Édition du 29 septembre 2026

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Économie

En Inde, la microfinance détruit la vie des femmes

Travail

La microfinance promettait l’autonomisation des femmes. Mais au Bengale occidental, où cette pratique a connu une croissance exponentielle au cours de la dernière décennie, des femmes meurent, disparaissent ou se retrouvent prises au piège dans des cycles d’endettement sans fin.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/09/02/en-inde-la-microfinance-detruit-la-vie-des-femmes/

2 septembre 2026

Bengale occidental, Inde – Un soir de fin février de cette année, dans un petit village de l’État indien du Bengale occidental, deux agents de recouvrement ont garé leur moto devant la maison de Sunita Das, âgée de 36 ans, et ont refusé de partir tant qu’elle n’aurait pas réglé une mensualité en retard de 2 750 roupies (28 dollars). Le problème, c’est qu’elle n’avait pas l’argent nécessaire pour payer.

Ces hommes avaient une prestance physique imposante. Ils ont crié assez fort pour que les voisines les entendent et sont restés là pendant des heures. Des mois plus tard, le bruit d’une moto remplit encore Sunita Das de peur.

« [Pendant longtemps], ils ont refusé de partir sans l’argent », raconte Mme Das depuis son domicile, dans le village de Jamladanga Dighirpar, dans le district de Nadia. « Quand je pouvais payer les mensualités, il n’y avait aucun problème. Mais quand je ne peux pas, ils me parlent très mal. Ils insultent mes enfants. Ils n’ont aucun respect pour une femme. » Finalement, ils sont partis et elle a réglé la mensualité quelques semaines plus tard.

Sunita Das gagne sa vie en réalisant la finition de saris tissés à la main, un travail précaire qui dépend fortement des conditions météorologiques, car la pluie empêche le tissu teint et amidonné de sécher correctement. Dans l’espoir de compléter les revenus de la famille, elle et son mari ont emprunté 300 000 roupies (3 150 dollars) à la Bandhan Bank, une société de services financiers qui propose des services de microfinance et affirme autonomiser les femmes grâce à des microcrédits, afin d’ouvrir un atelier de réparation de vélos en 2024.

Lorsque l’entreprise a fait faillite en raison de faibles revenus, elle a emprunté 215 000 roupies (2 230 dollars) quelques mois plus tard, en 2024, auprès de la branche de microfinance de l’Axis Bank afin de pouvoir continuer à rembourser ses dettes. Elle doit désormais près de 245 000 roupies (2 545 dollars) à ces deux prêteurs.

« On ne peut pas travailler quand quelqu’un est assis devant votre porte comme ça. J’ai peur quand ils viennent tard le soir. On craint qu’il arrive quelque chose de grave  », explique Mme Das, dont les mains sont tachées de jaune par l’amidon utilisé pour confectionner les saris traditionnels.

Pourquoi la microfinance cible-t-elle les femmes ?

Son histoire est similaire à celle de dizaines de milliers de femmes à travers l’Inde qui contractent plusieurs microcrédits pour subvenir aux besoins de leur famille et assurer leur subsistance, mais qui peinent à honorer leurs remboursements hebdomadaires ou mensuels lorsque leurs revenus ne suffisent pas. Lorsqu’elles se retrouvent en défaut de paiement, de nombreuses femmes déclarent être victimes d’intimidations, de harcèlement et de pressions de la part des agents chargés du recouvrement des créances.

Cela fait près de 50 ans que l’économiste bangladais Muhammad Yunus a été le pionnier de la microfinance moderne, promettant d’aider les femmes pauvres à sortir de la pauvreté grâce à de petits prêts sans garantie. Pendant des décennies, la microfinance a été saluée par les économistes et les institutions comme un outil de lutte contre la pauvreté. Le modèle s’est rapidement répandu à travers l’Asie du Sud. Les gouvernements l’ont adopté. Les organisations internationales de développement l’ont défendu.

Le secteur de la microfinance en Inde compte aujourd’hui environ 55 millions d’emprunteurs/emprunteuses distinct·es, avec 76 millions de prêts actifs, les emprunteurs/emprunteuses devant collectivement 2 770 milliards de roupies (29 milliards de dollars) aux prêteurs – 95% d’entre eux sont des femmes. En 2025, les femmes en Inde détiendront 800 milliards de dollars de crédit, soit près de cinq fois le montant enregistré en 2017.

Selon les expert·es interrogé·es par Fuller, les femmes comme Sunita Das sont délibérément ciblées en tant qu’emprunteuses, car elles sont considérées comme plus fiables, mais aussi plus faciles à mettre sous pression et à intimider. Leur accès limité au système bancaire officiel, à la propriété foncière et à des revenus indépendants les rend vulnérables, tandis que les normes sociales liées à la honte et à l’honneur alourdissent le coût d’un défaut de paiement.

Le Bengale-Occidental s’est imposé comme l’un des plus grands marchés de la microfinance. Il n’y a pas de raison socio-économique évidente à cela, mais au moins 26 grands prêteurs se disputent les emprunteurs/emprunteuses à faibles revenus, et parmi les 25 districts indiens où la microfinance privée est la plus répandue, six se trouvent au Bengale-Occidental. Les organisations de femmes et les militant·es syndicales/syndicaux interrogé·es par Fuller affirment que cette concurrence a alimenté l’endettement croissant et des pratiques de recouvrement de plus en plus agressives.

Bandhan, l’un des prêteurs de microfinance les plus importants et les plus anciens du pays, a été fondé dans cet État en 2001 et continue d’y concentrer une part significative de son portefeuille de microfinance. Les six femmes interrogées par Fuller avaient toutes contracté un emprunt auprès de Bandhan.

Monalisa Sinha, secrétaire régionale du Bengale occidental de l’Association démocratique des femmes de toute l’Inde (AIDWA), l’une des plus grandes organisations de femmes de base du pays, affirme que les cas comme celui de Mme Das ne sont plus des cas isolés. «  En particulier dans les zones rurales du Bengale occidental et dans les quartiers défavorisés, on constate que des milliers de femmes sont endettées et victimes d’intimidations  », explique Mme Sinha.

Conséquences catastrophiques

Des entretiens menés auprès d’emprunteuses, d’organisations de femmes et de militantes syndicales suggèrent que la transformation de la microfinance, qui est passée d’une initiative de développement à un secteur commercial concurrentiel, a laissé de nombreuses femmes à faibles revenus prises au piège entre un endettement croissant et des pratiques de recouvrement agressives, telles que des visites répétées au domicile des emprunteuses, l’humiliation publique, les insultes et l’intimidation.

Madhuja Sen Roy, une responsable politique du Parti communiste indien (marxiste) qui travaille auprès de femmes endettées au Bengale occidental, affirme que les cas de femmes fuyant leur village, victimes de harcèlement et de menaces, ou mourant ou tentant de se suicider à cause de leurs dettes sont devenus « très courants ».

Moumita Chakrabarty, coordinatrice pour le Bengale-Occidental de l’Association des femmes indépendantes (SEWA), ajoute que les prêteurs nouent des relations dans les villages bien avant que les remboursements ne commencent. « Les agents viennent dans les villages, tissent des liens avec les personnes et leur disent qu’elles bénéficieront de nombreux avantages si elles contractent un prêt », explique-t-elle. « Les familles rurales disposent de très peu d’argent liquide, et les entreprises en profitent. »

Dans une économie caractérisée par de faibles salaires et une forte inflation, l’hyperconcurrence a eu des conséquences catastrophiques pour les femmes. En 2025, une enquête menée par l’AIDWA auprès de plus de 9 000 femmes à travers l’Inde a révélé que des agents de recouvrement faisaient irruption dans les chambres à coucher, enfermaient les femmes chez elles, saisissaient des biens de première nécessité et, dans certains cas, agressaient physiquement et sexuellement les emprunteuses.

Six femmes interrogées au Bengale-Occidental par Fuller ont décrit comment les agents de recouvrement attendaient devant leur domicile pendant des heures, téléphonaient sans cesse aux emprunteuses et à leurs proches, exigeaient des remboursements jusque tard dans la soirée et revenaient semaine après semaine jusqu’à ce que les mensualités soient payées.

Une emprunteuse, Dali Das, 47 ans, rouleuse de bidis (cigarettes à la feuille) du village de Jamladanga Dighirpar, qui a également emprunté auprès de Bandhan au Bengale occidental, affirme que les agents de recouvrement l’ont harcelée en lui lançant des insultes «  dont elle ne peut même pas parler ». Ils l’ont intimidée par la violence en se précipitant agressivement vers elle comme s’ils allaient la frapper, lui ont exigé de vendre ses biens et l’ont menacée de se faire saisir de force ses affaires.

«  Ils maltraitaient ma mère  »

Dans le district de Purba Bardhaman, à 85 km du village de Dali Das, Ashta Karmakar faisait le ménage chez des particulier·es et travaillait parfois lors de mariages, tandis que son fils, Raju, trouvait des petits boulots payés à la journée dès qu’il le pouvait. Mais cela ne suffisait pas à couvrir les dépenses du ménage après que la maladie de son mari, en 2020, eut poussé la famille au bord du gouffre ; elle a donc emprunté 100 000 roupies (1 050 dollars) à Bandhan la même année.

« Quand ils venaient percevoir les mensualités et que nous ne pouvions pas payer, ils maltraitaient ma mère », raconte Raju. Les agents se présentaient chaque semaine, arrivant généralement à moto dans la soirée. Ils restaient devant la maison et criaient jusqu’à ce qu’elle sorte. Ils lui criaient alors dessus et l’insultaient.

Raju explique que ce harcèlement incessant a peu à peu transformé sa mère. Quelques semaines avant sa mort, elle a confié à Raju que les agents de recouvrement l’avaient « gravement » maltraitée. « Ils lui avaient crié dessus et lui avaient dit que si elle ne pouvait pas payer, elle n’avait qu’à se vendre au marché pour trouver l’argent  », raconte-t-il.

Elle s’est renfermée sur elle-même, ne mangeait presque plus, dormait peu et répétait sans cesse à sa famille qu’elle se sentait piégée.

Au cours de la dernière semaine de sa vie, en mai 2026, la pression s’est intensifiée. « Une nuit », se souvient Raju, « elle a dit que si elle mourait, cette humiliation et ce harcèlement prendraient fin ».

La nuit de sa mort semblait banale. Après le dîner, la famille est allée se coucher. Peu après, Karmakar a ressenti une violente douleur thoracique et a cessé de respirer. Un rapport médical consulté par Fuller indique que cette femme de 50 ans avait subi une insuffisance cardio-respiratoire. Rahul Ramteke, un cardiologue basé à Delhi, a confirmé à Fuller que «  le stress chronique peut entraîner une dépression, qui peut elle-même conduire à des crises cardiaques ».

Sa famille est profondément bouleversée et estime que le stress lié au remboursement de ses emprunts a pu entraîner sa mort.

Signes avant-coureurs

Pour Das, les histoires comme celle de Karmakar ne sont pas rares. Elle a entendu parler de nombreux incidents de ce type au Bengale occidental. Pour elle, ils constituent un avertissement sur les conséquences que peut entraîner l’endettement.

Les signaux d’alerte sont clairs depuis des années. Après plus de 80 suicides signalés liés au recouvrement coercitif de dettes de microfinance dans l’Andhra Pradesh en 2010, la Banque de réserve de l’Inde – la banque centrale indienne – a recommandé une réglementation plus stricte pour freiner le surendettement. Ses directives interdisent également l’intimidation, le harcèlement et d’autres pratiques coercitives de recouvrement de dettes, et précisent que les abus graves peuvent constituer des infractions pénales.

Mais en 2022, elle a supprimé les plafonds de taux d’intérêt sur les prêts, arguant que la concurrence protégerait les emprunteurs. Selon l’enquête de l’AIDWA, des taux d’intérêt «  exorbitants » de 22 à 26% sont devenus la norme. Le surendettement et le recouvrement abusif des créances persistent.

Malgré des scandales à répétition, ces pratiques perdurent. La sénatrice Roy estime que le problème trouve son origine dans ce qu’elle qualifie de « vide structurel délibéré en matière de contrôle réglementaire, de protection politique profondément enracinée et de complaisance silencieuse des géants de la banque commerciale ».

Sen Roy estime également que les forces de l’ordre ont failli à leur devoir envers les emprunteurs. «  Au cours des quinze dernières années, la police a davantage fonctionné comme une institution politique que comme une institution administrative », affirme-t-elle. « Même si un agent intègre souhaitait prendre des mesures à l’encontre d’une IMF [institution de microfinance], les pressions politiques rendraient la tâche extrêmement difficile. »

Sahali Roy, inspectrice en chef au commissariat des femmes de Krishnagar, dans le district de Nadia au Bengale occidental, rejette cette accusation, affirmant que la police intervient suite aux plaintes pour intimidation et harcèlement. Elle reconnaît toutefois que les signalements émanant d’emprunteuses ont augmenté ces dernières années, bien qu’elle ait refusé de fournir des chiffres. « Nous prenons des mesures à l’encontre des personnes qui harcèlent les emprunteuses  », précise-t-elle.

Cependant, Debanshu Mukherjee, expert juridique et cofondateur du Vidhi Centre for Legal Policy, affirme que la faiblesse de l’application de la loi et l’accès limité aux mécanismes de recours privent de nombreuses et nombreux emprunteurs d’une protection efficace. La banque centrale s’appuie en partie sur des organismes d’autorégulation financés par le secteur de la microfinance, tels que le Microfinance Industry Network et Sa-Dhan, pour veiller au respect des règles.

« C’est un conflit d’intérêts typique », déclare Monalisa Sinha, de l’AIDWA. « Lorsqu’une femme est victime d’abus, elle ne peut se tourner vers aucun médiateur public indépendant et accessible. »

Bandhan, le prêteur cité par tous les emprunteurs interrogés dans le cadre de cet article, a refusé de répondre à nos demandes répétées de commentaires, tout comme les organismes de régulation Microfinance Industry Network et Sa-Dhan. Fuller a également contacté la Banque centrale indienne (Reserve Bank of India) sans obtenir de réponse.

Les cas de pratiques coercitives ne se limitent pas au Bengale occidental ni à l’Inde. Des phénomènes similaires ont été observés dans l’ensemble des pays du Sud. Au Cambodge, l’endettement lié à la microfinance a contribué à une perte généralisée de terres, tandis qu’au Bangladesh, berceau de la microfinance moderne, les emprunteurs/emprunteuses continuent de signaler des cas de harcèlement lors du recouvrement des prêts.

Selon les expert·es, le problème ne réside pas dans la microfinance en soi, mais dans le fait que les incitations commerciales et la faiblesse des contrôles ont dénaturé son objectif initial, qui était d’aider les femmes pauvres à subvenir à leurs besoins. Mme Sen Roy estime que la réforme doit aller au-delà d’une réglementation plus stricte pour s’attaquer à la pauvreté qui pousse les femmes à contracter plusieurs prêts à coût élevé.

« Les emprunteuses ont besoin d’informations claires sur les conditions de prêt, de contrôles plus stricts pour empêcher les emprunts multiples, de mécanismes de recours accessibles et indépendants, ainsi que de sanctions à l’encontre des prêteurs dont les agents recourent à l’intimidation ou au harcèlement  », explique-t-elle. L’objectif, ajoute-t-elle, devrait être de rétablir la promesse initiale de la microfinance : aider les femmes à se construire des moyens de subsistance grâce à des lignes de crédit, plutôt que de les piéger dans l’endettement.

À Nadia, alors que les nuages de pluie s’amoncellent, Sunita Das range dans sa maison des saris en coton fraîchement teints.

« Parfois, j’ai l’impression que tout s’arrêterait si je mettais fin à mes jours », confie-t-elle. « Mais ce n’est pas une option. La seule solution, c’est de travailler et de survivre tant bien que mal. »

Qadri Inzamam, 21 août 2026
Publié en collaboration avec The Wire India et The Mooknayak
https://www.fullerproject.org/editions/cost-of-living/microfinance-women-debt-economy-west-bengal-india-lenders-bandhan-bank/
Traduit par DE

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