goo Jeom Sook. Dans un système marqué par des rôles genrés très forts, les femmes sont invisibilisées. Comme souvent « les hommes utilisent les machines, les femmes s’occupent du soin  ».

Les revendications dépassent toutefois la seule question du genre. En Corée du Sud, l’agriculture est dominée par de petites fermes familiales, mais le nombre de paysan·nes diminue fortement, avec une majorité de plus de 65 ans.

Depuis les accords de l’organisation mondiale du commerce, près de 80% des fermes ont disparu, tandis que l’accès au foncier reste difficile et coûteux pour les jeunes. Les machines, les terres, tout est trop cher, notamment pour les jeunes qui n’arrivent pas à s’installer. Pourtant, le manque de foncier devrait favoriser structurellement les petites fermes.

Même si le nouveau gouvernement plutôt progressiste installé en 2025 tente de stabiliser les prix, notamment du riz, Goo Jeom Sook insiste : «  cela ne suffit pas ». Les tensions autour du foncier sont fortes, notamment avec l’accaparement et le développement de projets énergétiques comme les panneaux solaires. Un autre problème, nous explique la paysanne coréenne, «  sont les tensions entre certaines franges de l’écologie soutenant le développement des énergies vertes au détriment de la sécurité alimentaire, sacrifiant les terres agricoles ». Un air de déjà-vu.

Elle explique aussi que le gouvernement actuel a lancé une enquête sur le foncier : « ils veulent avoir des données, mais il y a beaucoup de paysans et paysannes qui cultivent sans le déclarer, sans être officiellement agriculteurs, on a peur que la terre leur échappe ». Enfin, elle souligne l’action de l’organisation syndicale contre la corruption dans les coopératives agricoles.

Prix justes, une réglementation plus stricte des marchés, développement des circuits locaux : la KWPA et la Ligue paysanne coréenne – KPL (les deux forces syndicales principales, adhérentes à LVC) défendent une souveraineté alimentaire face aux politiques libérales qui favorisent les importations et tirent les revenus vers le bas. Le changement climatique aggrave encore les difficultés, poussant les organisations paysannes à réclamer des indemnisations et à promouvoir l’agroécologie.

Extrême droite

Dans ce contexte, la situation politique a profondément marqué les mobilisations récentes. Depuis l’élection en 2022 du président d’extrême droite, Yoon Suk-Yeo, «  tous les secteurs ont reculé : agriculture, éducation… c’était comme une peine de mort », raconte-t-elle. Pendant cette période, des syndicalistes paysans ont été emprisonnés. On leur reprochait d’être des espion.nes communistes missionné.es par la Corée du Nord. Arrêté le 21 février 2023, Ko Chang-geon, secrétaire général de la KPL, était soupçonné d’avoir «  violé la loi sur la sécurité nationale », alors qu’il menait la lutte pour «  la garantie du prix du riz, la souveraineté alimentaire et le droit des paysan·nes à vivre dans la dignité  », selon le syndicat.

Les paysan·nes ont été en première ligne des protestations contre ce gouvernement : mobilisé.es contre le budget 2025 devant le parlement en décembre 2024, iels se sont retrouvées dans l’œil du cyclone. Au même moment, le président a tenté d’instaurer la loi martiale : la mobilisation paysanne a fédéré toutes les colères. En quelques jours, la mobilisation est passée de 30 000 à près de deux millions de personnes, malgré le froid extrême (-20°C), la neige et la répression. « C’était incroyable, les gens ont envoyé des couvertures, de quoi se chauffer, la solidarité était partout », face au gouvernement autoritaire qui refusait de partir. À l’intérieur de l’assemblée nationale, assiégée par l’armée, deux cents parlementaires votent le retrait du texte et la destitution du président. Après 123 jours de loi martiale, la validation de la destitution du président Yoon Seok-Yul par la Cour constitutionnelle a mis fin à des mois d’instabilité politique et de présence de l’armée dans les rues du pays. «  Les tracteurs des paysan·nes ont brisé à deux reprises les barrages de la police pour franchir Namtaeryeong et entrer dans Séoul. Désormais, aucun mur, aucune colline ne nous fait peur. », écrivaient les organisations paysannes en avril 2025. Quelques mois après, en juin 2025, Lee Jae-myung, du parti démocrate de centre gauche, remportait l’élection présidentielle. Une nouvelle page s’est ouvert depuis un an dans ce pays politiquement très polarisé entre forces conservatrices et de centre gauche.

Le mouvement de la fin 2024 a ainsi changé l’image des paysan.nes dans la société sud-coréenne, explique Goo Jeom Sook. Longtemps perçus comme corporatistes, iels apparaissent désormais comme des actrices et acteurs centraux des luttes démocratiques. Un agenda commun a émergé avec d’autres secteurs mobilisés comme les travailleur.euses des mines. Cette reconnaissance renforce la détermination de la paysanne : défendre les petites fermes, les droits des femmes et la souveraineté alimentaire. «  Beaucoup de choses sont positives aujourd’hui, mais nous voulons plus  », dit-elle.

Roxanne Mitralias, initialement publié par Campagnes Solidaires.
https://viacampesina.org/fr/en-coree-du-sud-les-femmes-paysannes-cultivent-la-terre-et-la-lutte/

In South Korea, Peasant Women Cultivate the Land and the Struggle
https://viacampesina.org/en/2026/09/in-south-korea-peasant-women-cultivate-the-land-and-the-struggle/
Corea del Sur : las mujeres campesinas cultivan la tierra y la lucha
https://viacampesina.org/es/corea-del-sur-las-mujeres-campesinas-cultivan-la-tierra-y-la-lucha/

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