Tiré de Entre les lignes et les mots
On suppose généralement que les jeunes sont plus libéraux que les générations précédentes. Ce n’est pas ce que révèle une nouvelle étude surprenante menée dans 29 pays, dont le Royaume-Uni, qui suggère que près d’un tiers des hommes de la génération Z pensent qu’une femme doit toujours obéir à son mari. Un nombre similaire estime que le mari doit avoir le dernier mot sur les décisions importantes.
Bien que ces statistiques correspondent à une moyenne de 29 pays, elles semblent refléter les inquiétudes concernant une crise de la masculinité chez les jeunes hommes au Royaume-Uni. Dans quel siècle vivons-nous ? On pourrait croire à un instantané des années 1970, mais ces chiffres sont tirés d’une enquête publiée cette semaine par Ipsos et le Global Institute for Women’s Leadership du King’s College de Londres. Pourtant, il y a encore cinq décennies, les hommes britanniques qui exprimaient de telles opinions pouvaient s’attendre à être ridiculisés. Ils nageaient à contre-courant, car une loi avait été votée pour interdire la discrimination sexuelle et créer un droit (théorique) à l’égalité salariale.
Il est donc difficile de ne pas être choquée par la découverte que tant d’hommes nés entre 1997 et 2012 partagent des opinions qui semblent appartenir à un ecclésiastique déconnecté de la réalité ; l’époque où les femmes étaient censées « aimer, honorer et obéir » devrait être révolue depuis longtemps.
Heureusement, l’enquête révèle également un écart entre les hommes et les femmes de la génération Z. Moins d’un cinquième (18%) des femmes de la génération Z interrogées sont d’accord pour dire que les femmes doivent obéir à leur mari, ce qui suggère un décalage important entre les sexes dans cette tranche d’âge. Mais ce qui est également frappant, c’est l’écart entre les différentes générations. Ma tranche d’âge, les baby-boomers nés entre 1946 et 1964, a des opinions plus libérales sur tout, depuis qui doit prendre l’initiative dans les relations sexuelles jusqu’à la question de savoir s’il est acceptable pour les femmes d’apparaître comme indépendantes.
Les opinions des femmes de la génération Z et des femmes baby-boomers sont plus proches, la grande majorité des deux groupes rejetant l’idée bizarre selon laquelle les femmes ne devraient pas paraître trop autonomes. D’une certaine manière, cela montre que les femmes sont généralement plus attachées à l’égalité entre les sexes que les hommes. Bien sûr que nous le sommes, après avoir souffert pendant des siècles d’attitudes intransigeantes envers les rôles de genre. En terminale, on m’a dit que je ne pouvais pas passer le baccalauréat en économie parce que « ici, c’est une école de filles ». Dans les années 1970, il n’était pas rare qu’on nous dise qu’il fallait un garant masculin pour obtenir un prêt immobilier.
En même temps, j’ai bénéficié d’une éducation universitaire gratuite et je n’ai jamais eu à me soucier de trouver un emploi. Avec le recul, les baby-boomers des pays occidentaux formaient une génération exceptionnellement optimiste, ce qui a favorisé des attitudes sociales libérales. Mais il est plus facile de penser aux droits des autres quand on n’est pas accablé·e par les dettes, incapable de trouver un emploi et inquiet e pour l’avenir. Les plus âgé·es de la génération Z avaient environ 11 ans lorsque la crise financière mondiale a frappé en 2008, marquant le début d’années d’austérité. Les frais de scolarité en Angleterre ont grimpé à 9250£ par an en 2017, tandis que la pandémie de Covid a eu un effet dramatique sur le marché de l’emploi trois ans plus tard. Une réaction possible à des conditions économiques hostiles est de rêver d’un passé idéalisé où les rôles de genre étaient clairement définis, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les femmes du même groupe d’âge.
Le nombre d’hommes de la génération Z (43%) qui sont d’accord avec l’affirmation « les jeunes hommes devraient essayer d’être physiquement forts, même s’ils ne sont pas naturellement costauds » suggère un retour alarmant à la masculinité traditionnelle. S’ils ressentent une pression pour se conformer à des stéréotypes de genre rigides, ils sont susceptibles d’avoir des attentes similaires envers les femmes. Ces attitudes sont encouragées par le fait qu’une grande partie des interactions sociales se déroule désormais en ligne, où les hommes de la génération Z constituent un groupe cible pour les misogynes tels qu’Andrew Tate.
Les résultats des recherches universitaires peuvent sembler arides, mais il existe un lien entre les attitudes et les comportements, et il est indéniable que la violence à l’égard des femmes atteint des niveaux épidémiques dans ce pays. Il y a cinq ans cette semaine, l’enlèvement et le meurtre de Sarah Everard ont révélé d’énormes défaillances de la police. Sir Mark Rowley, commissaire de la police métropolitaine, a marqué cet anniversaire en admettant, non sans honte, qu’il comprenait pourquoi certaines femmes ne faisaient toujours pas confiance aux forces de l’ordre.
La misogynie est le moteur de ces crimes et son omniprésence n’est pas le fruit du hasard. Les femmes et les filles sont des cibles faciles pour les jeunes hommes en colère qui cherchent quelqu’un à blâmer pour leur faible estime de soi. Les conditions économiques difficiles peuvent expliquer ce phénomène, mais elles ne constituent en aucun cas une excuse. Les attitudes réactionnaires sont partagées par une minorité d’hommes de la génération Z, pour l’instant, mais elles révèlent une tendance inquiétante. Il est plus important que jamais de les dénoncer sans cesse et de donner aux jeunes femmes la confiance nécessaire pour remettre en question les stéréotypes préjudiciables.
Joan Smith, 5 mars 2026
Joan Smith est autrice, journaliste et ancienne présidente du comité VAWG (Violence Against Women and Girls) du maire de Londres. Son dernier livre s’intitule Unfortunately, She Was a Nymphomaniac : A New History of Rome’s Imperial Women (Malheureusement, elle était nymphomane : une nouvelle histoire des femmes impériales de Rome).
https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/mar/05/boomer-shocked-gen-z-attitude-towards-women-change
Traduit par DE
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